CHAPITRE XIX
Campement à la pointe Fetiche. — Villes d'eaux d'Afrique. — On y pêche; on ne sy baigne pas. — Les requins. — Conserve de mulet, etc. — On retourne des tortues. — Chasse aux oiseaux. — Un léopard arrêté dans son élan. — La scie de mer. — Les baleines.
Notre camp présentait le spectacle le plus pittoresque et ne ressemblait à rien de ce que je vous ai décrit précédemment. Chacun de nous s'était bâti, à sa fantaisie, une espèce de tente; on y employait les nattes du pays qui sont réellement magnifiques ; elles ont, en général, cinq ou six pieds de long sur trois de large. Elles nous servaient de murailles et nous mettaient à l'abri du vent. Nos maisons ressemblaient ainsi à de grandes boîtes bien fermées.
Le premier jour fut employé, comme d'habitude, aux soins du confortable ; on s’occupa de recueillir du bois pour faire du feu ; ce qui n'élait pas très-facile, car les arbrisseaux n'en fournissaient guère, et il fallait aller assez loin pour en trouver. Plus lard, ce fut la besogne des enfants d'aller ramasser du bois, et les pauvres petits se donnèrent beaucoup de mal.
Nous construisimes de grandes elaies, appelées orakas, pour faire sécher le poisson quand on l'aurait salé, ou pour le fumer, en allumant du feu par-dessous.
On s'était muni de larges disques de cuivre, appelés reptunes,
LES REQUINS. "165 pareils à des plats gigantesques dans lesquels on faisait bouillir et évaporer l'eau salée. 1 nous fallait en effet de grandes provisions de sel pour conserver le poisson et l'emporter. 11 y avait des femmes occupées toute la journée à faire du sel. Une fois préparé, ce sel était emmagasiné avec soin dans des paniers et placé près du feu pour le conserver bien sec.
Nous avions tous les jours quelque nouvelle espèce de poisson, soit à manger, soit à saler.
Quant à moi, J'avais apporté, comme je l'ai déjà dit, un énorme hameçon ou crochet à requins et une grosse corde. Le crochet était fixé à une forte chaîne en fer de deux pieds de long, de manière que les dents du requin ne pussent l’entamer, si l'animal avalait le morceau de viande ou le gros poisson attaché à l’hameçon en guise d'amorce.
On voyait beaucoup de requins nager dans les eeux du cap et souvent les vagues les apportaient jusque sur la plage. Les Chinois, qui mangent des ailerons de requin, trouveraient là de quoi approvisionner le marché de Canton. A dire vrai, je tremblais quelquefois, quand j'étais en canot, à l’idée de chavirer ; car. dans ce cas, J'aurais été bien vite happé par une douzaine de requins affamés, entraîné au fond de la mer, et dévoré. Ces requins sont les lions et les tigres de la mer : rien n'échappe à leur voracité. Leur vue seule fait horreur; car on ne peut s'empêcher de se dire : « Combien d'hommes peut-être ee monstre n’a-t-il pas engloutis ! » Une idée superslitieuse qui a cours parmi les marins, c'est que, toutes les fois qu'il y a un malade à bord d’un navire, les requins suivent en troupe, attendant qu'on jette le cadavre par-dessus le bord.
J'éprouvais, je l'avoue, une violente animosité contre les re-
quins, et, pendant mon séjour au cap Lopez, j'en ai détruit le plus que j'ai pu. On me voyait presque tous les jours, du canot où je me lenais, près de la côte, jeter mon hamecçon dans la mer, puis regagner vite le rivage, rassembler mes hommes et tirer avec eux de toutes mes forces pour amener l'animal sur la grève. Un jour, je pris ainsi un gros requin d’une couleur bleu de ciel. Terrible bête! je crus que je ne pourrais jamais venir à bout de sa résistance et que la corde allait casser.
De temps en temps, c'était le requin qui semblait nous entrainer dans la mer. Il nous fallut plus d'une heure pour le jeter enfin tout palpitant à nos pieds. Alors, nous saluâmes notre prise par un cri de triomphe. Aboko, qui se tenait tout prèt, lui asséna un formidable coup de hache et lui coupa la queue; puis il sépara le corps en plusieurs parties qui s’agitèrent longtemps encore, comme les tronçons d'un serpent. On trouva dans son estomac une grande quantité de poissons. Sa mâchoire avait, si je m'en souviens bien, six ou sept rangées de dents ; et quelles dents! Je plains le malheureux dont la jambe aurait été engagée dans cetle terrible gueule.
Je ne passais guère un jour sans m'emparer de quelques requins, et souvent je meltais pour amorce à mon hameçon un morceau de la chair de leurs semblables, auquel ces monstres mordaient avidement et sans répugnance, en vrais cannibales qu'ils étaient.
Il y à une autre espèce de requins, d'une couleur gris de plomb, plus courte et plus ramassée que le requin bleu de ciel. Ils ont la têle plus grosse, la gueule. plus large et l’appétit encore plus glouton. Cette espèce est la plus commune. Elle attaque l'homme
dans les eaux peu profondes. Je me rappelle un pauvre enfant
LES TORTUES A L'’ENVERS, 167 qui, pour rejoindre son canot, marchail dans la mer, n'ayant de l’eau que jusqu'aux genoux. Il allait monter à bord, lorsqu'il fut pris par la jambe et entrainé sous l'eau par un de ces terribles animaux qui sans doute nageait depuis quelque temps le long de la plage, à l'affût d'une proie. IT est dangereux dans ce payslà de prendre des bains de mer, et je ne m'y suis jamais risqué.
Chaque jour, sur la rive sablonneuse qui avoisine l'embouchure
de la rivière, nous prenions dans nos filets une grande quantité
Les tôrtues à l'envers.
de mulets et d’autres poissons de toute espèce. Puis on les fendait, on les nettoyait, on les salait, on les faisait sécher et fu— mer, et on les empilait ensuite dans des paniers.
Quelquefois le malin, de bonne heure, nous allions retourner des tortues. Ces animaux viennent déposer leurs œufs sur lerivage, hors de l'atteinte des vagues, où la chaleur du soleil les fait éclore. J'ai souvent observé ces tortues qui sortent de l'eau avant le jour, et qui remontent lourdement la pente de la plage, jus-
au'à ce qu’elles aient trouvé un endroit favorable pour v déposer l \
leurs œufs. Dès que cette opération est terminée, elles travaillent à les recouvrir de sable. J'aurais voulu voir les petites tortues sortir de leur enveloppe, ce doit être un spectacle fort curieux ; mais je n'ai jamais eu l'occasion d'en jouir.
Nous primes un jour une tortüe qui n'avait que trois paltes. La quatrième lui avait été arrachée, sans doute, par quelque requin affamé. La blessure, alors cicatrisée, devait être d’une époque déjà ancienne.
Savez-vous comme on prend les tortues?
Dès qu’elles voient quelqu'un s'approcher d'elles, elles se dirigent vers l'eau avec toute la vitesse dont elles sont capables; on se jette sur le pesant animal, on lui imprime une forte secousse, et on le renverse sur le dos; position dans laquelle il reste sans défense, faisant des efforts désespérés pour se remettre sur ses pattes. C'est alors qu'on à toute facilité pour le luer.
On trouve quelquefois des centaines d'œufs daps le ventre d’une seule tortue. On en fait de magnifiques omelettes.
Les tortues sont curieuses à voir lorsqu'elles sont enfoncées dans le sable et profondément endormies. On s'approche d'elles avec beaucoup de précaution, et l'on n’a pas de peine à s'en rendre maître.
Après la pêche, la chasse. Le sud du cap est une épaisse forêt où se reucontre la plupart des animaux qui vivent dans les bois de l'Afrique. Nous vimes plusieurs fois des éléphants sur le rivage, mais sans chercher à les tuer. J'abattis un grand nombre de poules d’eau, tandis qu'elles volaient en bandes si serrées, que le jour en était presque obscurci. Elles se réunissent ainsi pour
se repaitre du poisson qui pullule sur ces côtes.