CHAPITRE XVII
Je reste seul dans le camp. — Chasse aux éléphants. — Aboko tue un éléphant solitaire. — Je coupe en deux un second python. — Nous tirons des cochons sauyages. — Chasse au buffle. — Retour à Sangatanga. — Maladie du roi Bango.
Par une belle journée, je voulus rester au camp; car j'avais besoin de repos. Tous mes hommes partirent pour la chasse. Je Jouissais avec délices de ma solitude, tant la nature autour de moi était calme et souriante dans sa beauté. Je m'assis au pied d'un grand arbre, et je me mis à écrire mon journal. Je pensais aux amis bien chers que j'avais laissés dans mon pays, inquiet de savoir si, de leur côté, ils pensaient quelquefois à moi; puis j'évoquai le souvenir de tout ce que j'avais vu dans l'étrange contrée où j'étais venu en explorateur. Je pouvais à peine en croire le témoignage de mes sens; il me semblait que c'était un rêve. Quelle curieuse race d'hommes! et aussi quels animaux singuliers! à quels dangers effrayants n'avais-je pas échappé! Comme la protection de Dieu à mon égard était visible! Comme sa providence avait veillé sur le pauvre voyageur solitaire, et l'avait assisté dans ses jours de détresse! Mon cœur s'élevait vers lui dans un élan de gratitude, et je priais ce Dieu si bon de continuer à me couvrir de sa main protectrice.
Au coucher du soleil, Niamkala et Aboko reparurent ; ils rap-
portaient un joli petit cochon sauvage. Suivant leur coutume, ils vinrent droit à moi sans dire un mot et déposèrent l'animal à mes pieds. Ils s'assirent ensuite et frappèrent dans leurs mains ; puis Aboko se mit à me raconter ce qui leur était arrivé depuis leur départ matinal jusqu'à leur retour au camp. Il n’omit aucun détail, pas même la description minulieuse des traces d'animaux qu'ils avaient rencontrées. Parmi celles-ci se trouvaient des empreintes toutes fraîches de pieds d'éléphant. Ces animaux, pensaient-ils, devaient probablement s'arrêter quelques jours dans les environs. Sur ce rapport, nous résolûmes d'aller dès le len— demain donner la chasse aux éléphants.
En conséquence nous eûmes soin, le soir même, de nettoyer et d'apprèter nos fusils et chacun s’alla coucher plem d'espoir. Nous étions debout à la pointe du jour et nous portions {ous des provisions. Il était convenu qu'on ne lirerait pas de coup de fusil dans la forêt de peur d’effaroucher les éléphants.
Tout le jour se passa en recherches infructueuses. Aucun éléphant ne se montra. Nous couchâmes dans les bois, nous trouvant trop éloignés du camp pour y retourner le soir même. Nous étions tellement harassés de fatigue, que nous avions à peine la force d'aller ramasser des broussailles pour nous faire du feu, et de couper les branches qui nous servaient de lit. J'avais oublié ou perdu ma boîte d’allumettes ; si bien que je fus obligé de battre le briquet avec une pierre à fusil, ce qui était bien plus long.
Nous dormîmes profondément, comme vous pouvez le croire. Lorsque je m'éveillai au milieu de la nuit, je vis que nos feux étaient presque éleints, où du moins qu'ils n'étaient plus assez brillants pour écarter les bêtes féroces. Aboko, Niamkala et Fa-
ziko ronflaient d’une façon formidable; l’un était couché tout de
CHASSE A L’ELÉPHANT. 14 son long sur le dos, l'autre avait les genoux en l'air, tandis que Faziko dormait les bras étendus. Ils avaient tous lrois leur fusil rapproché d'eux, de manière à se réveiller tout de suite au moindre effort qu'on eût fait pour le leur prendre. Je crois que c'étaient leurs ronflements qui m'avaient tiré de mon sommeil. Ils
dormaient de si bon cœur après leurs fatigues, que je ne voulus
Je jouissais de ma solitude.
pas les réveiller. J’allai donc tout seul ajouter du combustible à nos feux, qui se ranimèrent bientôt avec un vif éclat.
Le jour suivant nous retrouva sur pied occupés à fouiller le bois dans tous les sens. Les éléphants, à coup sûr, ne devaient pas y être nombreux; ils faisaient d’ailleurs beaucoup de chemin à la recherche de leur pâture favorite, — une espèce de fougère assez rare, — de sorte qu’à force de les poursuivre, je recommençais à me sentir très-fatigué. Mais enfin, dans l'après-midi, le
hasard nous amena à proximité du gibier que nous cherchions.
En débouchant de l'épaisseur de la forêt dans la prairie qui formait la limite, nous aperçûmes à notre gauche, précisément sur la lisière du bois, un éléphant mâle. A cette vue, nous nous arrêtâmes tout court. Vous dire ce que je ressentis en ce moment, ce serait impossible. J’avais déjà vu de ces grands animaux dans les ménageries et aussi chez les Fans; je vous ai dépeint une chasse aux éléphants dans ce pays; mais c'était alors une scène de confusion et de désordre qui ne me laissait pas le temps de me rendre compte de ce que j'avais sous les yeux.
Ici, l'énorme bête se tenait tranquillement contre un arbre, sans se douter aucunement de notre approche; et alors, pour la première fois de ma vie, je fus frappé de la stature colossale de ce géant des forêts. Les plus gros arbres ne semblaient que des arbustes à côté de celte montagne de chair.
Qu'avions-nous à faire qu'à le tuer ? Et cependant j'éprouvai, je l'avoue, un vif sentiment de compassion à l'idée de détruire un si noble animal; en même temps, le croiriez-vous? j'étais jaloux de lui porter le premier coup; car c'était un éléphant solitaire ou séparé des siens, déjà vieux, comme on pouvait en juger par la longueur de ses défenses, et je me rappelais que l'éléphant solitaire passe pour être très-féroce. «Tant mieux!» pensais-Je; car j'avaisdéjà abattu tant degibier,qu'aucunanimalnem'effrayait plus quoique je sentisse bien qu'il ne s'agissait pas ici d’un jeu d'enfant.
Vous devez bien penser que, pendant ces réflexions, nous ne restions pas exposés à la vue de l'éléphant. A peine l’avions-nous aperçu que nous nous élions couchés à terre, derrière les arbres de la forêt, de manière à nous dissimuler complétement à ses yeux. Dans celte posture, nous tinmes conseil à voix basse sur les
moyens de le surprendre.
ga