‹ L'Afrique occidentaleChapitre 37 sur 64 · LE GORILLE DANS SA PRISON · texte numérisé non relu

LE GORILLE DANS SA PRISON

Quand j'eus bien observé le petit drôle, solidement enfermé dans sa prison, je me hasardai X venir, plus près, lui adresser quelques paroles de douceur. Il s'était blotti dans le coin le plus reculé de la cage. Dès que je m'approchai, il se mil à rugir et s'élança sur moi ; je me rejetai vite en arrière; mais il eut le temps d'agripper mon pantalon, dont il remporta un morceau dans le fond de sa cage. Cette attaque me rendit plus circonspect ; il ne fallait pas se risquer à sa portée.

Me serait-il possible de l’apprivoiser? Je le croyais d'abord, mais je fus bien vite désappointé.

Accroupi dans son coin, il dardait sur moi le feu sombre de ses yeux gris. Je n'ai jamais vu de mine plus rechignée ni plus sournoise. Je ne crois pas, du reste, que jamais un gorille puisse prendre l’air gracieux.

Il fallait cependant pourvoir aux besoins de mon prisonnier. Mon premier soin, le matin, fut de m'occuper de lui. J'envoyai chercher dans la forêt les graines que ce petit auimal préfère et je les plaçai, avec un vase d’eau, à sa portée. Mais, dans sa réserve farouche, il ne voulut ni manger ni boire avant que je me fusse reculé à une grande distance.

Le second jour, je trouvai Joë plus sauvage encore que le premier. Il se précipitait avec fureur sur tous ceux qui s’arrêtaient un moment devant sa cage, prêt à les mettre en pièces s'il l'avait pu. « Voilà, me disais-je, un bel échantillon de l'homme-singe ! Un tigre sous la peau d’un gorille ! » Je me demandais quelle espèce de cage il faudrait pour un gorille adulte. A coup sùr, je ne voudrais pas être son gardien, à celui-là !

Je jetai à Joë quelques feuilles d’ananas, dontje remarquai

qu'il ne mangeait que les parties blanches.

Il ne faisait guère de difficultés pour satisfaire son appétit, tant qu'on lui présentait des aliments de sa forêt natale; maisil refusait toute autre espèce de nourriture. Il aimait surtout les bananes müres.

Le troisième jour, Joë se montra encore plus farouche et plus sombre que de coutume, rugissant dès qu'on faisait mine de l’approcher, et se ramassant dans son coin pour sauter de là sur le visiteur.

Le quatrième jour, pendant que personne n'était près de lui, le petit démon parvint à arracher deux des barreaux de sa cage, et s'échappa. J'arrivai juste au moment où l’on venait de s’apercevoir de sa fuite, et j'envoyai aussitôt tous les nègres à sa poursuite. Où s’était-il sauvé? J'étais bien décidé à faire cerner le bois pour ressaisir le fugitif. Comme je rentrais chez moi pour prendre mes fusils, je tressaillis au bruit d’un grondement sourd qui partait de dessous mon lit. C'était maître Joë;, il n'y avait pas à s’y tromper. Je connaissais trop bien l’aimable son de sa voix. Il se tenait caché là et guettait tous mes mouvements.

Je sortis plus vite que je n'étais entré. Je fermai sur-le-champ les fenêtres, et j'appelai tout mon monde pour garder la porte. Quand Joë vit ce groupe de visages noirs, il devint furieux, et, les veux étincelants, la rage peinte sur sa face et dans tous ses mouvements, il s’élança hors de sa cachette. Il était prêt à se Jeter sur nous tous; rien ne semblait l’effrayer. Il n'en était pas de même de mes hommes, qui auraient volontiers lâché pied. Je fermai vite la porte et je laissai Joë maître du logis, aimant mieux combiner à loisir les moyens de le reprendre sans peine que d’ex-

poser mes hommes et moi-même à ses cruelles morsures, car Je

L'ÉVASION. 203 ne me souciais pas de lui laisser entre les denis un morceau de ma jambe avec mon pantalon.

Mais comment le reprendre? C'était là le difficile. 11 avait déjà déployé tant de force et de fureur, que j'hésitais à l'attaquer corps à corps, trop sûr de ne pas sortir à bon marché de cette lutte. Cependant, à travers le trou de la serrure, je voyais maître Joë, accroupi, immobile, au milieu de la chambre. Tout en guettant ses ennemis du dehors, il regardait mon mobilier d'un air de surprise. On eût dit qu’il cherchait le sens de ces objets nouveaux pour lui. Je le surveillais avec inquiétude, craignant que le ticlac de ma pendule n’attirât son attention et n'appelât sa fureur sur ce meuble précieux. Je voulais bien laisser Joë en possession de mon appartement ; mais je craignais qu'il ne mit en pièces certains petits objets d'art ou de curiosité suspendus au mur, et qui avaient pour moi beaucoup de prix et d'intérêt, comme autant de souvenirs de mon pays.

A la fin, voyant que Joë se lenait tranquille, j'envoyai quelques-uns de mes compagnons chercher un filet; puis, ouvrant brusquement la porte, je le lui jetai sur la tête ; heureusement, je réussis du premier coup à en entortiller le petit monstre, qui se mit à pousser des rugissements effroyables, à se débattre et à donner des coups de pied en tous sens dans le réseau sous lequel il était empêtré. Ses transports de rage étaient si violents, que j'eus peur un instant qu'il ne mourüt d’un accès de suffocation. Je l'empoignai par la nuque, deux hommes lui saisirent les bras,

-un autre les jambes, et, à nous quatre, nous eûmes toutes les peines du monde à venir à bout de ce diablotin.

Nous le reportämes au plus vite dans sa cage, que l'on avait

réparée à la hâte, et nous l'y enfermâmes de nouveau. Jamais Je

ne vis bête plus furieuse; elle s’élançait sur tout ce qui l’'approchait, elle mordait les barreaux; elle nous lançaïit des regards sinistres et venimeux, et chacun de ses mouvements révélait une férocité intraitable.

Depuis lors, Joë devint plus sombre que jamais; les bons traitements ne faisaient qu'accroître son humeur noire. J'essayai alors de ce que pourrait le jeûne pour dompter cette nature rebelle. Je commencais d’ailleurs à être embarrassé pour lui procurer chaque jour ses aliments de la forêt, et je voulais l’accoutumer à la nourriture moins sauvage que je plaçais devant lui; mais il refusait obstinément d'y toucher. « Comment diable, me disais-je, l'emporter dans mon pays, à moins d'emporter avec lui une forêt africaine? » Quant à son humeur, tout ce que je gagnai, après vingt-quatre heures de jeûne, ce fut de le voir venir lentement preudre dans ma main ses graines favorites et se retirer ensuite dans son coin noir pour les manger. Mes soins attentifs et suivis pendant plus d'une quinzaine ne me valurent pas un meilleur résultat. Il grondait toujours sourdement, et ce n'était que lorsqu'il avait bien faim qu'il consentait à venir prendre de ma main ses aliments de choix, et jamais d’autres.

Au bout de la quinzaine, allant un jour lui porter sa nourriture, je trouvai un morceau de bois de sa cage tout rongé et la cage vide. L'animal s'était enfui de nouveau. Heureusement, il venait à peine de s'échapper, car, en regardant autour de moi, je le vis qui Courail à quatre pattes, avec une extrême vitesse, à travers une petite prairie, vers un massif d'arbres voisins.

Aussitôt je donnai l'alarme. Mes hommes accoururent et nous le poursuivimes avec tous nos filets de pèche. Dès qu'il nous aper-

cut, et avant qu'on püt lui couper la retraite, il changea de direc-

MORT DE JOË LE BATAILLEUR. 205 lion et courut vers un autre fourré plus épais. Nous le cernâmes ; mais, au lieu de monter sur un arbre, il se tint en observation sur la lisière du bois. Cent cinquante hommes à peu près s'avancèrent en cercle autour de lui. Alors, il se mit à hurler et s'élanca sur un pauvre diable qui marchait en avant des autres, Celui-ci tomba par terre de frayeur, et sa chute le préserva des dents de l'animal. Cet accident nous donna le lemps de jeter sur Joë les filets que nous tenions tout prêts.

Quatre des nôtres le rapportèrent au village, toujours résistant etse débattant. Cette fois, je ne me fiai plus à sa cage et je lui passai une chaîne autour du cou. Il lutta de toutes ses forces contre celte opéralion, et il ne nous fallut pas moins d'une heure pour enchaïiner solidement ce petit énergumène, dont la vigueur avait quelque chose de prodigieux.

Dix jours après, il mourut subitement. Il paraissait cependant en bonne santé; il mangeait avec appétit les aliments qu'on lui apportait chaque jour de la forêt, lorsque tout à coup il tomba malade, et, en deux jours, il succomba. Sa mort fut accompagnée de quelque souffrance.

Jusqu'à la fin, il s'était montré intraitable, et, depuis qu'on l'avait enchaîné, il ajoutait la sournoiserie aux autres vices de sa nature. Ainsi, il lui arrivait quelquefois de se montrer résigné à prendre tranquillement sa nourriture dans ma main ; puis, pendant que je me tenais debout devant lui et qu’il me regardait bien en face pour occuper mon attention, il jetait tout à coup son pied en avant pour me saisir la jambe. Plusieurs fois, il me déchira mon pantalon. Une prompte retraite pouvait seule me mettre à l'abri de ses attaques, et j'étais forcé de prendre des précau-

tions infinies pour l’approcher. Les nègres ne pouvaient passer

près de lui sans le mettre en fureur. Il semblait (toujours se rappeler que c’élaient eux qui l'avaient pris, et songer encore aux mauvais traitements qu'ils lui avaient infligés; mais évidemment il nourrissait aussi contre moi un ardent désir de vengeance.

Quand je l’eus mis à la chaîne, je remplis de foin un demi-tonneau que je plaçai près de lui, pour lui servir de couchette. Dès le premier moment, il en comprit l'usage. C'était plaisir de le voir remuer ce foin et s'y bloltir comme dans un nid lorsqu'il se sentait fatigué. Le soir venu, il le remuait encore; puis, une fois pelotonné sur lui-même, il en prenait des poignées pour se couvrir. Il gémissait souvent, pendant la nuit, après sa mère peut-être.

Quand Joë fut mort, j'empaillai son corps avec soin et j'envoyai sa peau et son squelelte à New-York, où beaucoup de personnes ont pu les voir. Son cou était un peu pelé par la chaîne qu’on lui avait mise.

Pauvre Joë! j’aurais bien voulu qu'il vécüt! Si j'avais pu l’apprivoiser, je l'aurais emmené dans mon pays pour le montrér aux enfants.

Le pauvre Joë empaillé se voit maintenantæu Muséum britan-

nique.

Page 1