CHAPITRE XXIII
Les hippopotames. — Bataille entre ces animaux, — Chasse dans la rivière. — Danger de chavirer. — Chasse de nuit à terre. — Mon compagnon se sauve après son coup de feu. — Aspect de l’hippopotame. — Ses mœurs.
Quel spectacle curieux se présentait dans l'eau! c'était une troupe d'hippopotames, dont les corps faisaient l'effet de vieux troncs d'arbres ballottés par la tempête et échoués sur le sable ou les bas-fonds.
Partout régnait une tranquillité profonde. Sous les feux d'un soleil ardent, la nature entière semblait assoupie. Je me tenais sur la rive, à l'ombre d'un épais feuillage, pour observer ces étranges animaux. Tout à coup, à peu de distance de moi, deux énormes bêtes sortirent de l’eau et se précipitèrent l’une sur l'autre. Leurs larges et hideuses gueules étaient ouvertes dans toute leur grandeur, montrant de grosses dents crochues, de l'aspect le plus féroce. Leurs yeux flamboyaient de rage, et chacun de ces deux monstres s’acharnait de tous ses efforts à la destruction de son ennemi. Ils s’entre-déchiraient et s'entre-perçaient à coups de dents, avançant ou reculant tour à tour, tantôt s’élançant à la surface, tantôt plongeant au fond de l’eau. Leur sang rougissait l'onde, et leurs mugissements de fureur étaient affreux à entendre. Ils ne montraient guère d’aisance dans leurs mouvements ;
mais ils mettaient une ténacité inouïe à maintenir leur position,
et un emportement brutal à prolonger la lutte. Elle dura une heure. C'était vraiment un spectacle terrible. L'eau jaillissait en écume autour des combattants. A la fin, l’un des deux se retourna et fit retraite, laissant l’autre victorieux et maître du champ de bataille. À quelques jours de là, je tuai un hippopotame, dont le cuir épais était criblé de blessures. C'était probablement une des deux bêtes que j'avais vues aux prises.
L'hippopotame se trouve dans la plupart des fleuves de l’Afrique qui se jettent dans l'Atlantique ou dans l'océan Indien, mais jamais dans ceux qui se rendent à la Méditerranée, le Nil excepté; et encore faut-il remonter le Nil très-haut pour le rencontrer. On en voyait quelques-uns daus le Fernand-Vaz et beaucoup plus dans l'Ogobaï. |
Quel plaisir je prenais à étudier ces amphibies! 11 faut que je vous fasse le récit de quelques-unes de mes rencontres avec eux.
À cinq milles environ de mon établissement de Washington, il y avait un endroit de la rivière dont le peu de profondeur permettait aux hippopotames de se rassembler là et d'y prendre leurs ébats. Ils folâtraient dans l’eau, tantôt plongeant, tantôt se tenant immobiles sur quelque bas-fond, leur difforme groin en l'air et seul visible au-dessus de l'onde.
Par une belle matinée, je me dirigeai de ce côté. Nous nous approchâmes lentement et avec précaution jusqu'à une trentaine de mètres de la bande, sans éveiller en aucune facon l'attention de ces paresseuses bêtes. On aurait pu se demander si c'étaient ou non des êtres vivants. Arrivé là, je lirai cinq coups de feu, et je tuai trois hippopotames. L’oreille est le point le plus vulnérable de leur corps, et c'était là que j'avais visé.
Le premier coup ne fit guère d'impression sur la troupe ; mais
CHASSE AUX HIPPOPOTAMES. 209 quand ils virent l'animal que j'avais frappé se débattre dans l'agonie, tourner plusieurs fois sur lui-même et finalement couler à fond, ils se réveillèrent de leur torpeur et se mirent à battre l'eau et à plonger. Le sang de mes victimes rougissait la rivière autour de nous et m'empêchait de voir dans quelle direction nageaient les survivants de la bande. Je (âchais cependant de les suivre des yeux pour éviler leur rencontre, quand tout à coup
notre bateau soulevé reçut une violente secousse ; je regardai par-
Les hippopotames,
dessus bord et je vis que nous étions au beau milieu du troupeau.
— Les hippopotames fondent surnous!s'écrièrent mes hommes, ils viennent nous attaquer !
Nous nous jetâmes à l'écart le plus vite possible, personne de nous ne se souciant de chavirer. Il eût été trop curieux, ma foi, de nous voir à la nage au milieu d'une troupe d'hippopolames, quelques-uns peut-être à cheval sur le dos d’un de ces animaux
ou accrochés à ses terribles mâchoires.
Nous nous trouvâmes bientôt en sûreté. Je regardai en arrière pour savoir ce qu'étaient devenues les trois bêtes que j'avais tuées. Je ne vis rien. Elles avaient coulé au fond de l'eau. Deux jours après seulement, j en trouvai une échouée sur un ilot, près de l'emsouchure de la rivière. Dès lors, je me promis de ne jamais chasser les hippopotames dans l’eau, car je n'aime pas à tuer mutilement les animaux. Ce que je veux, ce sont leurs peaux et leurs squelettes pour enrichir nos musées.
Quelque temps après la mort de Joë, je me décidai à organiser à terre une chasse nocturne contre les hippopotames, car ces amphibies viennent paître la nuit sur le rivage.
Le Fernand-Vaz, qui coule parallèlement au littoral pendant plusieurs milles, n'est séparé de la mer que par une bande de terre sablonneuse. C’est dans cette prairie que l'hippopotame vient paître. On l'appelle cheval de rivière (hippos potamou en grec), parce qu’à une certaine distance sa tête, élevée hors de l’eau, a beaucoup de ressemblance avec celle du cheval. Le lieu de promenade du troupeau est bien reconnaissable. On dirait un sentier régulièrement batlu; seulement d'énormes empreintes de pieds révèlent le quadrupède qui l'a frayé. L'herbe ne croît pas sur le chemin de ces animaux, qui repassent toujours par celui qu'ils ont une fois pris; c’est ce qui fait l'avantage du chasseur.
Je choisis un beau clair de lune, et notre canot nous conduisit dans le voisinage d'un de ces lieux de promenade et de pâture des hippopotames. Mon chasseur Igala et moi, nous descendimes à terre. Je m'étais barbouillé le visage avec un mélange d'huile et de suie, précaution utile à l'homme blane qui chasse dans ces pays sauvages. Il semble, en effet, que là, par exception, les bêè-
tes aient la vue frappée de tout ce qui est blanc. Je m'étais donné
CHASSE AUX HIPPOPOTAMES. 211 la ressemblance exacte d’Igala. Nous avions tous les deux la figure et les mains noires. Mes vêtements étaient d'une couleur sombre, appropriée à une expédition nocturne. On ne va pas d’ailleurs à Ja chasse avec un costume qui tire l'œil. Nous passâmes sous le vent des hippopotames, car ces animaux ont le flair très-subtil; indolents le jour, ils s’effarouchent d'un rien quand il fait nuit. Ils sentent probablement qu'une fois à terre, la lenteur de leurs mouvements, la pesanteur de leur masse et leurs jambes courtes leur donnent un grand désavantage.
Nous nous mimes en embuscade derrière un buisson, l'œil au guet. Aucun de nos amphibies n’était encore sorti de l’eau. On les entendait de loin patauger et clapoter; ce bruit et le sourd ronflement de leurs naseaux troublaient seuls le silence de la ouit. Il fallait pourtant y ajouter le bourdonnement des moustiques qui volaient autour de nous et qui profitaient de notre immobilité forcée pour se régaler tranquillement à nos dépens.
Cependant la lune déclinait vers l'horizon, et je commencçais à m'impatienter lorsqu'un grognement soudain me fit tressaillir. Je regardai et, à travers la demi-obscurité, je vis confusément, à quelque distance, un monstrueux animal tranquillement occupé à brouter l'herbe.
Nous en étions séparés par un autre buisson, et nous nous mimes à ramper daus un profond silence, jusqu'à ce que nous fussions à peu près à quinze pas de la bête. Combien elle me parut redoutable! On a vu quelquefois des nègres écrasés et tués par ces brutes furieuses, et je pensais que nous pourrions bien être victimes de celle-ci. Si l'animal n’est que blessé, il fond avec fureur sur l’assaillant ; aussi l’expérience a-t-elle appris aux in-
digènes que la seule manière de l’attaquer sans danger est de s’en
approcher par derrière; car il ne peut pas se retourner vile, et cette lenteur laisse au chasseur le temps de se sauver. Cette fois, nous n’avions pas la liberté de prendre nos avantages ; néanmoins je me décidai à faire feu, étant à peu près sûr de mon coup à quiuze pas, malgré le peu de clarté que nous avions.
Igala et moi, nous guettions l’hippopotame avec la plus grande attention; puis, nous regardant l’un l’autre, comme pour nous dire : « Êtes-vous prêt?» nous élevâmes lentement nos fusils, et nous ajustâmes la bête. Igala tira et, au même instant, sans regarder l'effet de son coup, il s enfuit à toute vitesse. Je ne fis feu qu'après lui, et quand j'eus l’idée de jouer des jambes à mon tour, exercice qui m'était moins familier qu'à Igala, je m'aperçus que ce n’était plus nécessaire: la bête avait chancelé un moment et, poussant un sourd mugissement, elle était tombée morte.
Notre chasse était finie pour cette nuit-là, car aucune bête du troupeau ne seserail avisée devenir dans l'endroit où une des leurs était étendue morte. Igala prétendit que j'avais eu tort de ne pas m'être sauvé aussi vite que lui. Il paraît qu'une fuite précipitée est le complément obligé d'une chasse à l'hippopotame. Notre succès mit tout le village en belle humeur, car la viande y est très-rare. On alla au point du jour dépecer l'animal, et l’on en rapporta la chair. Chaque panier qui arrivait était salué par les acclamations de la foule, hormis par les gens qui ne mangeaient pas d’hippopotame, cette viande étant pour eux roonda, c'est-àdire maudite. Voici en effet ce qu'ils croient et comment ils raisonnent. Quelqu'un de leurs ancêtres, disent-ils, engendra autrefois un hippopotame:; et, s'ils s'avisent d'en manger, ils s'exposent, à leur tour, à donner naissance à d'autres hippopotames ou
à mourir. Is s’écriaient en parlant de moi :