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CHASSE A L'ÉLÉPHANT

L'herbe était brûlée sous le vent de l'animal, et nous n'osions pas tenter l'approche de Fautre côté, de peur qu'il ne flairät notre présence. Que fallaitil done faire? Les regards péuétrants des trois hommes se fixaient sur moi pour m'interroger.

J'examinai les environs, et je vis que l'herbe était très-courte. Eu calculant {ous les moyens possibles d'arriver près de l'ennemi sans être découvert, je fus forcé de m'avouer que je n'avais aucune chance d'y réussir. Ainsi je ne pouvais pas seulement me glisser en rampant jusqu'à l'éléphant sans que mes vêtements me trahissent. Je me résignai donc (sacrifice pénible pour un chasseur) à céder l'honneur du premier rôle à mon ami Aboko, l'homme le plus capable de mener l'affaire à bien. Ses yeux brillèrent de joie à l’idée de me prouver son adresse. Il y a d’ailleurs, dans un danger à braver, un vif stimulant pour l'esprit aventu reux des chasseurs.

Armé de son fusil, Aboko se coucha dans l'herbe et se mit à ramper tout doucement sur le ventre, dans la direction de l'éléphant. Nous restâämes, nous autres, à la place où nous avions tenu conseil, et de là nous suivions des yeux Aboko glissant à travers l'herbe, comme un gros boa constrictor; car les mouve ments lents et uniformes de son dos, qu'il portait progressive ment en avant, ressemblaient, à s'y méprendre, aux anneaux allongés d’un grand serpent en marche. A la fin, nous ne distinguâmes plus rien : le silence était profond. Je n’entendais que les palpitations de mon cœur, qui battait avec violence.

L'éléphant se tenait toujours immobile, quand tout à coup le bruit d'un coup de feu retentit dans la forêt et dans la plaine, arrachant des cris d’effroi à quelques monkeys perchés sur les

arbres environnants. Je vis alors l'énorme bète chanceler éperdue,

trotter çà et là, la trompe en l'air, et venir s’abattre, masse inerte, au pied d’un arbre. Alors, le corps noir d’Aboko se releva ; le reptile était redevenu un homme. Un hourra de joie s’élanca de nos poitrines : j’agitai mon chapeau, je le jetai en l'air, et nous courûmes vers l'éléphant. Aboko était debout près de l'informe bloc de chair, aussi calme que s’il ne s'était rien passé, sauf que ses membres étaient trempés de sueur. Il ne proféra pas un mot, mais il promenait ses regards de moi à l'animal, et de l'animal à moi, comme pour me dire: « Vous voyez, Chaillie; vous avez eu raison de compter sur moi. N'ai-je pas bien tué l'éléphant?»

Mes compagnons transportés se livraient à leur enthousiasme. « Aboko est un homme! » s'écriaient-ils pendant que nous regardions la lourde masse qui s’agitait encore dans les convulsions de l’agonie. La balle d'Aboko, entrée dans la tête de l’animal un peu au-dessous de l'oreille, avait pénétré dans la cervelle. Ce seul coup avait suffi pour le tuer.

Aboko traça d’abord autour du corps un cercle fétiche, enchanté. Après quoi, nous primes une hache que Faziko avait apportée, et nous brisämes le crâne de l'éléphant pour lui arracher ses deux dents d'ivoire, qui étaient magnifiques.

Naturellement il nous était impossible d’emporter la monstrueuse bête; Aboko et moi, nous couchâmes cette nuit-là à côté de notre prise, sur l'herbe, à l'abri d'un arbre. Niamkala et Faziko partirent pour le camp afin de porter l’heureuse nouvelle à leurs camarades, et, le lendemain, tout le reste de la troupe accourut. Nous étions tranquillement assis sous l’ombrage de l'arbre, à deux pas de l'éléphant mort, quand je les aperçus. En nous reconnaissant, ils poussèrent des cris de joie et s’élancèrent

vers Aboko d'abord, puis vers l'éléphant. Tous les coutelas, tou-

DÉPEGAGE D'UN ÉLÉPHANT. 151 tes les haches, tous les couteaux qu'il y avait dans le camp, aiguisés pour la circonstance, se mirent à l'œuvre. On dépeça l'éléphant : il ne se trouva pas très-gras, et pourtant quelle énorme bête ! quel gros foie ! et quel cœur!

La trompe, considérée comme un morceau de choix, fut découpée en petites portions. On s'occupa immédiatement de fumer la viande, et on la porta à Sangatanga pour y être distribuée ou vendue. De grands profits à réaliser miroitaient devant les yeux de mes nègres ; ils devaient tous s'enrichir au commerce de cette chair d’éléphant.

Jen’ai jamais vu de gens plus heureux que ces pauvres diables. Les nègres, en général, sont goulus. Les miens ne mangeaient plus que de la viande, etils s'en gorgèrent cette fois à tel point, que plusieurs d'entre eux s’en rendirent malades et que je fus obligé, pour les guérir, de leur administrer du laudanum dans de l’eau-de-vie. Ma petite provision y passa presque tout entière.

Le camp était plein de viande, et, comme le sel nous manquait, il s'en exhalait une odeur qui n'avait rien de bien suave. Je me bâtis à la hâte une cloison du côté d’où venait le vent; car cette puanteur m'était insupportable.

La nuit venue, les nègres s’étendirent autour du feu, tous Joyeux, tous buvant du vin de palmier récolté dans le voisinage, et fumant le tabac que je leur avais donné. Après tout, c'était la plus honnête troupe de nègres que j'eusse encore rencontrée, — de braves sens, en somme.

Ne croyez pas que tout mon temps se passät à tirer des pièces de gibier. J'aimais à rôder dans la forêt, étudiant avec soin tout ce qui s'offrait à ma vue. Il m'arrivait quelquefois, après une

Journée de chasse pénible, quand je m'étais enfoncé trop avant

dans les bois, de me coucher au pied d'un arbre, à côté d'un srand feu, avec mon fusil à ma portée. Un jour” il me plaisait «le tirer les bêtes fauves ; un autre jour, les oiseaux ; ou, quand je me sentais trop las, je restaisau camp à sommeillernonchalamment sur ma couche primitive composée d'une couple de naltes étendues à terre, enveloppé d'une couverture, ayant le feuillage des arbres pour toit et le firmament éloilé pour baldaquin. J'avais renoncé à dormir sur des rouleaux de bois ; décidément je trouvais cet oreiller trop dur.

Des traces toutes fraiches de cochons sauvages s’élaient montrées près du camp. Je ne pus résister à la tentation de leur donner la chasse. Quelque fatigué que je fusse, je ne savais pas me tenir tranquille quand on me dénoncçait une piste. J'espérais toujours découvrir quelque espèce nouvelle, quelque échantillon curieux à empailler et à rapporter dans mon pays, en témoignage de mes explorations.

Nous n'avions pas fait beaucoup de chemin quand nous entendimes le grognement des cochons sauvages. A notre approche, ils sautèrent lestement par-dessus un tronc d'arbre renversé pour se cacher derrière. Dans mon empressement à en faire autant, Je me jetai, sans y faire attention, sur quelque chose qui se trouvait là... Je regardai à mes pieds... j'avais sauté sur un énorme serpent du genre python, qui était roulé tout contre l'arbre. Heureusement pour moi, il était dans un état d'engourdissement qui provenait sans doute d'un repas trop copieux qu'il venait de faire. A peine s'il remua; il ne leva même pas la tête. Je courus à Niamkala, je lui empruntai un grand coutelas qu'il portait à sa ceinture, et je revins en assener un coup furieux au python; je le cou-

pai en deux; les deux troncons se tortillèrent sur le sol dans des

CHASSE AUX BUFFLES. 153 conlorsions hideuses. Pendant celte agouie, la partie antérieure du monstre rendit une pelite gazelle à demi digérée. Ce python n'avait guère moins de vingt pieds de long; — une jolie taille, comme vous voyez.

Le bruit qu'avait fait cette exécution elfaroucha les cochons sauvages. Nous les poursuivimes avec ardeur, el nous parvinmes, au bout d'une heure, à atteindre les fuyards. La troupe se composait de dix têtes, et nous réussimes à en prendre deux. Ces animaux n'élaient pas des plus gros. Nos chasseurs les rapportèrent au camp avec les deux moitiés du serpent que j'avais tué. À cette vue, tous les nègres firent éclater des transports de joie. Ils firent une espèce de soupe avec le boa; ce qui parut les régaler beaucoup. Quant à moi, je me gardai bien d'en goûter, il m'est donc impossible de vous en donner mon avis.

Je n'ai jamais vu de pays si giboyeux. Cette vaste étendue de prairies ramenait mon esprit vers l'Afrique du Sud. Quel contraste avec ces grandes forêts où l’on voyageait des journées entières sans apercevoir un être vivant !

Pendant quelques jours, je restai tranquillement au camp, tandis que mes hommes allaient chasser et explorer le pays dans des directions différentes. Un jour, ils vinrent me dire que de grands troupeaux de buffles se rendaient chaque nuit dans une prairie située à dix milles de notre camp; je me décidai à aller chasser avec eux. J'aimais beaucoup les buffles, c’est-à-dire leur viande.

Nous partimes un peu avant le coucher du soleil : nous avions un grand espace de prairies à traverser, et nous atteignimes à huit heures du soir la forêt qui se trouvait au delà. C'était sur ses

limites que nous espérions trouver notre gibier. Embusqués dans

les bois le long de la plaine découverte, nous nous couchâmes à terre pour attendre.

Attendre est, en général, une chose fort ennuyeuse; mais attendre par une nuit froide, pendant des heures, et guetter continuellement ce qui ne vient jamais; il y a là de quoi lasser la patience la plus robuste. La mienne était à bout; .j'enrageais de n'être pas au camp, bien chaudement couché sous ma couverture, quand toutà couples buffles arrivèrent. Aboko les avait entendus venir ; ils débouchèrent du bois au nombre de vingtcinq et se dispersèrent sur la pelouse.

La lune, qui descendait à l'horizon, projetait dans la prairie les silhouettes allongées de ces beaux animaux, qui glissaient silencieusement çà et là, sans jamais venir de notre côté. Bientôt ils prirent leurs ébats, paissant l'herbe au hasard, folâtrant et se poursuivant les uns les autres. Quand nous les vimes occupés ainsi, nous nous mîmes à ramper tout doucement, et avec beaucoup de précautions, vers le gros du troupeau : un moment encore et ces animaux allaient être à portée de notre atteinte ; mais le vent changea tout à coup et leur porta nos émanations. Dressant la tête, ils flairèrent l’air avec méfiance, se rassemblèrent en masse, et disparurent tous dans le bois.

Maudite chance! mes chasseurs juraient dans l’idiome shekiani ; el, moi, je maugréais dans toute sorte de langues. Mais tout espoir n élait pas perdu; nous regagnâmes notre affüt en rampant silencieusement, et nous attendimes encore deux mortelles heures. À la fin, deux buffles, mâle et femelle, vinrent se promener nonchalamment dans la prairie, et se mirent à brouter l'herbe. Il faisait assez obscur : la lune avait disparu, ne laissant après

elle que la clarté douteuse des étailes. Nous guettions les moin-

DÉJEUNER D'UN LÉOPARD. 155 dres mouvements des buffles. Vint enfin le moment de nous glisser sans bruit vers le couple ruminant. Cette fois, nous réussimes à les avoir à notre portée. Je choisis le taureau pour point de mire, et Niamkala visa la vache, tandis qu'Aboko était prêt à me venir en aide en cas de mauvaise chance. Niamkala et moi, nous tirâmes à la fois; et, par un bonheur singulier, car on n'y voyait pas assez clair pour bien calculer ses coups, les deux animaux tombèrent morts.

Quelques instants après, l'aube commençait à paraitre. Nous résolûmes de retourner au camp et d'envoyer des hommes ramasser notre gibier, bien sûrs que les bêtes féroces ne viendraient pas, à cette heure-là, nous disputer ces dépouilles. Seulement, Aboko et Niamkala coupèrent d'avance les queues touffues de ces animaux au poil noir et lustré, et nous revinmes au Camp chargés de ces trophées. Nos hommes avertis firent diligence et se rendirent à la place où notre gibier était resté, pas assez tôt cependant pour retrouver la vache, qu'un léopard matinal avait déjà dévorée presque en entier. Il fallait que ce pauvre léopard fût bien affamé pour s'être aventuré hors du bois de si bonne heure. Je lui pardonnai son appétit et son déjeuner; mais j'aurais bien désiré être prévenu de sa visite pour la guetter et lui tirer un bon coup de fusil; car j'avais de bons amis en Amérique, à qui je me serais fait un plaisir d'offrir sa peau à mon retour.

Peu de jours après cette chasse nocturne, nous levämes le camp et nous repartimes. Nous rapportions notre bonne charge d'oiseaux et de quadrupèdes sauvages tués et empaillés par mes soins, aussi bien que de viandes fumées. Pendant tout le trajet, mes hommes se réjouissaient d'avance du tabac et des friandises qu'ils

allaient se procurer en échange du produit de leur chasse. Ils

paraissaient on ne peut plus gais, quoique affectant de gémir sous leurs fardeaux. De mon côté, je trouvais mes spécimens du os brachycheros passablement encombrants, et j'étais obligé d'en prendre beaucoup de soin.

Lorsque je regagnai Sangatanga, je relrouvai le roi plus malade que je ne l'avais laissé. Il avait l'esprit frappé et craignait fort de mourir. Il remarquait, comme une circonstance étrange, que son élat avait empiré tout de suite après mou départ, et Jus-

tement lorsque je venais de passer la nuil sous son toit.

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