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CHAPITRE XVIII

Une partie de plaisir. — Excursion sur les côtes. — Grande pèche. — Le cimetière des Oroungous.

Peu de temps après notre retour de la chasse, je projetai de me joindre à une partie de pêche, et de faire une excursion à la pointe Fétiche du cap Lopez. Avant tout, il était nécessaire de me procurer des canots. Le roi Bango m'avait fait mander par son mafouga, depuis mon retour; mais le souvenir des rats me décida à décliner ses offres hospitalières. Cependant, il ne m'en conserva pas moins son amitié et me prêta tous les hommes dont j'avais besoin.

Ce n'était pas seulement pour aller pêcher que j'entreprenais ce petit voyage; c’était aussi pour visiter le cimetière des Oroungous, situé à peu de distance de la pointe Fétiche. En outre, ily avait par là, m'avait-on dit, de grosses tortues, et je désirais en prendre quelques-unes.

Mon vieux compagnon de chasse, Faziko, avait recruté une troupe de quarante hommes. Après la pointe Fétiche, je voulais aller explorer la rivière Fétiche et toute l'extrémité du cap Lopez. Comme il n’y a dans ces parages ni villages ni maisons, les femmes avaient préparé pour nous des provisions de farine de ma-

nioc, des paniers de pistaches, de palates douces et de bananes.

Nousétions,en outre, pourvus de tout l'équipement nécessaire : objets de literie et batterie de cuisine ; Faziko s'était muni aussi d’une grande quantité de sel, pour conserver le poisson que nous comptions prendre. Nous emportions un assortiment de filets, fabriqués avec des filaments de lianes, des hamecons, et un énorme crochet dont je m'étais muni en particulier pour attaquer les requins, ces monstres féroces, dont j'ai toujours eu horreur.

Les paniers ne manquaient pas, les femmes en portaient pour y mettre le poisson. On n'avait point oublié les fusils; car il y a là des léopards, embusqués dans la jungle, et des boas, suspendus aux branches d'arbre, qui guettent au passage toute sorte de proies. Ce n'est pas tout : en se levant de bonne heure, comme c'est l'usage dans les lieux de plaisance, on peut voir de gros éléphants trotter le long de la grève, et baigner leurs pieds dans la vague.

C'était une joyeuse partie ; le cap Lopez est le Brighton de l’Angleterre, ou le Trouville de la France, et la saison sèche répond à notre mois de juillet, époque où tout le beau monde, celui du moins qui compte pour quelque chose, est censé être loin de la ville et sur les bords de la mer.

Niamkala et Aboko étaient de la fête; car nous étions devenus bons amis, et ils tenaient à m’accompagner partout. C'étaient des esclaves du roi Bango; mais, comme nous avions partagé les dangers, nous partagions aussi les plaisirs.

A la fin, tons les préparatifs achevés, je m'embarquai dans le plus grand canot; il était manœuvré par seize rameurs. Comme de coutume, il y eut, avant notre départ, beaucoup de cris et de remue-ménage. Les voiles, faites avec des naltes, n'étaient pas

ferlées, et nous primes enfin notre course à travers la baie, en

EXCURSION SUR LES COTES. 159 Joutant à qui des canots remporterait le prix de l’agilité, La brise élait assez fraîche; mais, malheureusement, nous avions le vent debout, de sorte que nos voiles ne nous servaient à rien. Il fallut donc jouer des rames, tout en chantant je ne sais quelles grossières chansons de marins. La matinée était claire et pure; mais dans l'après-midi, le ciel se couvrit de nuages. A peine eûmesnous atteint la pointe Fétiche, un peu avant le coucher du soleil,

que mes hommes, aussi animés el aussi joyeux que possible, vou-

La pèche

lurent jeter tout de suite leurs filets. Ils les manient à peu près comme nous manions les nôtres, et ils prirent une bonne quantité de poissons, dont la plupart étaient des mulets d'une espèce superbe ; on eût dit des poissons d'argent.

Nous nous mimes sur-le-champ à faire notre provision de bois. On alluma du feu, on fit cuire et l’on mangea le poisson, qui fut trouvé délicieux ; puis l’on se prépara au repos de la nuit. A cet

effet, nous élendimes des nattes sur le sable. Il faisait cruelle-

ment froid ; car nous n’étions pas abrités contre le vent, qui pénétrait jusque sous ma couverture.

Non loin de la pointe Fétiche est la rivière Tetica, un des principaux affluents du fleuve Nazareth. Le Nazareth se déverse dans Ja baie, en traversant une étendue de pays marécageuse, triste et malsaine, encombrée de mangliers, pareils à ceux que je vous ai décrils à propos de la rivière Monda, où nul être ne peut vivre, si ce n'est le serpent. Ce n’est point une région habitable pour l’homme.

Le matin, je voulus visiter le cimetière des Oroungous, avant de partir pour le cap Lopez. Il était situé à un mille environ de notre campement, du côté de Sangatanga, dont il est éloigné d’une demi-journée de navigation.

Ce ne fut que par l’appât d'une forte récompense que je décidai Niamkala à m'y accompagner. Les nègres ne visitent jamais ce triste lieu que pour s'acquitter de leurs devoirs funèbres ; frappés d’une terreur sacrée, ils s’imaginent que les esprits de leurs ancêtres, errant autour des sépultures, craignent d’être troublés dans leur dernier asile.

Niamkala et moi, nous parlimes du camp, et nous nous acheminâmes vers lecimetière, en côtoyant le rivage. On le trouve au fond d'un bois magnifique, qui s'étend jusqu'à la mer, sur un terrain complétement dégagé de broussailles. Le murmure du vent qui souffle à travers l’épais feuillage a quelque chose de lugubre, en harmonie avec la solennité du lieu. Je pensais au nombre infini d'existences ensevelies sous ces ombrages.

Niamkala demeura silencieusement sur la plage pendant que je pénétrais dans le domaine des morts.

Les Oroungous ne déposent pas les corps au-dessous de la sur-

UN CIMETIÈRE DE NÈGRES. 161 face du sol; ils les couchent seulement au pied des arbres, dans de grands coffres de bois, dont quelques-uns sont faits avec ces arbres mêmes. La plupart de ces coffres étaient vermoulus et s'en allaient en poussière ; d’autres, tout neufs, attestaient des sépultures récentes. Plusieurs corps étaient enveloppés de nattes. IT y avait là un cercueil disjoint, dont l’intérieur à jour laissait voir une lêle grimagçante. Ailleurs gisaient des squelettes, que ne protégeait plus leur clôture de planches, et qui avaient roulé par terre. Partout des ossements blanchis, partout des restes poudreux. C'était pitié de voir des anneaux et des bracelets de cuivre, avec lesquels sans doute des femmes et des jeunes filles avaient élé ensevelies, entourer encore des ossements desséchés ! On retrouvait là des débris de toute sorte de richesses placées jadis dans le cercueil de quelques grands personnages aujourd'hui ré duils en poussière. Qu'était-ee que ces trésors, demanderez-vous ? Des ombrelles, des fusils, des lances, des couteaux, des bracelets, des bouteilles, des chaudières, des épées, des plats, des cruches, des miroirs, etc., etc.

A certaines places, il ne restait plus que des petits tas de cendres, au milieu desquels brillait quelque fragment de cuivre, de fer ou d'ivoire, attestant qu'il y avaiteu là un corps humain ; triste commentaire de ces paroles de la Bible : «Tu es poussière, et tu retourneras en poussière. » Je ne pouvais m'empêcher de répéter en moi-même: « Pauvre humanité! qu'es-tu donc?»

Tout à coup, je me trouvai devant un cadavre qui n'avait été apporté là que de la veille. Il ressemblait à un homme endormi ; car la mort n'imprime point sa pâleur sur la figure des nègres comme sur la nôtre. Ce corps était revêtu d’un habit, et portait

au cou un collier de perles. A ses côtés étaient une cruche, une

chaudière et quelques autres objets qu'un héritier ou un ami avaient cru devoir pieusement placer à sa portée.

Je m'enfonçai sous un couvert encore plus sombre, et j'arrivai au tombeau du feu roi Passol, le frère du monarque régnant. Niamkala m'avait indiqué l'endroit retiré où je devais le trouver. Un grand cercueil était posé à terre, entre de vastes caisses qui contenaient une parlie des trésors de Sa défunte Majesté. Cercueils et caisses tombaient en ruine, avec les objets qu'ils renfermaient. Le bois, aussi bien que les trésors, avait été rongé par les fourmis blanches. Des anneaux de fer et de cuivre et des perles, que le vieux roi Passol avait voulu emporter dans la tombe avec lui, étaient dispersés çà et là sur le sol. On y voyait aussi, couchés au nombre d’une centaine, les squelettes des malheureux esclaves immolés le jour de la mort du roi, afin que Sa Majesté Noire ne passât pas dans l’autre monde sans une escorte digne de son rang.

C'était nn. horrible spectacle, qui me révolta plus encore peutêtre que le hideux cimetière des barracons.

La brise de terre soufflait quand je revins de mon pèlerinage, et nous fimes voile vers la pointe sablonneuse du Cap. C’est une plage singulière, très-basse, recouverte d’arbrisseaux chétifs ; si bien que de la mer on la distingue à peine à une certaine distance, tantelle s'élève peu au-dessus des flots. J'éprouvais, en voulant doubler cette pointe, une déception continuelle; car Je me croyais toujours au bout du cap, tandis qu'en réalité, J'avais incessamment devant moi une longue et étroite langue de terre. A la fin, nous atteignimes le point extrème, et je débarquai à l'embouchure d'un cours d’eau douce qui baigne l'intérieur de ce promontoire.

Cette langue de terre empiète continuellement sur la mer. Cha-

LA POINTE DU CAP FÉTICHE. 163 que année, une nouvelle couche de sable s'élève au-dessus de l’eau, eten même temps une nouvelle ligne d'arbrisseaux, faisant l'office de môle ou de brise-lame, vient protéger l’alluvion contre les attaques de Neptune.

Nous dressämes notre camp au milieu de ces espèces de broussailles ; et, là, nous menâmes, pendant quelques jours, une vie très-agréable el très-active. Le temps était délicieux. Nous n'avions à craindre ni la pluie, puisque nous étions dans la saison sèche, ni ces formidables tourmentes qu’on appelle en Afrique

des tornados.

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