CHAPITRE XX
Je me dirige vers l’intérieur. — Voyage sur mer. — Un tornado. — Arrivée au Fernand- Vaz. — Sangala veut me retenir. — Une nuit d’alarmes. — Perspective de guerre. — Préparatifs de combat. — Conciliation. — Dévouement de mes serviteurs commis.
Je ne pouvais pas tenir en place. Le 5 février 1857, j'étais à bord d’un petit navire de quarante-cinq tonneaux, en destination de l'embouchure du fleuve qu'on appelle le Fernand-Vaz. Je complais partir de là pour pénétrer dans l’intérieur du pays. Je me voyais donc en chemin pour des régions sauvages encore inexplorées.
Mon schooner s'appelait /4 Caroline. J'y avais embarqué des provisions et des denrées pour un long voyage ; car je comptais me livrer à de longues et minutieuses explorations avant de retourner en Amérique. Le capitaine était un nègre portugais, nommé Cornillo. L'équipage, composé de sept hommes, était un ramassis de Mpongwés, de Mbingos et de Croomen. II n'y en avait pas plus de deux qui se comprissent l’un l’autre; et pas une âme ue comprenait le capitaine. Bel augure pour le voyage!
Je m'étais rendu à bord au point du jour, et j'aurais bien voulu parlir tout de suite; mais, grâce au tumulte ordinaire, à la confusion des cris contradictoires, à la paresseuse inaction des nègres, et à quelques petits efforts par-ci par-là, nous réussimes à
lever l'ancre au coucher du soleil. Le capitaine n’était pas trop
UN TORNADO. 173 content de quitter le port un vendredi; mais je lui dis que j'en prenais la responsabilité. Sur quoi, il me demanda comment ma responsabilité le dédommagerait, s'il venait à couler à fond. I paraît que les Portugais partagent les superstitions absurdes des marins des autres nations.
Nous n'eûmes pas plus tôt gagné le large que tout le monde,
hommes et femmes (nous avions deux négresses), eut le mal de
Goëlette surprise par un grain.
mer, excepté le capitaine. Notre cuisinier se trouva incapable le lendemain de nous faire à déjeuner, et les gens de l'équipage étaient tous couchés sur le flanc, comme des poissons pâmés. Embarqués au Gabon, nous espérions aborder au bout de cinq jours dans le pays des Commis. Mais, les quatre premiers jours, nous eûmes le vent debout avec un courant contraire, et, le cinquième, nous fûmes assaillis par une tempête d’une telle vio-
lence, que j'espère bien n’en jamais revoir de pareille.
Le bâtiment était si mal gouverné pendant que le capitaine était sous le pont, que je fus forcé de me tenir à la barre pour en surveiller la marche. Au bout de quatre heures je me retirai dans ma cabine, et m'endormais à peine, quand je fus réveillé par la voix du capitaine qui ordonnait d’abattre la grande voile. Je m’élançai sur le pont, craignant seulement quelque rafale. Mais je n’eus pas plus tôt jeté les veux du côté du vent que Je reconnus l'imminence du péril. Un tornado allait fondre sur nous. Une masse de nuages noirs, à l'horizon, prenait, d'une seconde à l’autre, des teintes livides et blafardes; on eût dit une succession de pâles éclairs. Tout cependant était encore calme — calme comme Ja mort; pas un souffle de vent.
Je me retournai pour voir si la grande voile était à bas; mais on n'avait encore rien fait pour exécuter l’ordre du capitaine. Celui-ci eriait et jurait; l’équipage criait aussi, et courait çà et là, à demi mort de peur; et dans l'obscurité où nous étions (car je n'aurais pas même su distinguer mes mains en les mettant toul près de mes yeux), personne ne pouvait trouver les drisses. Au milieu de ce désordre, le vent accourait en mugissant. Je pris un couteau, résolu à tout couper; au même instant, quelqu'un manœuvra les drisses, et la grande voile s'abattit, mais à moitié seulement. Le tornado était alors au-dessus de nos têtes. Tous les focs furent emportés en lambeaux, le navire jeté de côté; les vagues envahirent le pont, et tout le monde se crut noyé, comme de fait nous allions l'être. Heureusement, le vent changea un peu; et, à la lueur de quelques éclairs, nous saisimes la grande voile, en naufragés qui se raccrochaient à leur dernier espoir, et nous la maintinmes avec force, de manière que l'ouragan n'eût
pas de prise sur elle. Alors, le navire se redressa; en moins de
LE TERNAND-VAZ. 175 vingt minutes le vent expira et fil place à une pluie battante dont les torrents nous inondèrent, et me percèrent bientôt jusqu'aux os. Pendant cette tempête, le tonnerre et les éclairs nous frappaient d'une vive terreur; car nous avions embarqué beaucoup de poudre, et un coup de foudre, tombé à bord, aurait pu nous faire tous sauter. Le pont du navire était d’ailleurs si mal joint, que la pluie pénétrait jusque dans la cale.
Le lendemain matin, nous n'avions plus de focs, el les autres voiles étaient gravement endommagées. Pour ajouter à notre détresse, personne à bord, pas même le capitaine, ne savait où nous étions. J'ignorais encore, à celte époque, la science des calculs astronomiques. Quant au capitaine, tous les jours il tirait de sa poche un vieux quart de cercle pour le consulter; mais il ne se connaissait guère plus à cet instrument qu'une vache au maniement d'un fusil.
A la fin cependant, nous aperçûmes la terre. Un canot vint à notre bord. En réponse à nos questions, on nous apprit que nous nous trouvions en vue du cap Sainte-Catherine, et, par conséquent, à quelques milles au sud de l'embouchure du Fernand- Vaz, qui était le lieu de notre destination. Nous fûmes donc obligés de rebrousser chemin, en côtoyant le rivage. Comme je passais devant le village d'Aniambia, ou du grand Camma, les naturels m'envoyèren( un message, au nom de leur roi, pour m'offrir deux esclaves, si je voulais bien m'arrèter parmi eux.
Je restai sourd à cette prière ; car je m'étais mis en tête de me rendre directement au Fernand-Vaz, dont j'avais entendu dire merveilles par mon ami Aboko, pendant mon séjour au cap Lopez. Comme nous approchions de ce fleuve, nous vimes sa large
nappe d'eau se déverser dans la mer, et s’y frayer sa voie, pen-
dant au moins quatre ou cinq milles, sans s’y mêler et sans rien perdre de sa douceur, comme un courant séparé qui traversait l'Océan.
À la fin, nous arrivämes à l'embouchure du Fernand-Vaz. Notre renommée nous y avait précédés. Quelques Commis, habitants de ce pays, m'avaient déjà vu au cap Lopez. La nouvelle s'élait répandue que je devais m'établir dans le village d’un chef appelé Rampano : ét, comme J'arrivais devant ce village qui était situé sur la côte, on me détacha un canot pour m'inviter à descendre à terre; mais les brisants du rivage me faisaient peur.
Les sujets de Rampano voulurent absolument m'embrasser ; et leurs transports de joie étaient si extravagants, que je dus les prier de me laisser tranquille; car leurs corps luisants et frotlés d'huile avaient graissé mes vêtements. Ils retournèrent porter au roi l'heureuse nouvelle de mon prochain débarquement. Je gardai seulement un de ces hommes à bord pour me servir de pilote; car c'était chose difficile que de franchir le ressac de la barre, et d'entrer dansle fleuve avant la nuit. À peine enfin y eûmes-nous pénétré que nous fûmes assaillis par une multitude de canots appartenant à plusieurs villages différents, et en moins d’un instant, je vis le long de notre bord se presser une foule avide d'y monter, dont le poids aurait suffi pour nous faire couler à fond. Ils me prirent d'abord pour un marchand d'esclaves, et leur joie allait jusqu'au délire, car ces braves nègres n'ont pas de plus grand bonheur que de trafiquer de leurs compatriotes. Ils me crièrent ausshiôt leurs noms portugais; l’un s'appelait dom Miguel, l’autre, dom Pedro, un autre encore, dom Francisco. Puis ils se mirent à bavarder, toujours en portugais. Où avaient-ils
appris celte langue? je n'en sais rien; à moins que ce ne fût à
LE ROI SANGALA. 177 Sangatanga. Comme je n'en comprenais pas un mot, j'envoyai mon capitaine pour s'entendre avec eux. Il eut beaucoup de peine à leur expliquer que je ne venais pas dans le pays pour faire la traite des noirs, et que son bâtiment n’était pas un négrier. Is insistaient malgré tout, ils soutenaient que nous devions leur acheter des esclaves, puisqu'ils en avaient à vendre.
Ils voulaient surtout nous empêcher de nous rendre au village de Rampano, où j'avais le dessein d'établir une factorerie. Les nouveaux venus appartenaient au village d'Élindé, situé précisément à l'embouchure du Fernand-Vaz, et dont le roi se nommait Sangala. Ils exallaient la grandeur et Ja puissance de ce monarque, en dénigrant mon pauvre Rampano. Enfin, je coupai court à cette scène, en les renvoyant tous coucher à terre; car j'avais grand besoin de repos pour me préparer aux fatigues du lendemain.
Pendant la nuit, les hommes qui étaient de quart entendirent un battement de rames qui se dirigeait de notre côté ; ils vinrent m'en prévenir. Qui pouvait-ce être? « Soyons prêts, leur dis-je ; peut-être vient-on nous attaquer. » Un canot s’approcha; nous le hélâmes (car les Commis parlent le même dialecte que les Oroungous qui habitent le cap Lopez). C'étaient des envoyés du roi Sangala. Je reconnus la voix du chef de cette troupe, qui s'appelait Nchanga. C'était un frère du roi Bango du cap Lopez. Ce roi, tombé malade, comme je l'ai dit, avait accusé Nchanga de l'avoir ensorcelé. Celui-ci s'était enfui pour sauver sa vie; et, comme il avait épousé une des filles de Sangala, il avait trouvé un asile chez son beau-père.
Nchanga était un drôle fort rusé. Heureusement, je le con-
naissais ; il ne pouvait donc pas me duper aussi facilement qu'il
l'espérait. Suivant lui, Sangala était maitre de tout le fleuve ; et ce grand roi, ce très-grand roi, ne me permettrait jamais d’aller m'établir chez Rampano, qui n'était que son vassal. En conséquence, lui, Nchanga, venait m'inviler, comme ancien ami, à me rendre plutôt à Élindé.
Je lisais couramment dans le jeu de mon homme. Autrefois déjà, je le tenais pour le plus grand coquin qu'il y eût au cap Lopez; et ce n'était certes pas le trafic des esclaves qui l'avait depuis rendu plus honnête. Il était venu tout bonnement pour me sonder sur ce trafic, persuadé, comme le roi son beau-père, qu'il aurait bon marché d'un commerçant novice. Je le renvoyai à terre, sous prétexle que j'avais envie de dormir.
Le lendemain matin, Sangala m'envoya chercher dans un bateau. Quand j'arrivai à Élindé, qui est situé à deux milles de l’embouchure du fleuve, on m'installa dans la plus belle maison du village. Tout de suite après, survint Sangala, qui avait commencé par s'enivrer pour se préparer dignement à celle entrevue solennelle. 11 était entouré d'une foule qui ne paraissait pas moins animée que lui. Il se mit en colère quand j'annonçai l'intention de passer outre en remontant le fleuve pour aller chez Rampano, et de là dans l’intérieur. I] me déclara que Je ne passerais pas, qu'il était le maître de tout le pays, et que, bon gré, mal gré, je m'établirais dans sa résidence.
Je protestai à mon tour que je suivrais fermement mon dessein. Je m'étonne, quand j'y songe, qu'on ne m'ait pas fait tout de suite prisonnier.
Nous échangeâmes des paroles vives. Je fis entendre à Sa Majesté que j'étais un vieil Africain, que je voyais clair dans ses
mensonges, et que je savais fort bien qu'il n'était pas du tout le
PERSPECTIVE DE GUERRE. 179 maitre du pays, comme il prétendait l'être. Il répondit que, mailre ou non, il ne me laisserait libre d'aller où je voudrais, que si je consentais à établir une factorerie dans son village.
Je répliquai que je n'en ferais rien; en revanche, je lui offris quelques présents.
Il les refusa. Sur ces entrefaites, Rampano survient, prêt, ditil, à m'appuyer avec énergie. Je signifiai donc à Sangala que je saurais bien, au besoin, m'ouvrir un chemin par la force. Tout, alors, roi et sujets, s’écrièrent que ce serait le signal de la guerre, et le roi Sangala, en s’avançant pour me le déclarer officiellement, trébucha et roula à terre, ivre-mort.
Je le laissai là, et je partis. Il pleuvait si fort, que personne ne songea à me poursuivre. Rien de tel qu'une averse pour disperser une foule ameutée.
Cependant, un grand palabre était imminent. L'agitation gagnait tout le pays. J'avais réussi à atteindre le village de Rampano, situé sur le fleuve, à cinq ou six milles au-dessus d'Élindé, Rampano me donna tout le terrain dont j'avais besoin. Il fallait maintenant faire débarquer mes marchandises ; c’élait là que m'attendaient de graves difficultés. Mes canots allaient être attaqués par les gens de Sangala; mes hommes pouvaient être tués et nous serions mis en déroute, à moins de disposer nous-mêmes d'une force très-considérable.
Un malin, J'entendis battre le tambour. Tous les amis de Rampano se rassemblèrent pour lui prêter main-forte contre Sangala. On voyait arriver eanots sur canots, chargés d'hommes armés, tambours battants, tous vociférant et brandissant, qui des sabres, qui des fusils, qui des lances, prêts à défendre l’homme blanc
de Rampano, à piller et à brûler Élindé, ou à mourir dans cette
entreprise. Il y avait là le roi Risimbo, avec deux canots et cinquante hommes: le roi Mombon, amenant aussi deux canots de Sanguibiuri; enfin, nous n'avions pas moins de vingt bonnes embarcations et nous commandions à environ trois cents naturels, la plupart ivres de vin de palmier, aussi bruyants et aussi belliqueux qu'un Africain peut l'être quand il a bien bu.
Le tambour battait; on entonnait des chants de guerre, on tirait des coups de fusil, au bruit desquels notre flottille descen-— dait le fleuve. Tous ces nègres avaient la figure enluminée de blanc, en signe de guerre, et se montraient tout couverts d'amulettes. Les bandes de craie blanche ou d’ocre dont ils étaient bariolés étaient pour eux un préservatif certain, et leurs fétiches de guerre les protégeaient contre la mort. J'avais peine à reconnaitre le vieux Rampano, sous la couche de peinture dont son corps était barbouillé.
On devait croire ces terribles guerriers déterminés à se porter aux extrémités les plus sanglantes; mais, à mesure qu'ils approchaient du village d'Élindé, leurs démonstrations devenaient de moins en moins expansives, el, sitôt qu'ils furent en vue de la résidence de Sangala, ils se mirent à filer prudemment vers la rive opposée, ayant bien soin de mettre /4 Caroline entre eux et leurs ennemis. L'aspect des bandes de Sangala avait singulièrement modifié leurs dispositions belliqueuses, en ce sens, qu'ils commencçaient à croire à la possibilité d'une bataille.
Sangala, de son côté, avait aussi réuni ses amis, cent cinquante hommes environ, prêts à se battre, probablement avec la même détermination que les miens. Ces gaillards-là s'étaient bariolés d'une façon plus triomphante encore que leurs adversaires, car
le rouge alternait avec le blanc dans les larges bandes qui les
PRÉPARATIFS DE COMBAT. 181 zébraient du haut en bas. C’étaient de vrais diables déchainés ; ils criaient à tue-tête, et tiraient de loin force coups de fusil. Mes hommes tiraient aussi, et se livraient à des chants et à des danses de guerre effrénés, car, de chaque côté, on savait à quoi s’en tenir sur le courage de l'ennemi, et l'on jugeait prudent de prendre l'avance pour l'effrayer.
J'élais à bord de mon schooner, quand je vis un petit canot, monté par deux hommes sans armes, se détacher du rivage, el s'avancer de mon côté. C’élaient des parlementaires. Lorsqu'ils furent montés à bord, je leur fis voir deux petits canons braqués sur le pont, et je les invitai à dire à leur roi Sangala que, s'il s'obstinait à vouloir me fermer le passage, je balayerais sa flotte avec ma mitraille, et que mon vaisseau de guerre viendrait en suite le brûler dans son village. En parlant ainsi, je chargeai en leur présence mes fusils et mes pistolets ; je commandai à mes hommes d'apprêter leurs pièces, et je montrai aux deux envoyés mes boulets et mes munitions ; puis je les congédiai, et j'attendis l'événement.
Je surveillais avec ma lorgnette le retour des messagers. Dès qu'ils eurent débarqué, le peuple s’attroupa autour d'eux, et parut se livrer à des colloques très-animés.
Bientôt après, le roi Sangala me détacha un petit bateau pour m'inviter à venir à terre. Il m'envoyait en même temps sa principale femme en otage. Je résolus de me rendre à son désir ; mais, pour prouver à ces nègres que je n'avais pas la moindre peur d'eux, je ramenai la femme avec moi, à la grande joie de la pauvre créature. Rampano et les rois ses confrères proteslaient contre mon imprudence, ou ce qu’ils jugeaient tel. « Pourquoi, me
dirent-ils, ne pas garder la femme à bord?» Mais je leur répon-
dis que la crainte n’entrait jamais dans le cœur des blancs. Làdessus, ils me regardèrent tout ébahis comme pour me dire : « Si vous n'êtes pas effrayé, nous le sommes, nous. » Néanmoins, cette affectation d’insouciance eut l'effet que je désirais. Rampano et les rois ses confrères en furent vivement frappés, comme le fut aussi le vieux Sangala, lorsqu'il vit sa femme revenir avec moi.
Les deux états-majors se rencontrèrent sur un terrain neutre, en dehors du village. L'armée de Sangala, rangée en bataille, se déployait dans une pompe sauvage; les principaux guerriers portaient à leur ceinture de superbes peaux de léopard. Ils vinrent sur nous en courant, dès que nous fûmes assis, comme pour nous transpercer de leurs lances ; et, si Sangala n’eût pas été près de moi, j'aurais cru vraiment que c'en élait fait de nous tous. Rampano tressaillit, et, se penchant vers moi, il me dit à l'oreille : « Pourquoi n’avez-vous pas gardé la femme à bord? »
Mais cette charge à fond n’était qu'une sorte de salut militaire. Sangala cependant paraissait d’une humeur plusaccommodante ; il n’était plus ivre cette fois ; la tournure menaçante qu'avait prise la situation l'avait singulièrement radouci. Il ne se souciait pas en effet de pousser les choses à l'extrémité.
Ilme déclara, dès l’abord, qu'il me laisserait continuer ma route, si je voulais lui donner un baril de rhum, un gros, par exemple. Je refusai, sous prétexte que je n’en avais pas. I] insista ; lui et son peuple avaient envie, disait-il, de se réjouir et de s’enivrer; il voulait s’enivrer plusieurs jours de suite, et boire du rhum à cœur joie. A la fin, le conflit s’apaisa tout à fait, moyennant quelques cadeaux que je fis au roi, et, depuis ce temps, nous vécûmes, lui et moi, dans la meilleure intelligence.
Rampano élait ravi. Il embrassa Sangala, en lui jurant une
HEUREUX DÉNOUMENT DE LA CRISE. 183 amitié éternelle. Sangala lui répondit qu'il l’aimait de tout son cœur, C'était touchant. Après cet échange de cordialités, je fis à mes hommes le signal convenu pour leur annoncer la fin des hostilités. Aussitôt ils tirèrent des coups de fusil en signe de joie, et se jetèrent dans leurs canots, pressés d'aborder au village de Sangala. Déployant toute leur petite flotte sur une seule ligne, ils s'avancèrent en chantant, joyeusement cette fois, leurs chansons de guerre. Les guerriers de Sangala, qui les attendaient sur la rive, se précipitèrent à leur rencontre, en simulant un combat qui les fit beaucoup rire, et tous se précipitèrent dans les bras les uns des autres, en jurant de ne jamais se faire le moindre mal.
Je n'ai pas besoin de dire si je fus satisfait de cet heureux dénoûment. Déjà le capitaine Cornillo, quand les choses avaient pris une tournure inquiétante, avait juré de ne jamais revenir dans ces maudits parages, et son équipage disait que je voulais les faire tous massacrer.
Au fond, ces Commis étaient de braves gens. Je fis débarquer successivement dans le village de Rampano mes nombreux bagages, qui certes auraient pu tenter la fidélité de ces pauvres diables. Plusieurs caisses étaient ouvertes ou faciles à ouvrir, et cependant ils ne détournèrent pas le moindre objet, de si mince valeur qu'il pût être. Ils étaient fiers et honorés de ce que je venais m'établir chez eux. J'étais le premier homme blanc qui leur eût donné cette marque de confiance.
J'aime beaucoup ces bons Commis, et je suis sûr qu'ils me le rendent bien. Ils ont toujours eu très-grand soin de moi. Rampano, leur excellent roi, s’appliquait sans cesse à m'être agréable,
et ses sujets faisaient comme lui. Il leur arrivait bien auelque-
fois de commettre des fautes; mais ces pauvres gens n’en savaient pas davantage, et dès qu'ils étaient éclairés sur leurs torts, ils s’en repentaient. Personne d’entre eux n'a jamais cherché à me nuire, et je pouvais dormir, les portes toutes grandes ouvertes. Y a-t-il beaucoup de pays civilisés où l’on puisse en dire
autant ?