DESCRIPTION D'UN HIPPOPOTAME
— Que n'a-t-il tué un buffle au lieu d'un hippopotame !
Cette viande à un peu le goût du bœuf ; elle est moins rouge et la fibre en est plus épaisse. C'est un mets que les nègres aiment beaucoup. Quant à moi, j'essayai d'en manger quelques tranches ; mais je dois dire que je les trouvai coriaces et que j'ai eu de la peine à en venir à bout. Le bouillon valait mieux et me fit grand plaisir. N'était-ce pas quelque chose d'assez nouveau que cette soupe à l'hippopotame ?
J'ai tué un grand nombre d'hippopotames. C'est une bête grossièrement construite, lourde, difforme, remarquable surtout par son énorme tête, dont la mâchoire supérieure m'a semblé mobile comme celle du crocodile, et par ses jambes courtes, tout à fait disproportionnées au corps qu'elles supportent. Le mâle est beaucoup plus gros que la femelle. Parvenu à toute sa croissance, il peut atteindre non pas la taille, mais le volume de l'éléphant. Les plus gros, en marchant, balayent le sol avec leur ventre.
Leurs pieds, dont la configuration est curieuse, sont disposés à la fois pour marcher sur la vase ou les joncs des rivières et pour nager avec facilité. Le sabot est divisé en quatre doigts courts, grossiers et écartés les uns des autres, structure qui permet à ces animaux de se mouvoir avec aisance, même à travers la fange grasse. J'en ai vu qui, pressés par la peur, couraient au fond de l'eau, pendant que leur dos en rasait la surface.
La couleur de leur peau est d'un jaune limoneux, qui prend une teinte rosée sous le ventre, Celte couleur devient plus foncée quand l'animal a pris toule sa croissance. La peau de l'hippopotame adulte a sur le milieu du dos un pouce et demi à deux pou-
ces d'épaisseur. Elle est dépourvue de poils, sauf quelques soies
courtes à la queue et quelques houppes, de quatre à cinq poils chacune, disséminées autour du museau.
Sur tout le parcours du Fernand-Vaz on rencontrait des troupes d'hippopotames. De ma maison même, comme je l’ai di, j'étais à portée de les observer à toute heure du jour. Dès que ces animaux se sont choisi une place, ils y restent volontiers plusieurs semaines et plusieurs mois de suite jusqu'à ce qu'on vienne les y troubler ou que la pâture leur manque. Ils se rassemblent en couples ou en bandes, depuis deux jusqu’à trente. Ils s’établissent de préférence sur des bas-fonds qui leur permettent de prendre pied, tout en ayant le corps submergé. Ils demeurent là toute la journée, allant parfois nager dans une eau plus profonde, plongeant pour chercher leur nourriture parmi les herbes, ou se jouant à la surface de l'onde. De temps en temps ils lancent des jets d’eau à deux ou trois pieds avec un bruit pareil à celui d’un soufflet de forge, et qui n’est sans doute qu’un effort pour respirer. Rien de curieux comme le spectacle d’une troupe d'hippopotames folâtrant avec deux ou trois petits. Ceux-ci, drôles de petits êtres d'une gaucherie comique, courent les uns après les autres autour des bancs de sable; j'en ai vu qui se campaient bravement sur le dos de leur mère. Quels soins vigilants montrait cette mère, soit en jouant avec eux, soit en les portant! Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que quelquefois toute la troupe des hippopotames disparaissait sous l'eau pendant fort longtemps.
Les parties de la rivière que ces animaux affectionnent sont celles où le courant n’est pas très-rapide, aussi en rencontret-on beaucoup dans tous les lacs de l’intérieur. Ils se tiennent de préférence dans le voisinage des prairies. Très-friands d'une cer-
laine herbe épaisse qu'ils y trouvent, ils vont la chercher, quand
MOEURS DES HIPPOPOTAMES, 215 ille faut, à des distances considérables ; mais ils ont soin de revenir toujours avant le lever du soleil. À terre, ils marchent constamment en ligne droite. Rochers, marais, buissons, aucun obstacle n’effraye ni ne détourne ces pesants amphibies. J'ai vu leurs traces marquées dans les fourrés les plus épais. Is n'ont pas grand'peur de l'homme, à moins d'être forcés à la chasse. Si l'on vient les troubler dans leurs habitudes, ils changent de place et vont chercher un pâturage plus tranquille.
Dans un petit champ, derrière ma maison, croissaient certaines plantes que ces animaux aiment beaucoup, et bien souvent j'y ai trouvé des traces d’hippopotames à cinquante pas au plus de chez moi. Ils ne craignaient pas de s’aventurer jusque-là. Je crois cependant que, si le vent leur eût dénoncé mon voisinage, ils auraient évité d'en approcher.
Ils cherchent toujours un point d'abordage facile, où la rive ait une pente prolongée et douce; c’est là qu'ils vont paitre chaque soir jusqu'à ce qu'ils aient épuisé tout le pâturage que ce terrain peut leur fournir. Avant d'aller à terre, ils restent aux aguets, dans leur autre élément, une bonne heure et quelquefois deux, immobiles et sans faire le moindre bruit, écoutant s'il nyarien à craindre. Au plus léger indice de la présence du chasseur ou de tout autre objet suspect, ils s’éloignent pour ne plus reparaître de la nuit. Si, au contraire, ils ne pressentent aucun danger, ils abordent et se mettent à errer sur la rive par groupes de deux ou trois à la fois. Je n'ai jamais vu plus de trois de ces animaux paître ensemble au même endroit. Tant qu'ils sont à terre, ils se fient plus à leurs oreilles qu'à leurs yeux, car Je les ai plusieurs fois observés de près à la chasse, et je suis con-
vainçu qu'ils marchent les yeux presque fermés.
Quand ces bêtes se jouent dans l’eau, le bruit qu'elles font ressemble assez au grognement du porc. Ce même grognement se répète si elles sont alarmées par l'approche de l'homme. Lorsque l'hippopotame entre en fureur ou qu'on le surprend à l’improviste, il pousse un grondement sourd et rauque qui se fait entendre à de grandes distances. Ces animaux se battent souvent entre eux, comme vous avez pu le voir au commencement de ce