‹ L'Afrique occidentaleChapitre 33 sur 64 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Je bâtis un village et je l'appelle Washington. — Mon départ pour l'intérieur, — Mes adieux. — Acclamations et sentiments de probité. — Arrivée à Aniambia, — Le roi Olenga-Yombi. — Bal chez le roi en mon honneur. — Superstitions des indigènes. —

Un homme lancé en l'air par un buffle.

Je me mis aussitôt à faire élever, non plus un olako, mais un bâtiment solide. Je rassemblai une grande quantité de feuilles de palmier pour recouvrir le toit de ces constructions. Je fis arracher les branches des mêmes arbres pour en faire des pieux, des poteaux et des poutres, enfin tout ce qui est nécessaire à l'architecture africaine, et je réussis à bâtir tout un village, auquel je donnai le nom de Washington. Ma maison particulière se composait de cinq pièces ; elle avait quarante-cinq pieds de long sur vingt-cinq pieds de large, et me revenait à peu près à cinquante dollars. Ma cuisine, séparée du reste des bâtiments, me coûtait en outre quarante dollars. J'avais une basse -cour qui renfermait une centaine de poules (les poules de ce pays sont fort jolies) et une douzaine de canards. Mon étable contenait dix-huit à vingt chèvres; de curieuses chèvres, qui pouvaient bien, à elles toutes, donner une pinte de lait. Je m'étais aussi fait construire une petite poudrière tout à fait isolée, car je n'aime pas à me trouver sous le même toit que la poudre. Enfin, j'avais fait élever une

douzaine de cabanes pour mes hommes.

Tel était le Washington d'Afrique, tant soit peu différent, comme on le voit, du Washington d'Amérique.

Derrière mon village s'étendait une vaste prairie. Au-devant serpentait la rivière nommée Npoulounay; de sorte que je pouvais embrasser d'un coup d'œil, jusqu’à la distance de plusieurs milles, le champ de mes explorations futures. De ma fenêtre, je contemplais ses rives bordées de mangliers, et j'assistais aux ébats d'une troupe d'hippopotames qui se jouaient sur les bancs de sable ou sur la vase.

Voulant commencer mon excursion par une visite au village d'Aniambia, où demeurait le plus puissant roi du pays, j'achelai un beau canot, construit avec de grands arbres, dont j'espérais me servir pour aller reconnaitre le cours supérieur de la rivière. J'étais impatient de me mettre en route.

Sur le point de partir, je convoquai en assemblée générale le roi Rampano et ses sujets. Je leur dis que j'avais toute,confiance en eux, que j'étais leur homme blanc, et que j'avais voulu venir chez eux, malgré toute sorte d'obstacles et de dangers. (Applaudissements.) Le peuple de Sangala, continuai-je, avait eu l’intention de me retenir; mais j'étais décidé à vivre chez les braves habitants de Biagano; — c'était le uom du village de Rampano. (Nouveaux applaudissements.) J'allais partir pour quelques jours seulement, et j'espérais bien trouver à mon retour tout ce que je possédais dans le même état où je l’aurais laissé.

À ces mots, de grands cris s’élevèrent de toutes parts. — « Soyez tranquille! vous pouvez partir sans crainte ! nous vous aimons! vous êtes notre homme blanc ! nous aurons soin de votre maison! etc.» C’est au bruit de ces acclamations que les seize

hommes de mon équipage saisirent lesrameset poussèrent au large.

DÉPART POUR L'INTÉRIEUR DU PAYS. 187 A neuf heures du soir, la lune se leva pour éclairer un délicieux paysage. L'onde paisible réfléchissait les ombres gigantesques des arbres inclinés sur les rives, et le silence n'était troublé çà et là que par le hurlement de quelque bête sauvage errant la nuit dans les bois, ou par le plongeon de quelques hippopotames folâtres dont le voisinage dangereux nous faisait craindre de voir notre canot submergé.

Vers minuit, mes hommes commençant à se sentir fatigués,

Le village de Biagano.

nous débarquâmes à un petit village qui était presque abandonné. Nous n’y trouvàmes que trois vieilles femmes profondément endormies, qui ne nous montrèrent pas, à leur réveil, des dispositions très-hospitalières. Mais j'avais moi-même trop envie de dormir pour tenir beaucoup à la bonne grâce de leur accueil, et j'allai me coucher sous un hangar grossièrement bâti, qui n'avait qu'un toit sans murailles. À peine commençais-je à m'assoupir

que je fus assailli par un de ces tornados qui s’abattent si souvent

sur ces contrées pendant la saison pluvieuse. Heureusement ce n'était qu'un tornado sec. Dans mon état de demi-sommeil, je songeais à peine à bouger. Comme d’ailleurs le tornado avait'enlevé toutes les toitures des abris, on n'aurait rien gagné à changer de place, même si la pluie était tombée à verse.

Le lendemain matin, nous payâmes notre logement de la nuit avec quelques feuilles de tabac, qui déridèrent un peu nos vieilles hôtesses, et nous nous mimes à remonter la rivière jusqu’à un village du nom d'Igala-Mandé, situé sur une de ses rives. Après deux heures de marche à travers de belles prairies, nous rencontrâmes des multiludes d'oiseaux. Une espèce nouvelle pour moi, c'était le mycteria senegalensis, charmant oiseau qui erre çà et là sur le gazon des prairies, et, qui, grâce à ses longues pattes, me dépassait facilement à la course. J'essayai souvent de l'attraper ; mais, quoiqu'il ne s’envolât pas, il me devançait tou jours de si loin, que je ne pouvais arriver à portée de le tuer.

Il y a aussi là des troupes de jolis oiseaux dont le plumage doré etle cou blanc comme neige se détachent brillamment sur le vert de la prairie. Les plus nombreux après ceux-ci étaient les egretta blanches, qui vont par bandes le long de cette côte.

Nous parvinmes enfin à Aniambia. Le roi Olenga-Yombi quitta vite ses plantations à la bienheureuse nouvelle de l’arrivée d'un homme blanc. J'allai lui rendre ‘ma visite officielle, C'était un vieil ivrogne, déjà pris de vin malgré l'heure matinale; il portait une grosse redingote et pas de pantalon. Les principaux personnages du pays entouraient Sa Majesté, qui daigna m'inviter à m asseoir à sa droite. à

Le roi Olenga-Yombi était bien un des plus vilains personnages

que j'eusse jamais rencontrés. Il portait habituellement un grand

Un bal en Afrique. — Danse du roi Olenga-Yombi,

BAL CHEZ LE ROI OLENGA-YOMBI. 191 bâton, et, quand il était ivre, c’est-à-dire du matin au soir, il frappait ses sujets à tort et à travers en criant : «Je suis un grand roi, un puissant roi! » Aussi avail-on soin de s'écarter de sa roule.

La nuil venue, je pris un guide et j'allai chercher, hors du village, quelque gibier plus important que des oiseaux. A peine avions-nous fait quelques pas que mon guidé me montra du doigt deux points brillants dans l'épaisseur du fourré; et murmura en tremblant : « Un léopard! » Mais je reconnus tout de suite que c'était une couple de mouches luisantes qui, à la distance où elles étaient l’une de l’autre, ressemblaient assez bien aux yeux étincelants du terrible animal.

Ceci ne me donna pas grande idée de la bravoure de mon guide. Quelle différence entre lui et mes trois compagnons Aboko, Niamkala et Faziko ! Et comme j'aurais voulu les avoir alors avec moi!

A deux heures du matin, nous entendimes un sourd grognement, signal longtemps espéré de l'approche d’une troupe de cochons sauvages. Je me postai à l'affût sur leur passage, et je fus assez heureux pour abattre le plus beau de la bande. Les autres s'échappèrent sans faire mine de combattre.

Le lendemain, le roi Olenga-Yombi donna un grand bal en mon honneur. Toutes ses épouses, au nombre de quarante, et toutes les femmes du village et des environs embellissaient (doisje dire : embellissaient?) cette charmante fête.

Heureusement pour la délicatesse de mon odorat, les danses avaient lieu en plein air, et non dans une salle fermée, comme au cap Lopez. Les femmes étaient rangées d'un côté, les hommes

de l’autre. Au bout de la double file étaient assis les musiciens,

frappant du lambour à tour de bras, tapage infernal et assourdissant; et, comme si les tambours et les tam-tams n'étaient pas encore au niveau de la circonstance, les chants et les cris s’en mêlèrent, avec accompagnement forcené de vieux chaudrons, tandis que d’enragés petits drôles, accroupis à côté des tambours, tapaient de toutes leurs forces sur des morceaux de bois creux. Je ne sais vraiment quel charme ils peuvent trouver dans une pareille musique; mais plus cet affreux charivari de cris, de cuivre et de tambours faisait rage, plus les hommes mettaient d'ardeur dans leurs gambades, et les femmes d'indécence dans leurs contorsions.

Comme bien vous pensez, battre du tambour ou du tam-tam n’est pas un pur exercice d'agrément. Le nègre le plus robuste est sur les dents au bout d’une heure; aussi, quand le divertissement dure toute une nuit, comme celui-ci, y a-t-il plusieurs escouades de musiciens qui se relèvent.

Ils s’amusaient de tout leur cœur. Mais point de bonne fête sans boisson. Leur seul regret était qu'il n’y eût pas là, dans la rue, quelque gros baril de rhum défoncé pour les rafraîchir à discrétion entre leurs danses. Mais ils se résignaient, faute de mieux, à s’enivrer avec du vin de palmier, dont ils faisaient une copieuse consommalion.

La joie tourna au délire quand le roi se mit à danser. Sa Majesté était fort joliment ivre et ses pas trébuchants excitaient un enthousiasme universel. Ses femmes se prosternaient à chacune de ses royales cabrioles, et lui témoignaient le plus profond respect, tandis que les chaudrons, les tambours, les chants et les cris, battant, sonnant, retentissant de plus belle, élevaient le

vacarme et le désordre à leur dernier paroxysme.

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