‹ L'Afrique occidentaleChapitre 26 sur 64 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Mauvais succès d’une chasse aux éléphants. — Je vise un buffle, — Un léopard caché dans les hautes herbes, — Je tue le léopard et son petit. — Grandes réjouissances dans le camp. — À qui appartiendra la queue? — Dispute au sujet de la cervelle. — Les

poules de Guinée. — Les monkeys.

Aboko et moi, nous nous levâmes le lendemain de bonne heure. Aboko eut soin de se munir de ses fétiches de guerre et aussi de quelques autres talismans qui devaient lui porter bonheur et par cela même lui inspirer autant de courage que d’adresse. Il prit ensuite de la craie consacrée et se fit une marque blanche au milieu du front. Ces préparatifs terminés, nous partimes.

Notre espoir élait de tuer des éléphants. Ayant découvert des traces nombreuses de ces animaux, nous les suivimes à la piste toute la journée. Dans plusieurs endroits, à en juger par ces traces toutes fraîches, ils n'avaient passé qu’une heure ou deux avant nous. Mais nous ne vimes pas un seul éléphant, et je me bornai à tuer quelques singes pour le diner de nos hommes, ainsi que quelques petits oiseaux.

Nous retournions au camp l'oreille basse, quand j'entendis le cri de la perdrix mâle appelant ses compagnes pour les inviter à venir se percher sur l'arbre qu'elle avait choisi. Nous rebrous-

sâmes chemin pour tirer cet excellent gibier. Nous nous trouvions

UN LÉOPARD ET SON PETIT. 135 alors sur la lisière du bois ; et, comme je mettais le pied dans la prairie, j'aperçus plusieurs buffles arrêtés. L'un d'eux au moins m'était dévolu d'avance, car il se tenait en avant des autres, à ma portée, dans un endroit où l'herbe très-haute et très-épaisse devait lui dérober mon approche. Je mis une seconde balle dans mon fusil déjà chargé, afin d'avoir deux coups à tirer; puis, Aboko et moi, nous nous glissèmes {out doucement vers mon buffle sans défiance. Déjà je me préparais à l’ajuster, quand Aboko me fit vivement signe de rester immobile et d'écouter. En même temps, il flairait l’air avec attention.

Je ne savais pas pourquoi Aboko m'avait arrêté le bras; mais je pensais que ce devait être pour me désigner quelque proie plus facile. Peut-être avait-il entendu le pas d’un éléphant. Je regardai sa figure, et j'y vis une expression d’anxiété.

Comme nous demeurions toujours immobiles, j'entendis à quelque distance en avant de nous un sourd ronflement, qu'une oreille inattentive aurait pu prendre pour le souffle du vent passant à travers les hautes herbes. Mais l’ouie exercée d'Aboko lui avait dénoncé quelque chose de plus sérieux. Sa physionomie s’assombrit, et il me dit à voix basse: « Njego! » (Un léopard !)

Je tressaillis. Quel parti prendre ? Le ronflement continuait de plus belle. J'armai mon fusil; Aboko apprêta le sien, et nous nous avançâmes de quelques pas, tout doucement et avec infini ment de précaulion, afin de chercher un poste qui nous permit de voir par-dessus les herbes. A dire vrai, je ne me sentais pas rassuré, ne me souciant guère, je vous assure, d'être emporté dans la gueule d’un léopard et dévoré au fond des bois.

Notre situation, en effet, n’était rien moins que satisfaisante.

Le léopard ne sort guère que la nuit, et il fallait que la faim, une

faim pressante, l'eût chassé à cette heure-là de son antre. Or, un léopard affamé est doublement féroce et rapide dans ses mouvements.

Nous savions que l'animal était près de nous, car le vent qui nous apportait son odeur de bête fauve nous avertissait assez de son voisinage; mais nous ne pouvions parvenir à l'apercevoir. Une idée me traversa l'esprit. Le léopard nous avait-il vus? Étaitil par hasard en face de nous, tapi à terre comme un chat, et prêt à bondir sur nous dès que nous serions à sa portée? Son œil perçant savait-il pénétrer à travers les herbes qui le masquaient à notre vue? Dans ce cas, allait-il prendre son élan?

Pendant ce temps, notre gros buffle se tenait stupidement en avant du troupeau, à trente pas de nous tout au plus, sans se douter de la présence de ses trois formidables ennemis : le léopard, Aboko et moi.

Nous fimes un petit mouvement de côté; alors seulement, en écartant un peu les herbes, je découvris un énorme léopard femelle, flanqué de son léopardeau. Mais, au léger bruit que nous avions fait, la bête tourna la tête et nous vit. Jusque-là, elle avait guetté le. buffle avec tant d'attention, que notre approche lui avait échappé. Qu'allait-elle faire? Il me sembla voir dans ses yeux un éclair d'indécision. L'animal avait devant lui une abondance de gibier inespérée; laquelle de ces proies allait-il attaquer d’abord? Sa longue queue lui battait les flancs et ses yeux étincelaien(, en attendant qu'elle choisit sa victime entre le buffle, Aboko ou moi.

Je le tirai d’embarras; car, en moins de temps que je n'en mets à vous le dire, je lui logeai une balle dans la tête et, Dieu

merci, le léopard tomba roide mort. En même temps, Aboko

UN LÉOPARD ET SON PETIT. 137 lira sur le pelit et le tua aussi. Au bruit de nos coups de feu, le buffle s'enfuit avec le troupeau dans la direction opposée, ne sachant guère à quelles circonstances il devait la vie.

Je respirai de soulagement, car je ne m'étais jamais va dans une situation si critique, et plaise au ciel que je ne m'y retrouve Jamais !

Quand nous revinmes au camp, la nouvelle de notre double

exploit y fut accueillie avec enthousiasme. Aboko portait le petit

Léopard et sou petit.

léopard sur sur son dos ; mais le mien, trop lourd pour être ainsi transporté, était resté sur la place où je l'avais abattu. On tira des coups de fusil en signe de réjouissance et l’on alla chercher le gros léopard. Lorsqu'il fut rapporté au camp, tout le monde criait : « Oh! la belle bête! ah! la superbe bête! Nous avons entendu d'ici le coup de feu qui l’a tuée, ete., etc. »

Au milieu de ce bruit, Niamkala, à la tête de quelques hommes

de la troupe, apporta aussi son gibier : des cochons sauvages et

une petite gazelle de l’espèce qu'on appelle nchéri. On avait dépecé les cochons en plusieurs morceaux; car ils auraient été trop lourds pour être transportés tout entiers. Niamkala et sa troupe furent accueillis à leur tour par de vives acclamations. La perspective d'un bon souper égayait toutes les figures, la mienne aussi bien que les autres, et je criais de toutes mes forces : « Bravo, Niamkala! bravo, mes amis! »

On déposa à mes pieds toute la victuaille. Il y avait tant à manger, qu'ilétait inutile de faire les parts. Chacun prit ce qui lui convenait.

Après le souper, on suspendit les léopards à une pièce de bois, transversalement posée sur des poteaux en croix, et les nègres se mirent à danser tout autour. Ils entonnaient des chants de vicloire en apostrophant le grand léopard (la mère). Ils lui adressaient des compliments ironiques sur sa beauté (c’est, en effet, un magnifique animal). « Ah! s'écriaient-ils, quel bel habit vous avez (son pelage) ! Mais nous vous le prendrons, cet habit! Ah, ah! vous ne tuerez plus les gens de notre tribu! Vous ne mangerez plus de chasseurs! Vous ne sauterez plus sur votre proie! Allez donc chercher le buffle que vous regardiez avec tant de convoitise! Ne vouliez-vous pas aussi vous régaler de notre ami Aboko et de notre ami Chaillie (car ils m’appelaient Chaillie) ? »

Ils chantèrent ainsi et dansèrent en rond jusqu'à l'approche du jour. Alors, je les envoyai coucher.

Le lendemain matin, j'entendis une violente altercation parmi mes hommes. Quel pouvait en être le sujet? J'appris que Niamkala voulait s'approprier le bout de la queue du léopard, tandis

que les autres chasseurs prétendaient y avoir un droit égal. Aboko

LA- QUEUE ET LA CERVELLE DU LÉOPARD. 139 seul déclarait ne pas y tenir, parce qu'il avait déjà la queue d’un autre léopard qu'il avait tué.

J'écorchai les deux bêtes avec beaucoup de soin, et j'adjugeai le bout de la queue de la plus grande à Niamkala, en promettant à Fasiko de lui donner la queue du premier que je tuerais. Tous s'écrièrent alors : « Puissiez-vous tuer assez de léopards pour nous donner à chacun une queue ! »

Le pauvre Fasiko avait le cœur gros. Quand je lui en demandai la raison, il me répondit :

— Ne savez-vous pas que, lorsqu'un homme a en sa possession le bout de la queue d’un léopard, il est sûr de gagner le cœur de la jeune fille qu'il veut épouser?

— Fasiko, lui dis-je, vous avez une femme ; quel besoin avezvous donc de ce talisman? |

— Ah! répliqua-t-il, je voudrais avoir plusieurs femmes.

La querelle au sujet de la queue du léopard était à peine apaisée, qu'il s’en éleva une autre. Il s'agissait cette fois de la cervelle. Aboko, Niamkala et Fasiko réclamaient chacun la cervelle entière de l’animal ; et les autres voulaient au moins en avoir leur part, car, disaient-ils, s’il n'y a qu'un seul bout pour chaque queue, la cervelle du moins peut être partagée entre tout le monde. En quelques minutes, le conflit s’envenima et je crus qu'on allait se battre cette fois au sujet de la tête du léopard.

— Holà ! leur dis-je, querellez-vous si vous voulez, mais ne vous battez pas, ou je me mêlerai de la bataille. Prenez garde; je frapperai aussi, moi, et je frapperai ferme.

En parlant ainsi, je leur montrais un gros bâton, à ma portée, près dé mon lit. Cette intervention coupa court à leurs menaces.

S'ils voulaient tous avoir de la cervelle de l’animal. c’est, me

dirent-ils, parce qu'en la mêlant à d’autres charmes, on en fa-

brique un #0ndah (un fétiche) très-puissant, qui donne à ses

possesseurs un courage intrépide et des succès signalés à la chasse.

Heureusement, Je parvins à persuader à mes trois meilleurs chas-

seurs qu'ils n'avaient pas besoin d'un pareil talisman pour se fortifier le cœur et augmenter leur bravoure.

Quand cette dispute au sujet de la cervelle du léopard fat enfin calmée, Aboko, en présence de tout le monde, m'offrit solennellement le foie de l'animal. Comme cet objet n'avait pour moi aucun intérêt ni aucune valeur, car je n'étais nullement disposé, Je vous le jure, à dîner avec du foie de léopard, j'allais le Jeter aux ordures, lorsque nos gens m'arrêtèrent, en me suppliant de prendre le fiel et de le détruire pour préserver la troupe du danger d'être inquiétée plus tard. Les nègres croient en effet que le fiel du léopard est un poison mortel; et mes hommes, en particulier, craignaient, si ce fiel n’était pas détruit, d'être soupçonnés à Sangatanga, soit par leurs amis, soit par leurs ennemis, d'avoir recelé et gardé quelque partie de ce poison. Je pris donc le fiel et je l’écrasai sous mes pieds; puis, ramassant la lerre qui en était imbibée, je l’éparpillai à tous les vents, ne voulant pas qu'un jour ou l’autre ces pauvres diables, follement accusés d'un crime, fussent exposés à perdre la vie. Je me réservais à mon retour de déclarer au roi que le foie avait été détruit. En attendant, je dis à mes hommes que leurs idées de poison n'avaient pas le sens commun, et que c'était superstition pure. Ils m'assurèrent du contraire. Je ne pouvais pas leur prouver leur erreur; aussi je rompis la discussion, en déclarant simplement que je ne partageais pas leur crédulité.

Comme nous ne manquions pas de gibier, nous emportämes

LES POULES DE GUINÉE. [nAl la chair du léopard sans y avoir touché, et bientôt même nous la jetâmes en roule.

Nous restämes deux jours sans chasser, occupés à fumer notre viande. 1] faisait beau temps pour la chasse, beau temps aussi pour la vie en plein bois; l'air était frais, car nous étions au mois de juin, dans la saison sèche ; mais le ciel était souvent couvert, et les nuages tempéraient l’ardeur trop vive du soleil. Pour ajoulér à l'agrément de notre marche, les arbres de la forêt, qui étaient en fleurs, exhalaient une senteur délicieuse. Les nuits étaient fraiches pour ce pays-là, car le thermomètre s’abaissait alors jusqu'à 68° Fahrenheit (20° centigrades). Le vent soufflait alors assez rudement; mais nous savions nous en garantir. La rosée n'était pas à beaucoup près aussi forte que dans la saison pluvieuse. L’herbe des prairies était brûlée en grande partie.

Chaque jour nous réussissions à tuer plus ou moins de pièces de gibier, des antilopes, des gazelles, des cochons sauvages, des singes en quantités innombrables, et des poules de Guinée de la plus belle espèce. Jamais, à coup sûr, vous n'en avez vu de semblables.

Ma joie fut grande le jour où j'abattis une de ces poules de Guinée (aumida plumifera), variété qui m'était jusqu'alors inconnue. C'est vraiment un charmant oiseau. La tête, dénuée de plumes, est d’une couleur bleu foncé tirant sur le noir et couronnée d’une aigrette de fines plumes soyeuses. Le plumage du corps est d’un beau bleu noir, parsemé d’yeux d’un blanc teinté de bleu. Le bec et les pattes sont d’un bleu noir pareil à la cou-

leur de la tête.

Cet oiseau ne se rencontre pas dans le voisinage de la mer. 11

est farouche, défiant, et va par troupes nombreuses à travers les bois. La nuit, il perche sur les arbres, hors de l'atteinte des nombreux animaux qui rôdent aux alentours.

Je tuai plusieurs beaux monkeys, de ceux que les naturels appellent mondi. Quelle singulière espèce! Jusqu'à ce jour on n'en a envoyé en Angleterre qu'un seul échantillon ; encore était-ce un animal tout jeune. Le mondi est noir comme du jais et couvert d’un poil long, touffu et lustré. Il a le corps très-grand, avec un tout petit museau disproportionné à sa taille. C'est un joli animal dont la queue est fort longue. En Afrique, les monkeys ordinaires n’ont point de queue dont ils puissent faire usage pour s’accrocher aux branches des arbres et se suspendre la tête en bas. L'espèce à grande queue ne se trouve guère que dans l'Amérique du Sud.

Le mondi a un eri lugubre, qui retentit d'une manière étrange dans le silence des bois, et qui sert souvent à diriger les recher-

ches du chasseur.

Page 1