‹ L'Afrique occidentaleChapitre 18 sur 64 · LE RABAT · texte numérisé non relu

LE RABAT

Nous défimes l'enceinte, nous retirâmes les toiles et nous allàmes avec les chiens, que cet exercice semblait divertir beaucoup, à la recherche d'un autre emplacement, où nous étendimes de nouveau nos filets. Là, nous eûmes meilleure chance et nous primes un grand nombre d'antilopes, de gazelles et plusieurs petits animaux. C'était pour nous une active besogne.

Presque toutes ces malheureuses bêtes s'empêtraient de plus en

Chasse aux filets.

plus dans les mailles du réseau, en faisant des efforts désespérés pour se dégager.

Avant de partir, on ramassa et on étala toutes les pièces de gibier, afin que chacun püût se rendre compte de leur nombre, C'est alors que je fis attention à ces singuliers petits chiens aux oreilles pointues, d'un pied de haut à peu près, si habiles à rabattre les animaux dans nos toiles. Ils se tenaient en arrêt, fixant sur le gibier un œil ardent et affamé. Souvent ces chiens vont en chasse pour leur propre compte, et il n’est pas rare de voir une

demi-douzaine de ces animaux courir une antilope dans les

bois; leurs aboïements donnent l'alerte aux chasseurs du village, qui surviennent alors et tuent la bête.

Il était presque nuit quand nous regagnâmes le village d'Alapay. On m'avait réservé une antilope d'une espèce particulière, que je me proposais d'empailler. Le reste du gibier fut partagé sans délai entre les hommes du village; on fil grande fète au butin. Nous mourions tous de faim, et l'on se mit à apprêter le gibier. Pour ma part, j'attendais le dîner avec impatience ; il était digne d’un empereur, d'un empereur gourmand. Il se composait de bananes accommodées de diverses façons, et de venaison bien tendre, arrosée de jus de limon et rôtie sur des charbons ardents.

J'allai ensuite me coucher avec plaisir, car j'étais très-fatigué, ayant fait près de trente milles dans ma journée.

Je venais à peine de m’endormir, quand je fus tout à coup chassé de mon lit et de ma cabane par une invasion de fourmis bashikouais; elles étaient déjà après moi quand je me sauvai, et j'avais eu le temps d’être cruellement mordu. Je m'enfuis dans la rue, appelant du secours et de la lumière. Les indigènes accoururent ; on apporta des torches et je fus délivré de mes ennemies ; mais nous vimes bientôt que l'invasion avait gagné tout le village. Une grande armée de fourmis fondait sur nous, attirée sans doute par la viande qui était amassée dans les maisons, et qu'elle avait flairée de loin. Ma malheureuse antilope les avait guidées vers ma cabane; tout le monde se mit à l'œuvre pour la défense commune. On alluma des cordons de feu pour les écarter des endroits où elles n'avaient pas encore pénétré; on répandit de tous côtés des cendres et de l’eau bouillante; mais ce ne fut que vers le

matin, quand ces redoutables bêtes eurent mangé tout ce qu'elles

LES FOURMIS BASHIKOUAIS. 95 avaient pu atteindre, qu'elles nous laissèrent enfin respirer. Comme je devais m'y attendre, mon antilope fut dévorée jusqu'au dernier morceau.

L'immense multitude, la soudaineté d'invasion et la férocité de ces lerribles animaux m'ont toujours frappé d'étonnement. Dans cette circonstance, c'est par millions qu’elles nous ont visités. Ainsi l’antilope sur laquelle ils se sont jetés n'était plus qu'une masse de fourmis grouillantes, dont personne ne pouvait approcher ; et ce n’est que l'éclat et le nombre des feux allumés qui ont pu leur faire lâcher prise et les détourner de leur course impétueuse en ligne droite. Alors seulement elles ont fait retraite, mais sans confusion. en bataillons réguliers, et une nombreuse arrière-garde est encore restée pour achever l'œuvre de destruction. En vérité, je ne donnerais pas grand'chose de Ja vie d’un homme qui serait attaché à un arbre sur le passage de ces bandes affamées. En deux ou trois heures, il n'en resterait rien qu'un

squelette proprement dépouillé.

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