CHAPITRE XII
Retour vers le littoral. — Grottes et chutes d'eau dans les montagnes. — Passage d’une rivière sur des racines de mangliers. — Rencontre d'un énorme serpent. — Frayeur réciproque.
Je quittai bientôt les bons habitants de Yoongoolapay pour continuer ma route vers le littoral. Nous atteignimes un plateau fort élevé. C'était le point le plus haut où je fusse parvenu entre la Moondah et le Muni, et, sans les arbres qui nous interceptaient la vue, j'aurais pu de là découvrir l'Océan. Le long de la crête de ces montagnes, gisaient d'énormes quartiers de roc qui couvraient le sol dans toutes les directions. Quelques-unes de ces masses granitiques n'avaient pas moins de vingt à trente pieds de haut sur cinquante pieds de long.
Près du plus gros de ces blocs se dressait un rocher colossal, élevé de quarante ou cinquante pieds de terre. J'y découvris une ouverture qui aboutissait à une grotte. Cette excavation n’était pas de formation naturelle ; c'était évidemment la main de l'homme qui l'avait creusée, et elle devait servir de retraite, pendant la nuit, aux indigènes en voyage, car sa large entrée laissait pénétrer trop d'air et de lumière, pour que les bêtes féroces en fissent leur repaire. Nous vimes dans celte grotte les cendres des feux
qu'on y avait allumés. Mais je dois déclarer aussi que nous trou-
GROTTES ET CHUTE D'EAU. 105 vâmes au dehors des traces de léopards et d'autres animaux dangereux, qui nous ôtèrent l'envie d'entrer là pour dormir.
Pendant que j'explorais la grotte, je crus entendre plusieurs fois tomber des gouttes d'eau, comme s'il pleuvait ; mais, lorsque Je sortis, je fus tout étonné de ne pas voir un seul nuage au ciel. Je demandai l'explication de ce phénomène à Alapay. Pour toute réponse, 1] coupa en biais à travers la montagne, et me mena dans la direction du bruit qui m'intriguait. Ce bruit devenait de plus en plus fort, à mesure que nous avancions, et ressemblait au retentissement d'une chute d’eau. En effet, nous nous trouvämes bientôt sur le bord d’un rocher à pic, d’où je découvris un magnifique paysage, au centre duquel se précipitait une cataracte. Un petit ruisseau qui serpentait le long du plateau, et qui jusquelà s'était dérobé à la vue, se frayait une voie à travers un bloc de granit. Du trou circulaire et étroit qu'il s'était creusé dans la roche, il tombait en nappe d'argent d’une hauteur de quarante à cinquante pieds, puis reprenait son cours entre des rives escarpées et couvertes d'arbres. C'était un Niagara en miniature. L'eau limpide et pure coulait sur son lit de cailloux ; spectacle enchanteur qui me retint là des heures entières.
Je voulus le contempler à un autre point de vue. Je descendis, non sans difficulté, et, lorsque je me trouvai en bas, j'aperçus, audessous de la cataracte, sur la paroi de rocher à pic, un grand trou, qui, sans nul doute, formait l'ouverture d'une caverne. Cette ouverture, masquée en partie par la cataracte, était creusée dans le vif; entre elle et la chute d’eau, il y avait une distance de quelques pieds, qui permettait de s’introduire de côté dans la caverne, sans S’exposer à recevoir une douche.
Je me décidai à entrer dans cette caverne. Mais, avant de m'a-
venturer, je voulus y glisser un coup d'œil. Elle était si obscure, qu'il me fut impossible de rien distinguer. Ce n’était pas encourageant. On alluma des torches; je pris mon revolver et mon fusil; et, suivi de deux hommes armés comme moi, j'abordai résolâment ces profondes ténèbres. Notre arrivée mit en émoi une multitude de chauves-souris; il y en avait là des milliers. Elles vinrent tourbillonner autour de nos lumières, menaçant de les éteindre et de nous laisser dans l'obscurité; leurs battements d’ailes retentissaient dans la caverne comme un roulement de tonnerre où un mugissement continu. On se serait cru dans l'antre des démons, et la lueur rougeâtre de nos torches donnait une forme fantastique aux ombres qui nous entouraient.
Le sol de la caverne était raboteux. Quand nous eûmes fait‘ une centaine de pas en avant, nous arrivâmes à un étang, ou plutôt à un bourbier qui s'étendait à droite et à gauche et nous fermait le passage. Mes hommes, qui n'étaient venus jusque-là qu'en murmurant, voulurent retourner sur leurs pas, et me conjurèrent de ne pas m avancer dans l’eau. Cette mare élait peut-être très-pro- ‘onde, disaient-ils ; peut-être était-elle peuplée d’affreux serpents ; peut-être allait-on rencontrer au delà toute sorte de monstres et de reptiles. Au mot de reptile, j'hésitai; car j'avoue mon horreur pour ces horribles bêtes, surtout dans les ténèbres, où l’homme peut être assailli au dépourvu. Un frisson me saisit à l’idée qu'une fois dans l’eau, de hideux serpents pouvaient sauter sur moi pour m'envelopper de leurs replis, comme ils s’enroulent autour des branches d'arbre. Je m'arrêlai donc pour réfléchir.
Pendant que j'essayais de percer l'obscurité, je crus voir deux veux pareils à des élincelles ou à des charbons ardents darder sur
moi leur éclat sauvage. Était-ce un léopard ou toute autre bête?
EXPLORATION SANS RÉSULTAT, 107 Sans penser aux conséquences de mon aclion, j'ajustai l'objet, quel qui fût, et je fis feu. Le fracas fut étourdissant. Les chauvessouris s'envolèrent toutes à la fois. Il semblait que des millions de ces monstres ailés se croisassent en fous sens autour de nous dans les (énèbres. Quelques-unes s'accrochèrent à mes vêtements. En un instant nos torches furent éteintes, et ous, saisis d’une terreur panique, nous courûmes pêle-mèle, en nous heurtant, vers l'entrée de la caverne. Je croyais voir des serpents furieux s'élancer à notre poursuite, et prêts à nous atteindre. Que nous fûmes heureux de revoir le jour! Rien au monde ne nous eût décidés à revenir affronter les ténèbres.
Le spectacle du dehors était aussi charmant que celui du dedans était hideux. Je demeurai longtemps en extase devant un des plus beaux paysages que j’eusse jamais vus en Afrique. Le petit ruisseau, dont les cascades, tombant de roche en roche, remplissaient la forêt d’un doux murmure assez semblable, comme je l’ai dit, au bruit de la pluie entendue de loin, s'étendait devant moi entre deux rives escarpées, sous un berceau de feuillage. Nous pouvions suivre en bas dans la vallée sa course sinueuse, comme un ruban d'argent qui coupait la plaine, jusqu'à ce qu'il se perdit dans l'épaisseur de la forêt.
J'ai bien souvent songé à ces cavernes depuis que je les ai vues, et j'ai regretté de n'y avoir pas donné plus d'attention. Si j'avais campé dans leur voisinage, de manière à pouvoir les explorer et les fouiller plusieurs jours de suite, je crois que j'aurais été bien récompensé de mes peines. À cette époque, cette nature de recherches ne m'inspirait pas grand intérêt. Je n'avais pas encore lu les ouvrages de M. Boucher de Perthes et de quelques autres
géologues ; je ne savais pas qu'on avait découvert dans des caver-
nes, en différents pays de l'Europe, des ossements d'animaux aujourd'hui disparus, aussi bien que des armes de pierre, telles que haches, flèches taillées en pointe, etc., ete. Peut-être, si J'avais entrepris des fouilles, aurais-je trouvé des restes de feux de charbon de bois, ou quelques autres vestiges attestant la présence de l’homme en Afrique longtemps avant l'apparition de la race nègre. Je suis persuadé que ces cavernes ont servi autrefois d'habitations à des créatures humaines, et je ne comprends guère qu'elles aient pu être creusées sans le concours de la main de l'homme.
Lors de mon dernier voyage, j'eus plusieurs fois l’idée de venir du Fernand-Vaz pour les explorer et y faire des recherches, certain d'être amplement récompensé de mon fravail par la découverte des ossements de quelques animaux inconnus, ou de quelques vestiges de l’homme primitif.
La vallée qui s’étendait à nos pieds élait une plaine boisée, fort pittoresque, que la main de l'homme n'avait pas encore touchée, et d’où s’élevaient des chants d'oiseaux, des caquetages de singes et des bourdonnements d'insectes, concert un peu confus qui récréait nos oreilles.
Mais je ne pouvais m'arrèter longtemps devant ce paysage, pressé que j'étais de regagner le littoral. Sur notre chemin nous ne cessâmes de croiser ou de suivre les traces laissées par les éléphants; aussi, marchions-nous avec précaution, car nous nous attendions à rencontrer, d’un moment à l’autre, une troupe de ces animaux.
Peu à peu le pays devint tout à fait plat, les traces d'éléphants disparurent, et, comme nous approchions d’une rivière,
nous alteignimes un marécage couvert de mangliers. C'étaient de
MOUSQUITES ET MANGLIERS. 109 vieux amis, ou plutôt de vieux ennemis que nous relrouvions là; car les souvenirs de mousquites, de navigalion pénible et de malaria, que les mangliers me rappelaient, n’élaient pas des plus agréables. Être couché dans son lit avec ces maudites fièvres d’Afrique, c'est une situalion fort peu récréalive, je vous assure.
Du manglier au marécage, il n’y a qu'un pas; on les rencontre toujours ensemble. Nous nous retrouvions alors sur les bords du
petit ruisseau dont les eaux claires et limpides m'avaient charmé
Passage d’une rivière sur des racines de mangliers.
un peu plus haut, sur la pente des montagnes. A présent, ce n'était plus qu'un marais. Son lit élargi s'élendait à un mille de distance, et ses eaux bourbeuses coulaient lentement à travers une immense quantité de mangliers, dont les racines s’allongeaient dans tous les sens et se recourbaient au-dessus de l’eau et de la vase, comme les anneaux d’un monstrueux serpent.
C'était l'heure de la marée haute. Impossible de se procurer
un canot. Attendre et s'endormir sur la rive, au milieu des man-
gliers, c'était se livrer en pâture aux moustiques, dont la piqûre, bien plus cruelle que celle des mouches d'Amérique, perce à travers les plus forts vêtements. La perspective n'était pas gaie ; mais, comme je ne voyais pas d'autre alternative, Je cherchais déjà dans ma tête le moyen de ne pas m'endormir. Cependant, mes hommes n'avaient pas l'air d'être embarrassés. Nous n'avions, disaient-ils, qu'à traverser le marais, et c'était chose facile, en passant sur le dos des racines qui se montraient à fleur d’eau, à des intervalles irréguliers, sur une longueur de deux ou trois pieds chacune.
L'entreprise semblait périlleuse ; mais voilà mes gaillards qui s'élancent, en sautillant comme des singes, de racine en racine, et je les suis, au risque de tomber dans la boue sur quelque reptile troublé dans son repos. Je retirai mes chaussures, dont les fortes semelles auraient pu me faire glisser. Je remis tout mon bagage, mes fusils et mes pistolets, à mes hommes, et je me livrai à un exercice d'équihibriste, que j'espère bien ne jamais recommencer. Nous fûmes une heure à traverser lemarais — une heure de sauts et de bonds continuels, et d'efforts pour nous retenir à droite et à gauche. —Au milieu de cettegymnastique, un homnie derrière moi trébuchaet se débattit en criant d'une voix effrayée : « Omemba ! » Omemba veut dire serpent. Le pauvre diable avait mis la main sur un énorme serpent noir; sentant le froid de l'animal et le poli visqueux des écailles, il avait lâché prise et était tombé dans la vase. Aussitôt toute la bande se mit à bondir de plus belle et dans tous les sens; c'était une panique générale; on criait, on faisait du bruit pour effraver le serpent. La pauvre bête, affolée aussi d'épouvante, rampait le long des branches aussi vite
qu’elle le pouvait. Malheureusement, dans sa terreur, elle se diri-
SINGULIÈRE GYMNASTIQUE. il geait de notre côté, et il s'ensuivit une déroute complète. Chacun se sauvait à toutes jambes; on gambadait, on sautait; un autre homme tomba dans la boue, ce qui redoubla la confusion. Deux ou trois fois je fus moi-même sur le point de prendre un bain de vase. Mais heureusement je finis par me tirer de là. J'avais les pieds cruellement meurtris ; enfin, nous arrivämes à l'au-
tre rive, et je respirai quand je revis la mer.