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CHAPITRE XI

Le cap Lopez et les prairies découvertes. — Le roi Bango et ses trois cents femmes. — Ses cinq idoles. — Esclaves des Barracons. — Les corps morts et les vautours.

Le cap Lopez est une longue et étroite langue de terre qui s avance dans la mer. Si vous en approchez du côté de l'Océan, vous croyez voir une terre submergée; elle est si basse, que les buissons et les arbres qui y croissent semblent sortir de l’eau.

La baie formée par le cap Lopez a environ quatorze milles d'étendue. Parmi plusieurs petits cours d’eau qui s'y jettent, on distingue le Nazareth, une des branches du fleuve Fétiche. Cette baie est coupée par beaucoup d'ilots et de bas-fonds. On y trouve en abondance d'excellents poissons de toute espèce. De grosses {ortues sortent de la mer pour venir pondre sur le sable même du cap. Mais j'ai beaucoup de choses à vous dire avant d'aborder ce sujet-là.

Ce fut par une nuit très-obscure que j'arrivai au cap Lopez, et, le lendemain matin, je me préparai à aller rendre visite au roi Bango, le chef de tout ce pays. Son palais est silué sur une assez haute colline, et fait face à la mer. Entre le pied de cette colline et la plage s'étend une belle prairie, sur laquelle sont disséminés un grand nombre de petits villages dont l'ensemble se nomme le

Sangatanga. Je ne me lassais pas de contempler cette prairie. J'a-

LE ROI BANGO. 97 vais vécu si longtemps dans des forêts ténébreuses! quel plaisir de revoir une riante pelouse et de grands espaces inon dés de soleil! Le palais du roi s'élevait au milieu d’un petit village. Comme j'atteignais les premières cabanes, je rencontrai le mafouga, ou majordome du roi, qui me conduisit à la résidence de Sa Majesté. C'était une vilaine maison à deux étages, soutenue par des piliers. Le rez-de-chaussée consistait en une salle obscure, flanquée de chaque côté d’une rangée de petites chambres noires, assez pareilles à des cellules. Au bout de la salle était un escalier roide et sale que le mafouga me fit monter. Quand j'eus escaladé les marches, je me trouvai dans une grande chambre au fond de laquelle était assis le grand roi Bango, le premier chef, à l'entendre, de cette partie de l'Afrique. Il était entouré d'une centaine de femmes, prises parmi ses épouses.

Le roi Bango était gras et ne paraissait pas des plus propres. 11 portait une chemise et une vieille paire de pantalons. Sur sa tête élait une couronne dont lui avaient fait cadeau des Portugais, ses amis, trafiquants de nègres. Ses épaules étaient ornées d’une souquenille d'un jaune flamboyant, toute brodée d'or, défroque de quelque laquais réformé du Portugal ou du Brésil. Quand je vous parle de couronne, ne vous figurez pas quelque joyau d’or massif, enrichi de diamants : non; le diadème du roi ressemblait plutôt aux oripeaux usés que les acteurs promènent sur la scène, et avait peut-être valu dix dollars quand il était neuf. Sa Majesté y avait ajouté un petit cercle d'or, fait des doublous qu'il avait reçus pour prix de ses ventes d'esclaves. Il se tenait immobile sur un sofa, car il était atteint de paralysie; et sa main tenait une canne qui figurait le sceptre royal.

Ce roi Bango, dont je viens de faire le portrait détaillé, était le

plus grand trafiquant de nègres de toute cette partie de la côte. Il avait sur son territoire de vastes entrepôts d'esclaves, ou barracons. C'était un despote achevé, très-redouté de ses sujets, fort enclin, d’ailleurs, à la superstition.

Malgré son orgueil, Ü me reçut avec une certaine affabilité, car je lui avais été recommandé par son grand ami Rompochombo, un roi de la tribu des Mpongwés. Il me demanda si ses femmes me plaisaient. « Beaucoup!» lui répondis-je. Alors, il s’excusa de n’en avoir là qu'une centaine ; mais il en possédait deux fois plus; le total était de trois cents. Figurez-vous trois cents femmes! Il prélendait aussi avoir plus de six cents enfants. Je serais bien surpris si tous ces frères et ces sœurs se connaissaient seulement entre eux.

La nuit suivante, le roi donna un grand bal en mon honneur. La chambre où il m'avait reçu était le théâtre de la fête. J’arrivai un peu après le coucher du soleil ; je trouvai là environ cent cinquante femmes du roi, et l’on me dit que c’étaient les meilleures danseuses du pays.

Je voudrais que vous eussiez vu cette abominable salle de bal, avec ses quelques torches pour l’éclairer; je vous assure que l'illumination n’était pas brillante. Le roi fit danser ses femmes devant moi. Il ordonna ensuite à deux de ses filles de figurer dans ce bal; puis il me fit part d’une heureuse idée : e’était de me marier avec l’une d'elles; offre que je déclinai respectueusement.

Non loin du palais du roi, il y avait trois petites cabanes fort curieuses, qui renfermaient cinq idoles. Celles-ci passaient pour avoir plus de pouvoir et de science que les autres fétiches ou dieux des pays environnants. C’élaient, disait-on, les protectrices

déclarées de la tribu des Oroungous et plus particulièrement du

Esclaves traversant une forêt mortuaire,

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LES CINQ IDOLES DU ROI BANGO. 101 Sangalanga et du roi. Je glissai un coup d'œil dans l’une de ces cabanes. Je vis là une idole appelée Pangeo; elle était de bois et d'un aspect hideux. Près d'elle était sa femme Aléka, autre idole de bois. Pangeo prend soin du roi et de son peuple, et veille sur eux pendant la nuit.

Je jetai aussi un regard dans l’intérieur de la seconde cabane, J'aperçus une grande idole nommée Akambi, taillée à l’image d'un homme ; à ses côtés est une figure de femme : c'est Abiala, son épouse. Le pauvre Akambi est un dieu sans pouvoir : il à laissé usurper toute son autorité par sa femme. Elle tient à la main un pistolet, avec lequel, dit-on, elle peut tuer qui bon lui semble. De là vient la frayeur qu'elle inspire aux indigènes. Aussi lui prodiguent-ils des aliments et des offrandes de toute sorte (je me demande qui profite de ces offrandes). Quand les gens du pays tombent malades, ils viennent danser autour d'elle et la supplient de les guérir. Car ce n’est jamais au vrai dieu que ces malheureux païens adressent leurs prières ; ils placent leur confiance et leur espoir dans des images de bois, ouvrages de leurs propres mains.

Je regardai dans la troisième cabane. Elle était occupée par une idole appelée Numba. C'est un dieu célibataire, qui n'a pas de femme avec lui. Il est, à lui seul, le Neptune et le Mercure

des Oroungous; Neptune pour maitriser les flots, et Mercure

pour préserver les habitants des désastres qui les menacent du côté de la mer.

Comme je revenais de ma visite chez le roi, je tirai un oiseau perché sur un arbre, mais jele manquai ; car, ayant pris de la quinine le matin, je me trouvais un peu énervé. Mais les nègres qui

élaient autour de moi déelarèrent que l'oiseau était un fétiche,

un oiseau sacré, et que je ne pourrais jamais le tuer, quand même je m'y reprendrais à cent fois.

Je tirai de nouveau, mais sans plus de succès. Là-dessus, ils triomphèrent, en redoublant de protestations sur la divinité de l'oiseau. Cependant je ne voulais pas que le diable eût le dernier mot: je rechargeai mon arme, je pris mon temps pour viser, et, à ma grande joie, ainsi qu'à la grande confusion des témoins, j'abattis l'oiseau.

Pendant mon séjour dans le village, j'étais allé un jour chasser aux oiseaux dans un petit bois, à peu de distance de ma demeure, lorsque j'aperçus une file d'esclaves qui sortaient d'un barracon, etquientraient dansle bois. Comme ils s'avançaient de mon côté, je vis qu'il y avait deux rangs d'esclaves, au nombre de six chacun. Ils étaient attachés ensemble par une chaîne passée autour de leur cou, et portaient un fardeau que je reconnus sur-le-champ pour le cadavre d’un de leurs camarades. Ils se dirigèrent vers l'extrémité du bois, à trois cents pas environ de ma maison; puis, jetant leur fardeau sur la terre nue, ils s’en retournèrent à leur prison, escortés de leur surveillant, qui marchait derrière eux, le fouet à la main.

« Voilà done, me dis-je, le cimetière des barracons ! » et je rêvais tristement au sort de ces malheureux, arrachés à leur pays et à leur famille, vendus peut-être par leur propre père et venus de si loin pour mourir là, jetés en pâture aux vautours. Et pendant que je me livrais à ces tristes pensées, une troupe d'oiseaux de proie commençait à obscurcir l'air au-dessus de ma tête; je les entendis longtemps se disputer les lambeaux du cadavre.

Le bois offrait de chez moi un joli point de vue ; j'avais eu bien

souvent le désir de l’explorer ou de me reposer à l'abri de son

UN MILLIER DE SQUELETTES. 103 feuillage épais. Mais, à présent que je le voyais de plus près, je sentais combien l'endroit était lugubre. Les vautours s'enfuyaient à mon approche, mais sans s'écarler beaucoup; ils se posaient sur les branches les plus basses des arbres environnants, el me guettaient du coin de l'œil, comme s'ils craignaient que je ne leur enlevasse leur proie. En me dirigeant vers le corps mort, je sentis quelque chose craquer sous mes pieds. Je regardai à terre, et je me vis au beau milieu d’un champ d’ossements et de crânes. J'avais marché, sans y faire attention, sur le corps d’une malheureuse créature, étendue là depuis longtemps, à la merci des oiseaux de proie et des fourmis qui avaient dénudé ses os, et des pluies qui les avaient blanchis. J'estime qu'il devait y avoir là les débris d'un millier de squelettes. Ce cimetière servait depuis plusieurs années, et la mortalité dans les barracons est parfois effrayante, malgré les soins que l'on prend des esclaves. On jette là les corps sans autre cérémonie et les vautours y trou vent leur pitance jour nalière. L’herbe était brûlée partout, et les os blanchis qui la couvraient donnaient au sol un caractère, étrange d’abord, puis terrible quand on en connaissait la cause. En pénétrant dans les broussailles, jy aperçus de grands amas d'ossements. Lorsque le cap Lopez était un des principaux marchés d'esclaves de la côte occidentale, et que les barracons étaient bien plus nombreux qu'aujourd'hui, c'était là qu'on jetait tous les cadavres, les uns sur les autres, et que les carcasses humaines, dépouillées et brisées par le temps, s'étaient amoncelées en piles énormes, comme autant de monuments d’un trafic détesta-

ble. Tel était le cimetière des pauvres esclaves amenés de l’intérieur de l'Afrique.

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