‹ L'Afrique occidentaleChapitre 34 sur 64 · SUPERSTITIONS DES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

SUPERSTITIONS DES INDIGÈNES

A bout de patience et ne trouvant pas la fête assez attrayante pour y consacrer toute ma nuit, j'allai me coucher; mais je ne pus dormir.

Je crois vous avoir donné un aperçu bien suffisant de ce que c'est qu'un bal à Aniambia et de la manière de danser du roi Olenga-Yombi.

Il y a, dans ce village, deux cabanes consacrées à des fétiches, car Aniambia est favorisé de la protection de deux Esprits très-puissants : Abambou et Mbuirri. Le premier est un méchant Esprit, une sorte de démon; le second, au contraire, autant que J'ai pu le comprendre, fait l'office de génie bienfaisant.

Ces petites cabanes, d'environ six pieds carrés, sont des sanctuaires privilégiés où ces deux Esprits daignent parfois passer la nuit. Dans la maison d’Abambou, je vis un feu allumé qu'il n'était jamais permis d’éteindre ni d'enlever. Point d’idole visible, mais seulement une grande caisse sur laquelle étaient de la craie et des plumes rouges de perroquet. La craie rouge servait à barbouiller religieusement le corps des dévots.

Abambou est le diable des Commis. Il est méchant et cruel ; il habite près des tombeaux et des cimetières, et se plaît dans le voisinage de la mort. Souvent il rôde à travers le pays, et, s’il en veut à quelqu'un, il a le pouvoir de le rendre malade et de le tuer. Les Commis font cuire à son intention des mets que l’on va déposer dans les endroits les plus solitaires du bois; et, là, on adresse à cette idole malfaisante des prières mêlées de flatteries ; on la conjure d'être bonne et indulgente pour ceux qui lui font des présents, c’est-à-dire de s'occuper d'eux le moins possible. J'assistais une fois à une assemblée où les nègres in-

voquaient le terrible Abambou. Ils criaient continuellement :

« Nous nous trouvons bien comme nous sommes! — Tu nous feras toujours assez de bien si {u ne nous fais pas de mal! — Sois notre ami et laisse-nous tranquilles ! »

Les offrandes de bananes, de cannes à sucre, de pistaches, ete., sont servies sur des feuilles par les hommes libres; quant aux esclaves, ils les déposent sur la terre nue. Quelquelois celui qui offre le sacrifice prie Abambou de faire périr ses ennemis. Un litest dressé dans la cabane d’Abambou ; c’est là qu'il vient de temps en temps prendre du repos, quand il est las d'aller et de venir de la forêt à la côte.

Mbuirri, dont j'allai ensuite visiter la demeure, est logéet entretenu à peu près comme son rival. C’est un bon Esprit, et sa puissance, à ce que J'ai pu comprendre, est aussi grande que celle d'Abambou; mais, comme il n'est pas méchant, son culte est beaucoup plus négligé.

Ces Commis sont remplis de superstitions. Ils reconnaissent encore un troisième Esprit, très-redouté, qu'ils appellent Oven- * gua. Celui-ci est un terrible chasseur et mangeur d'hommes. On ne l'adore pas. Il n’a aucune influence sur les destinées ni sur les maladies ; mais il erre incessamment dans les forêts, saisis sant et tuant les malheureux voyageurs qui se trouvent par malheur sur son chemin. Pendant le jour, il se tient dans de sombres cavernes ; mais, la nuit, il rôde au hasard ; quelquefois même il entre dans le corps d’un homme, et, sous celte forme, il bat et assomme tout ce qu'il rencontre dans l'obscurité. Parfois, dit-on, une troupe d'hommes prend le parti de résister à l'attaque de ce méchant Esprit, le perce de coups de lance et va même jusqu’à le tuer. Dans ce cas, il faut brüler son corps et n'en pas

laisser subsister le plus petit fragment, de peur qu'un nouvel

UN HOMME LANCÉ EN L’AIR PAR UN BUFFLE. 195 Ovengua ne renaisse de ses cendres. Il y a certains endroits où, pour rien au monde, un nègre ne voudrait s’aventurer la nuit, tant il a peur de ce terrible monstre!

Ils ont encore une autre croyance non moins absurde : c’est que, lorsqu'un homme est mort ensorcelé, ses ossements sortent de son tombeau un à un pour se ranger sur une seule ligne et que, de cet ossuaire, il se forme peu à peu un Ovengua.

Ce n'est pas chose aisée que de se rendre compte des idées religieuses de ce peuple, qui n’a sur ce sujet aucune notion bien arrêtée. D'ailleurs, en cette matière comme en bien d’autres, les nègres sont fort peu communicatifs.

Ils supposent, je crois, que l'Ovengua a quelque chose d’un être humain. C'est pour cela qu'ils le tuent et qu'ils brülent son cadavre.

Naturellement les Commis, ainsi que tous les autres nègres, ont une foi aveugle dans la sorcellerie.

Il y à, suivant eux, dans la forêt, non loin d’Aniambia, un endroit hanté par l'esprit d’une vieille femme, qui a quitté son pays depuis plusieurs siècles. Elle cultive, disent-ils, une plantation dans un coin reculé du bois et s’'embusque sur le passage des voyageurs pour les frapper et les tuer par pure cruauté.

Pendant mon séjour dans ce village d’Aniambia, il nous arriva, avec un buffle de l'espèce os brachycheros, une aventure dont le dénoûment faillit être fatal. Je m'étais mis en campagne le malin pour essayer de tuer quelques buffles dans les prairies qui bordent le village. Je m'étais fait accompagner d'un chasseur nommé Ifouta, et nous faisions le guet depuis une heure environ, quand nous aperçûmes un superbe taureau qui paissait dans une clairière entourée de bois, circonstance qui rendait l'appro-

che de l'animal assez facile. Ifouta, faisant un détour à travers le

fourré, se dirigea du côté opposé à celui où je me tenais à l’affût, dans l'intention d’effrayer le buffle et de le rabattre sur moi. Quand il eut trouvé son point de départ, il se mit à ramper dans l'herbe, suivant la méthode de ces gens-là, pour se rapprocher peu à peu de notre gibier. Tout alla bien jusqu'à ce qu'il arrivât à portée de l'animal; mais, tout à coup, celui-ci l’aperçut. Ifouta n’hésita pas à tirer; mais, par malheur, il ne fit que blesser la bête, qui devint furieuse et fondit sur lui.

Le pauvre Ifouta perdit la tête. En cas pareil, cas très-fréquent dans la chasse au bos brachychéros, le chasseur exercé doit rester parfaitement tranquille jusqu’à ce que le taureau ne soit plus qu'à la distance d’un bond seulement; alors, ilse jette de côté, et l'animal s’élance dans le vide. Ifouta, au contraire, se releva et prit la fuite.

Le buffle, qui courait plus vite que lui, l’eut bientôt pris et enlevé avec ses cornes ; il le jeta en l'air une fois, deux fois, trois fois, avant que j'eusse le temps de venir au secours de mon malheureux compagnon. J'accourus cependant et, par mes cris, je détournai sur moi-même la fureur de l'animal. Ilse précipita sur moi, pensant me traiter à mon tour comme il avait traité son premier ennemi. Il se trompait. Je l’ajustai avec soin et mon buffle tomba lourdement pour ne plus se relever.

Ifouta était couvert de meurtrissures ; mais, en somme, il avait eu plus de peur que de mal. Il fut heureux pour lui que cette espèce de taureau, au lieu d’avoir les cornes droites, en ait la pointe

recourbée en arrière.

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