CHAPITRE XXII
Capture d’un jeune gorille, — Je lui donne le nom de Joë le batailleur. — Sa vigueur et sa méchanceté. — Impossibilité absolue de l’apprivoiser. — Il s'échappe. — On le reprend. — Il s'échappe encore. — L'animal est intraitable. — Mort de Joë le batailleur.
C'est un jour mémorable que celui où je me suis vu maitre pour la première fois d’un gorille vivant! oui, d'un gorille déjà en âge de rugir ! d’un jeune gorille vivant! On l'avait pris non loin du cap Sainte-Catherine, et on me l'apporta à Washington.
Mes chasseurs, au nombre de cinq, traversaient sans bruit la forêt, lorsque tout à coup le silence fut troublé par le cri d'un petit gorille qui appelait sa mère. Tout était calme aux environs; il était près de midi. Ils se décidèrent à se porter du côté de ce cri, qui se fit entendre une seconde fois.
Le fusil en main, les hardis compagnons se glissèrent silencieusement dans un massif où devait êlre le petit gorille. Quelques indices leur firent reconnaître que la mère n’était pas loin ; tout portait même à croire que le mâle, bien autrement redoutable encore que la femelle, se tenait aussi dans les environs. Mais ils étaient résolus à tout braver pour s'emparer du petit gorille, sachant qu'ils ne pouvaient me faire une plus grande joie que de mettre en ma possession une créature si ardemment désirée.
Voyant remuer les buissons, ils se faufilèrent un peu plus
avant, silencieux comme la mort, en retenant leur respiration, et bientôt ils eurent sous les yeux un spectacle bien rare, même pour ces nègres des forêts. Un petit gorille était accroupi à terre, mangeant quelques graines qui croissent au niveau du sol. A quelques pas de là était sa mère, assise comme lui, et mangeant du même fruit.
Mes chasseurs se préparèrent à tirer. Il était temps ; la mère les avait vus; ils n'avaient plus qu’à faire feu bien vite. Heureusement pour eux, ils la blessèrent mortellement.
Elle tomba la face contre terre, tout inondée de sang. Le petit gorille, au bruit de la détonation, se jeta sur sa mère et se cramponna après elle, en se cachant la figure sur son corps. Les chasseurs s'élancèrent sur ce groupe avec un hourra de triomphe. Que n'étais-je avec eux ! que ne pouvais-je prendre part à la capture d'un gorille vivant!
Mais leurs cris rappelèrent à lui le petit animal, tout couvert du sang de sa mère. Il cha le corps, s’élança sur un arbre voisin et grimpa jusqu'au sommet avec une extrème agilité. Là, il s’assit en poussant des rugissements sauvages.
L'embarras était de l'atteindre. Comment s'y prendre? Nos gens ne se souciaient pas de s’exposer aux morsures de la féroce petite bête. Ils ne voulaient pas non plus la tuer ; maladresse que je ne leur aurais jamais pardonnée. Lui, cependant, ne descendait pas de son arbre, et eux n'avaient garde d'y grimper. A la fin, ils s’avisèrent d'abattre l'arbre et de jeter en même temps une toile sur la tête du petit singe en profitant, pour le saisir, du moment où il était aveuglé et enveloppé, ce qui n'empêcha pas un de mes hommes d'être cruellement mordu à la main, et un
autre d’avoir la cuisse entamée.