‹ L'Afrique occidentaleChapitre 40 sur 64 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Visite du roi Quenguéza. — Promesse de lui rendre sa visite. — Douceur du peuple Commi. — La saison sèche sur le Fernand-Vaz. — Multitude des oiseaux et abondance du poisson. — Les marabouts. — Les aigles. — Une cruelle blessure.

Par une belle journée, j'étais tranquillement assis dans ma maison de bambou, et je relisais, pour la cinquantième fois peutêtre, les lettres des bons et chers amis qui ne m'avaient pas oublié et qui me suivaient en pensée dans ma vie errante à travers l'Afrique. Tout à coup mon altention fut attirée par les chants d’une troupe d'hommes qui descendaient la rivière. Quelques instants après, j'avais devant moi, à côté de Rampano, un grand nègre, à la figure vénérable, à la taille élancée et au maintien noble quoique sauvage. On devinait tout de suite un chef. Il n'avait pas la peau très-noire. Les gens qui l'entouraient lui témoignaient beaucoup de déférence. Ce grand nègre était Quenguéza, le roi le plus puissant du Rembo, le souverain de tout le pays supérieur du Rembo et de l'Ovenga, deux grandes rivières qui alimentent le Fernand-Vaz.

Il était venu en grande pompe, sur {rois canots, avec trois de ses femmes favorites et une suite de cent trente hommes.

Mon petit nègre, Macondai, lui apporta une chaise. Quand il se fut assis, je le saluai suivant l'usage, en disant : « Mbolo. » —

A quoi il répondit : «Aï.» Puis il garda un moment le silence

et répliqua : « Mbolo. » — A quoi je repartis à mon tour : «Aï. » Telle est la formule de salutation dans le pays des Commis. C’est le maître de la maison qui commence.

Il me regarda avec une certaine expression de surprise. On lui avait parlé de moi comme d'un grand chasseur, et il s'attendait à voir un homme de haute taille et de complexion robuste. Quand il se fut assuré du contraire, il n’en resta que plus convaincu, me dit-il, que je devais avoir un grand cœur pour avoir eu, avec un si petit corps, tant de succès à la chasse.

Par bonheur Quenguéza et moi nous pouvions causer ensemble sans interprète ; car la langue des Commis était la sienne.

Il me dit que son pays était rempli de gorilles et: de nshiégos {autre espèce de singe anthropoïde), et que si Je voulais y venir, j'aurais, grâce à sa protection, toute liberté de chasser et d'agir à ma guise. « Ni mes sujets, ni ceux de Rampano, n1 personne, ajouta-t-il avec une certaine emphase, ne sauraient trouver à redire aux actions d’un homme que j'aurai invité à venir chez moi. »

Ce vieux roi me plut à première vue. J'aurais dû craindre dès lors ce qui est arrivé, c’est qu'en se prenant de la même affection pour moi, il ne m'inspirât un attachement trop vif. Oui, tant que je vivrai, je me rappellerai mon brave ami Quenguéza. Ce n'était qu'un pauvre idolâtre; mais que de nobles et belles qualités, quels sentiments généreux sous cette enveloppe de sauvage!

J'élais si content de la visite du roi Quenguéza que, lorsqu'il repartit, je chargeai ses canots de présents de toute sorte : barres de fer, baguettes de cuivre, coffres, etc. Je lui confiai aussi des marchandises pour m'acheter de l’ébène en échange. Il promit,

quand je lui rendrais sa visite, de me procurer de grandes parties

SAISON SÈCHE SUR LE FERNAND-VAZ. 219 de plaisir et de m'introduire chez certaines tribus, tout à fait inconnues aux Commis du littoral.

Pour faire honneur à ce digne monarque, mes gens saluèrent sou départ d’une salve de mousqueterie; ce qui lui causa un sensible plaisir. Le bruit plaît toujours aux oreilles africaines. Il ne voulut pas s'éloigner sans emporter ma promesse d'aller le voir, dès que la saison pluvieuse serait arrivée,

On était alors en pleine saison sèche. C'était la première fois

Oiseaux pêcheurs.

que cette époque me trouvait dans le pays des Commis. Je consacrai tout le mois de juillet à l'exploration de la côte, entre le Fernand-Vaz et la mer.

Le changement était complet. Les oiseaux, si nombreux pendant la saison pluvieuse, avaient disparu pour faire place à d'autres espèces dontles bandes, non moinsinnombrables, venaient se nourrir de pêche au moment où le poisson, abandonnant le litto—

ral et les bancs de sable de l'embouchure du fleuve, remontait le

courant pour frayer. Toutes les espèces de poissons, le mulet surtout, foisonnaient tellement dans ces eaux, que deux ou trois ois, le soir, me promenant en bateau plat, je vis un mulet étourdi sauter à bord pour me fournir le déjeuner du lendemain. Les basses eaux sont poissonneuses à un degré dont on ne peut se faire une idée.

Les brisants de la côte, redoutables en tout temps, étaient alors effrayants à voir. Le rivage était inabordable, même pour les indigènes, et le ressac bouillonnait avec tant de force, même à l'embouchre, qu'il était fort difficile, pour ne pas dire impossible, de faire entrer un canot dans le fleuve. Un violent vent du sud régnait dans ces parages, et quoique le ciel fût constamment couvert, il ne tombait pas une goutte de pluie. Le thermomètre descendait quelquefois dans la matinée à 64 degrés Fah'enheit (18 degrés centigrades), et je souffrais du froid, au moins autant que les pauvres indigènes. L'herbe des prairies était desséchée ou brûlée ; les étangs étaient taris; mais les bois gardaient leur brillante parure de feuillage.

Je me suis souvent trouvé seul dans ce pays avee mon cuisinier et le petit Macondai, un enfant que j'aimais beaucoup, et tou Jours je me suis senti parfaitement en sûreté au milieu de ces Commis. Je m'étudiais, il est vrai, à être juste avec eux, et j'ai recueilli le prix de cette conduite; ils avaient tant d'affection pour moi, que celui qui aurait voulu me faire du tort aurait sans aucun doute été condamné à l'exil, sinon à la mort. Je me rappellerai toujours mon petit village de Washington et cette excellente population. Quand par hasard j'étais indisposé, tout le village était sens dessus dessous : il n'était pas permis de parler

haut, on marchait sur la pointe du pied, c’élait tout le long du

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MULTITUDE D'OISEAUX. 223 jour une procession de visites ; ils s'asseyaient en face de moi, la figure triste, pendant des heures, sans dire un mot; et, quand ils sortaient, ils exprimaient le chagrin de me voir malade, Les femmes, dans leur sollicitude affectueuse, m'apportaient des fruits sauvages ou de l’eau fraiche, puisée à la source voisine, pour bassiner ma tête brûlante, et quelquefois des larmes s'échappant de leurs yeux coulaient sur leurs bonnes figures noires.

C'est la saison où les nègres quittent leurs villages pour aller travailler aux plantations. Les femmes récoltent la pistache plantée à la saison pluvieuse, pendant que les hommes abaltent les arbres, préparent le terrain pour l’année suivante, construisent des canots, vont àla pèche, ou se promènent paresseusement. Les fermes sont en général à une assez grande distance des villages ; car les prairies sablonneuses ne se prêtent guère à la culture, n’étant, en réalité, qu'un dépôt des graviers de la mer, terrain d'alluvion qui a mis un temps incalculable à se former.

Les oiseaux, comme je l’ai déjà dit, se rassemblaient en nombre prodigieux dans ces prairies, où ils venaient faire leurs nids. C’est surtout à la fin de la saison qu’on voit affluer les marabouts, vilains oiseaux dont la queue fournit de superbes plumes pour la coiffure de nos dames; on les compte par milliers, et pourtant il n’est pas facile de les approcher. Le marabout est, je crois, l'oiseau le plus laid que j'aie jamais vu ; comment s'imaginer que sa queue recèle de si jolies plumes, presque invisibles d’ailleurs sur l'individu vivant?

Des pélicans, en quantité innombrable, se tenaient les pattes dans l’eau toute la journée, avalant au passage les poissons petits et grands; d’autres nageaient gravement en silence, happant de

cà, de là, avec leur long et formidable bec, de pauvres poissons

ahuris. S'ils n’ont pas faim, ils déposent le produit de leur pêche dans les énormes sacs dont la nature les a pourvus. C'est là que trois ou quatre livres de poissons attendent le réveil de leur appétit. Ces sacs, vous le savez, font l'office de ces poches profondes où les enfants, quand ils sont rassasiés, mettent en réserve les pommes de leur dessert.

Sur les îles sablonneuses on voyait s’abattre de temps en temps, par bandes, l'ibis religiosa (l'ibis sacré des Égyptiens). Cet oiseau ressemble parfaitement à celui qui nous a été conservé à l'état de momie depuis des milliers d'années. Son aspect est très-curieux ; sa tête et son cou sont dégarnis de plumes. J'ai cherché les nids de ces oiseaux sans pouvoir jamais les découvrir.

Des canards de toute espèce faisaient leurs nids dans les criques et sur les nouveaux îlots qui apparaissaient au fur et à mesure de la décroissance des eaux; quelques-uns avaient un plumage magnifique.

Des grues et bien d’autres oiseaux aquatiques s’attroupaient là ; chaque jour amenait de nouvelles espèces qui, poussées par uu merveilleux instinct, venaient des contrées les plus éloignées, se repaîtredes vastes bancs de poissons quiencombraient littéralement le fleuve. Je m'étonnais de voir à ce même rendez-vous tant d'oiseaux envolés des bords du Nil, du Niger, du Sembéri, de l'intérieur de l'Afrique, où personne n’a jamais pénétré, et des vastes plaines de l'Afrique méridionale. Quels voyageurs que ces habitants de l'air ! Ah! comme je leur portais envie! que de fois J'aurais voulu, comme eux, fendre l’espace à coups d’ailes ! que de pays à voir ! que de peuples curieux à découvrir ! que de récits nouveaux à vous faire !

En jetant les yeux sur les arbres qui bordent la rive, je pou-

L'AIGLE PÊCHEUR. 225 vais voir, tantôt perché sur leurs plus hautes branches, tantôt à demi caché dans le creux de leurs troncs, cet aigle magnifique, le Gypohierar angolensis, que les indigènes appellent Coungou. Cet aigle est moitié blanc, moitié noir; il se tient aux aguets au dessus des eaux dont ses yeux perçants pénètrent la profondeur. Avec quelle rapidité il fond sur sa proie ! il plonge, la saisit entre ses serres, l’enlève et va la dévorer sur les hauteurs où l'on ne peut l’atteindre. Quand ces aigles attaquent le gros poisson, ils commencent ordinairement par l’aveugler, et le font échouer ensuite, manœuvre qui ne leur est pas toujours très-facile. Ils font bonne chère sur le Fernand-Vaz, où ils se rassemblent en grand nombre; ils bâtissent leurs nids sur le faite des plus grands arbres, etils y reviennent tous les ans. Ces nids sont absolument pareils à ceux que vous avez pu voir; seulement ils sont plus grands. Le père et la mère sont fort occupés quand leurs aiglons commencent à manger; ils vont à la pêche toute la journée. Ces oiseaux sont très-friands de la noix du palmier huileux, et dans la saison où cette noix est mûre, ils se tiennent habituellement sur les palmiers.

Rien d'étonnant que ces aigles soient de si bons pêcheurs ; leurs serres sont si puissantes ! Un jour qu’un de ces oiseaux passait au-dessus de ma tête, je le tirai ; il tomba : le croyant mort, j'allai le ramasser ; mais tout à coup, dans un effort suprème, ses serres m'entrèrent dans la main. Je crus que j'allais m'évanouir de douleur. Rien ne pouvait dégager ma main, qui avait été percée de part en part. J'en garderai probablement la marque toute ma vie.

Je pris quelquefois sur le rivage un oiseau qu'on appelle Sw/a

capensis et qui est apporté là par le flot perfide auquel il se confie,

sans qu'il puisse Jamais s'en retourner; pour quelle raison? Je l'ignore.

Enfin chaque banc de sable était couvert de mouettes, qui faisaient entendre leurs cris aigus du matin au soir, tout en volant avec une ardeur gloutonne à la poursuite de leur proie écaillée.

Quelle magnifique aubaine pour les amateurs! Je pensais à plusieurs de mes amis qui se seraient trouvés si heureux! Quant à moi je prenais plus de plaisir à étudier les mœurs de ces o1seaux qu'à les tuer, et j'ai passé là, je vous l’assure, plus d’un moment délicieux. J'aime beaucoup la saison sèche en Afrique. Je suis sûr que vous vous seriez divertis autant que moi, si je vous

avais eus pour compagnons.

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