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CHAPITRE XXV

Expédition au lac Anengué. — Passage difficile. — Les crocodiles. — Le roi Damagondai et ses frayeurs superstitieuses, — J'achète une idole,

Un beau matin, il régnait une grande animation sur les bords du fleuve, près de Washington, où deux canots chargés étaient prêts à partir. J'allais m'embarquer pour une nouvelle expédition. Je convoquai une assemblée que présida le roi Rampano, et je remis mes propriétés à la garde des habitants du pays, en leur déclarant que si l’on s’avisait de me voler la moindre chose pendant mon absence, je saurais bien punir le voleur.

Mille protestations s'élevèrent. On m'assura de tous côtés que je n'avais pas besoin de fermer mes portes. Je n'eus pas de peine à les en croire. Les habitants de Biagano m'étaient fort attachés eln'auraient pas souffert qu'on me dérobât rien.

Je comptai donc mes dix chèvres en leur présence.

— J'espérais bien, leur dis-je, qu'on ne viendrait pas, à mon retour, me conter quelque aventure de léopard.

Ils se mirent à rire.

— Non, répondirent-ils, les léopards ne toucheront pas, plus que nous, à vos chèvres.

Je comptai mes poules.

Espérant bien aussi, leur dis-je, que l’on ne viendrait pas me

conter quelque histoire de serpent.

— Soyez tranquille, s'écrièrent-ils ; non, pas plus de serpents que de léopards ; on ne mangera pas vos poules.

Ce point une fois réglé à ma satisfaction, je partis avec un équipage bien armé, car je craignais d’être arrêté en route par des gens des pays voisins. C'était justement le temps où ils se rendaient à leurs plantations; peut-être auraient-ils essayé de nous empêcher de passer, et j'étais résolu à ne pas me laisser barrer le chemin.

Nous nous dirigeàmes vers le lac Anengué, que j'avais déjà vu quelques mois auparavant. Mais cette fois-ci, nous étions au plus fort de la saison sèche, et je trouvai la rivière Npoulonnay bien plus basse que précédemment. De la saison pluvieuse à la saison sèche, la hauteur des eaux de l’Ogobai varie d’une quinzaine de pieds. Actuellement la rivière, au lieu de couler à pleins bords, était parsemée de petites îles noires, fangeuses ou sablonneuses, en partie abandonnées par l’eau et couvertes de roseaux, parmi lesquels se jouait le flamant, oiseau qu'on ne voyait pas là pendant la saison pluvieuse.

Après avoir navigué à grand peine toute la journée, nous passâmes notre première nuit sur une île sablonneuse de l’Ogobai, abrités par nos moustiquaires, que j'avais eu soin d’emporter. Ces réseaux, dont les indigènes font grand usage, sont fabriqués avec une certaine plante tissée dans l'intérieur du pays. Fort utiles en plein air, où ils préservent le dormeur de la rosée aussi bien que des moustiques, ils le protégent aussi contre les vents froids qui règnent si souvent dans ces parages.

Le lendemain matin, quand je m'éveillai, il faisait du brouillard ; c'était la première fois que j'en voyais dans cette partie de

l'Afrique. Celui-là était très-épais, mais le soleil l’'eut bientôt

L'ILE DES CROCODILES. 229 dissipé. Je jetai mes filets, et en quelques instants nos hommes eurent assez de poisson pour tous leurs repas de la journée.

Après le déjeuner, nous reprimes les rames. Nous apercevions bien quelques villages sur la rive; mais pas un bateau, pas un être humain ne vint à notre rencontre. Tout ce que nous vimes, ce fut un corps mort qui descendait le courant et qui se heurta contre notre canot; probablement quelque pauvre diable qu'on avait noyé pour crime de sorcellerie. Il avait les pieds et les mains liés, afin qu’il ne pût nager après avoir été jeté à l'eau.

Enfin nous entrâmes dans la rivière Anengué; mais combien elle était changée depuis le mois de mai! A cette époque, son lit était profond et son courant rapide ; à présent sa surface était tachetée d'innombrables points noirs, autant d’ilots de vase, sur lesquels grouillait une innombrable multitude de crocodiles. Il y avait là plusieurs centaines de ces monstres hideux qui se chauffaient au soleil, en pétrissant la fange, ou qui se glissaient au fond de l’eau pour y chercher leur proie. Je n'ai jamais rien vu de plus horrible. Quelques-unes de ces abominables bêtes avaient au moins vingt pieds de long, et quand elles ouvraient leurs formidables mâchoires, on eût dit qu'elles allaient nous avaler tous, nos canols compris. Je pensais alors à ce que nous deviendrions, si le malheur voulait que notre bateau chavirât.

Je me décidai à faire feu sur ces crocodiles, que notre approche n'avait pas l’air d’effrayer. Amenant mon canot le plus près possible de leur troupe, je visai le plus gros, et je lui logeai une balle dans le corps, à l'endroit où les pattes de devant s’y articulent, au défaut de la cuirasse. L'animal fit un soubresaut, battit l'eau pendant quelques instants, et coula dans la vase. Dans le

premier moment ses compagnons hébétés tournèrent vers lui

leurs affreux yeux de serpent, mais ne comprenant rien à ce qui se passait, ils retombèrent ensuite dans leur inertie. J'en tuai un second, qui s’enfonça comme l’autre; et comme mes hommes ne se souciaient pas de s’aventurer dans la boue noire pour les retirer, nous les laissâmes là tous les deux.

A mesure que nous remontions le courant, nous le trouvions divisé en différentes branches de plus en plus étroites, et partout on voyait des crocodiles. A la fin, pour entrer dans le lac Anengué, nous voulümes tenter la passe d’un profond et tortueux caral, large au plus de deux mètres, et ombragé de longs roseaux sur lesquels se balançaient un grand nombre d'oiseaux qui semblaient se divertir de nos laborieux efforts. De ce canal s’échappait, à ma grande surprise, un courant aussi fort que rapide, dont je n’avais pas soupçonné l'existence lors de ma première visite. L'explication cependant était bien simple. Au mois de mai précédent, le lac refluait sur ses bords et n'obéissait pas par conséquent à l'appel de ses canaux de décharge ; mais à présent l'eau se précipitait dans ce défilé avec tant de violence, qu'en voulant forcer l'entrée nous fûmes balayés en arrière plusieurs fois de suite. À un certain endroit surtout, où aboutissait un double courant, il fallut attendre que mes hommes eussent fumé leur condoquai (longue pipe de roseau), puis il fallut y Joindre quelques gorgées de ma bonne eau-de-vie, après quoi, sentant leur énergie renouvelée, ils poussèrent un grand eri et se mirent à jouer des rames, tant et si bien qu'une heure après nous débouchions dans le lac, non sans une rude faligue, je vous assure.

Nous nous reposâmes alors et nous regardämes autour de nous. D'un côté le lac est borné par des montagnes qui descendent

jusqu’à la rive, de l’autre les montagnes reculent et laissent en-

LE ROI DAMAGONDAI. 231 tre elles et les eaux un terrain bas et marécageux lout couvert de roseaux. Plusieurs villages étaient en vue, tous juchés sur le sommet des montagnes.

Le lac avait aussi changé d'aspect avec la saison. C'était tou- Jours une belle nappe d’eau; mais sur cette surface naguère si limpide, la saison sèche avait fait monter, comme une sorte d’éruplion, de gros amas de boue noire pareils à ceux dont j'ai parlé plus haut, sur lesquels s'étalait je n'ose dire quelle énorme quantité de crocodiles. Partout où le regard se tournait, ces dégoûtantes créatures, avec leurs yeux obliques et stupides, avec leurs monstrueuses mâchoires, apparaissaient en nombre prodigieux. Comme ces eaux foisonnaient de poissons, les crocodiles y faisaient grasse chère. Du reste, les pélicans, les hérons, les canards et mille autres oiseaux aquatiques affluaient aussi à ce grand festin du lac, attirés par l'appât d'une proie encore plus abondante que les consommateurs.

Je ramai avec précaution en passant devant ces bataillons de crocodiles ; car je ne me souciais pas de tomber dans leurs gueules béantes. Je côtoyai plusieurs villages, dont les habitants nous regardaient passer dans un muet étonnement, et j'allai aborder à celui de mon vieil ami Damagondai. Une grande foule était assemblée sur le rivage pour nous recevoir, le roi en tête. Sa Majesté m'avait fait préparer un logement, et quelques instants après mon arrivée, elle me fit cadeau d’une chèvre. Damagondai portait le pagne ou la ceinture des indigènes, et par là-dessus un vieil uniforme écarlate tout passé; quant au pantalon, il n’en était pas question. Mais si sa tenue laissail à désirer, son accueil fut aussi cordial que possible.

Son village, qui se compose d'une cinquantaine de cabaues,

est situé sur une éminence, à peu de distance du lac. Je distribuai des présents aux vieillards et des perles aux femmes ; ce qui les mit tous en bonne humeur.

Damagondai voulait me donner au moins deux ou trois femmes en mariage.

Il fut on ne peut plus surpris de m’entendre refuser cette flatteuse proposition.

— Pourtant, disait-il, ma vie de garçon devait être bien isolée et bien maussade.

Ce roi était un grand nègre de plus de six pieds, svelte et bien fait. A la guerre, comme à la chasse, il avait fait ses preuves de courage ; mais chez lui c'était l'homme le plus craintif et le plus superstitieux du monde. Dès que la nuit venait, il se sentait gagné par la peur de la mort. Il se mettait alors à gémir, disant qu’on voulait l’ensorceler pour le dépouiller de ses biens et de son pouvoir. Peu à peu il se montait la tête ; il éclatait en imprécations contre les magiciens et les sorciers; il protestait qu'on n'aurait ni ses femmes ni ses esclaves, et que ceux qui voulaient le tuer n’avaient qu'à prendre garde à eux. Le poison (m#6oundou) était tout prêt pour les punir.

A coup sûr le pauvre Damagondai avait, comme on dit, un coup de marteau dans la tête. Il lui arrivait quelquefois, je l'ai su plus tard, de faire venir ses femmes au milieu de la nuit, pour leur adresser une mercuriale. Il les exhortait à l'aimer, à le choyer et à le bien nourrir, car il les avait achetées très-cher à leurs parents; elles lui avaient coûté des prix fous, tant en argent qu'en esclaves, et maintenant encore elles étaient pour lui un sujet continuel de dépense et d’embarras. A cela les pauvres créatures

baissaient la tête, écoutant ce sermon avec un profond respect.

L'IDOLE PROPHÈTE. 233 Damagondai et moi nous élions d'ailleurs très-bons amis. Je ne sais pourquoi, partout où je vais, ces nègres me témoignent tant d'intérêt.

Il y avait dans le village une idole (mbuiti), représentant une ligure de femme avec des yeux de cuivre et une langue de fer affilée en pointe, comme une épée. C'était le symbole de sa cruauté. En effet, ce méchant esprit femelle taille en pièces tous ceux qui

lui déplaisent. Elle est vêtue à la mode des Shekianis, d'une

Réception par un roi nègre.

étoffe qui lui descend depuis le cou jusqu'aux pieds. Elle parle, elle marche, elle prédit l'avenir et tire vengeance de ses ennemis. Sa maison domine tout le village. Elle se glisse la nuit chez les habitants, et leur annonce dans leur sommeil ce qui doit leur arriver. Par exemple, assurait-on, mon arrivée dans le pays avait été prédite par elle. On célèbre son culte en dansant autour d'elle, en chantant ses louanges et en lui adressant des prières. On lui offre aussi des cannes à sucre el d’autres aliments, et ce bon peu-

ple est persuadé qu'elle les mange.

Je voulus acheter cétte aimable déesse; mais, toute laide qu’elle était, Damagondai n’eût consenti pour rien au monde à la céder. Toutefois, par manière d’accommodement, il m'insinua que je pourrais, en y mettant le prix convenable, acquérir une idole d'esclaves (car les esclaves ont leur mbuiti spéciale, dont la valeur est proportionnée à leur condition). Les vieillards du village tinrent conseil à ce sujet. Les esclaves étaient alors aux plantations. On convint de leur faire croire, quand ils reviendraient au village, que leur mbuiti s'était sauvée dans les bois et qu'elle n'avait plus reparu. Pendant qu'on tramait ce complot, j'entendis les rusés diplomates rire et se féliciter entre eux de ce qu'ils regardaient comme un chef-d'œuvre d'intrigue.

Je payai assez cher l’idole démocratique en question. Puis je l'enveloppai soigneusement et je l'emportai avec moi. Son portrait, d'une extrême ressemblance, pris à New-York sur l'idole originale, se trouve dans mon livre intitulé: /' Afrique équatoriale.

J'aurais ‘bien voulu, j'y ai souvent pensé depuis, assister au retour des esclaves dans le village! Je voudrais bien savoir s'ils ont cru naïvement que leur mbuiti les avait plantés là. Dans ce cas, combien les pauvres gens ont dû se lamenter et gémir ! Comme ils ont dû trembler à l’idée d’avoir attiré sur eux, par quelque faute inconnue, le courroux de la terrible idole!

Je résolus de m'embarquer de nouveau sur le lac Anengué pour faire un petit voyage d'exploration. Damagondai vint avee moi sur mon canot pour me présenter lui-même à un autre roi, son ami.

Nous nous dirigeämes donc vers la résidence du roi Shimbouvénégani, dont le nom est aussi long que son village est petit. Il fallut ramer longtemps dans de basses eaux avant d'arriver à

notre destination.

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