CHAPITRE XXVI
Chasse au crocodile. — Manière dont cet animal saisit sa proie, — Le nkago. — L'ogata.
Damagondai et son collègue Shimbouvénégani ne tardèrent pas à s’enivrer en se jurant une amitié éternelle, et le roi, notre hôte, promit de donner une de ses filles en mariage à Damagondai.
Celui-ci cependant m'avait présenté à son fils aîné Okabi, qui demeurait dans ce village. Okabi choisit pour moi un bon emplacement, le déblaya, me bâtit un abri de branches d'arbre, et me dressa un lit; puis il me dit que ses deux femmes auraient soin de moi et feraient ma cuisine.
Je me livrai à des parties de chasse fort agréables pendant mon séjour dans le village de Shimbouvénégani. C’est alors que Je découvris le #skiego-mbouvé dont j'aurai occasion de vous parler plus tard.
Je pris part aussi à une grande chasse aux crocodiles, dont les habitants étaient enchantés; car ils ont un goût prononcé pour la chair de cet animal. Quant à moi, plusieurs fois pendant mes voyages, par manque absolu de nourriture, ou faute de mieux, J'ai bien été obligé de manger du crocodile. J'en ai goûté accommodédetoutesles façons: rôti, bouilli, à l'étuvée, en soupe, ete., et
Je dois dire que jamais je n'ai pu m'y faire.
LA CHAIR DE CROCODILE. 237 On tue chaque jour dans ce village plus ou moins de crocodiles ; mais les nègres sont si paresseux qu'ils étaient bien aises de me voir aller sans eux et de me laisser toute la peine de cette chasse. Le crocodile n'a pas beaucoup de chair; on à beau en tuer beaucoup, les habitants n’en ont jamais assez. Nous partimes sur des canots d’une forme particulière, tout à fait plats, et d’un lirant d'eau presque nul. Quelques-uns ont
cinquante pieds de long sur deux pieds de large tout au plus ; ils
Chasse au crocodile.
sont creusés dans un seul arbre ; la manœuvre en est assez difficile : le rameur se tient debout, et c'est avec des rames de sept pieds de long qu'il dirige l'embarcation ; elle menace souvent de chavirer, le plat bord n'étant que de quelques pouces au-dessus de l’eau ; pourtant cet accident est rare. Ce qui me surprenait le plus, c'était de voir ces nègres ramer quelquefois toute une journée sans être fatigués.
Ils chassent le crocodile, tantôt avec des fusils, tantôt avec
une espèce de harpon. Le point vulnérable de ces animaux, c’est l'endroit où les pattes de devant sont attachées au corps. C'est là qu'on tâche de les atteindre. On a beau en détruire beaucoup, leur nombre ne semble pas diminuer, et ce qu'il y a de singulier, c’est qu'ils n’en sont pas plus effarouchés. On en trouve partout pendant la saison sèche ; mais à la saison pluvieuse ils disparaissent.
A notre départ nous les voyions nager dans tous les sens, ou se chauffer au soleil sur les bancs de vase, sans faire la moindre attention à nous. Au moment de tirer, il fallut avoir soin de prendre notre point de mire sur la rive; car les animaux que l'on frappe sur l’eau coulent à fond et sont perdus pour le chasseur. Précisément j'aperçus un de ces énormes amphibies étendu sur le bord, parmi des roseaux. Nous nous approchâmes avec précaution, je l’ajustai et je l’atteignis; il se débattit vigoureusement pour regagner le lac; mais ses forces s’épuisèrent avant qu’il pût atteindre, et quelques minutes après il était mort. Nous ne pouvions guère penser à l'emporter dans notre canot, car l'a nimal avait près de vingt pieds de long.
Nous en tuâmes un second qui mesurait dix-huit pieds. Je n'ai jamais vu de mâchoires plus formidables ; armées de leurs profondes rangées de dents. il semblait qu'elles fussent prêtes à ne faire d’un homme qu'une bouchée.
On amena près du bord de l’eau un autre canot que l'on renversa sur le côté, et l’on y fit rouler Les corps des deux monstres, que l’on apporta ainsi jusqu’au village. Nous retournâmes ensuite à l'olako.
Pendant la chaleur du jour le crocodile se retire sous les roseaux et s’y repose paresseusement. Le matin seulement et vers
le soir, il se met en quête de sa proie. Il nage en silence et ride
MŒURS DES CROCODILES, 239 à peine l’eau, dans laquelle il se meut avec une extrême rapidité. Le mouvement de ses pattes, lorsqu'il nage, est analogue à celui du chien. Il peut aussi se tenir à la surface de l’eau sans bouger. C'est ainsi qu'on le voit souvent, guettant sa proie d'un œil hébété et louche. Quand il nage, la tête est la seule partie du corps qui soit visible; et quandil se tient tranquille, il ressemble à une vieille souche de bois qui serait restée longtemps dans l’eau, et que le flot ballotterait çà et là. Il dort sous les roseaux ; il dépose ses œufs sur le sable des îles, et les recouvre ensuite d’une couche de sable. L'abondance extrême du poisson dans les eaux du lac explique l'accroissement prodigieux du nombre de ces amphibies. Les nègres paraissaient assez indifférents à leur présence ; et certes ils n'éprouvent pas pour ces hideux animaux la répugnance que je ressentais.
Pendant le voyage que je fis pour retourner chez Damagondai, je vis un exemple de la manière dont le crocodile s'empare de sa proie. Nous ramions le long de la côte lorsque j'aperçus, à quelque distance devantnous, une jolie gazelle qui se mirait dans les eaux du lac dont elle puisait de temps en temps une gorgée. Je fis arrêter le canot pour l’ajuster ; mais au moment où je levais mon arme, un crocodile s’élança hors de l’eau et, plus prompt que l'éclair, saisit la gazelle et replongea en arrière avec la pauvre bête, qui se débattait entre ses mâchoires. Cet élan fut si brusque que lorsque je fis feu il était trop tard. Je ne pense pas que ma balle ait pu l’atteindre.
Après avoir chassé dans l’eau, je voulus faire aussi quelques courses dans la forêt, aux environs de l’olako. Je tuai un beau monkey, de l'espèce que les indigènes appellent 7kago. Sa tête est
couronnée d'un bandeau de poils d’un rouge vif, tirant quelque-
fois sur le brun. Les nkagos sont très-nombreux dans ces bois.
Pendant que je rôdais dans la forêt, je découvris, près de l’eau, le trou ou le terrier d'un ogata. C’est une espèce de caïman qui se tient dans le voisinage des étangs et qui pratique dans la terre un long boyau pourvu de deux entrées. C’est là qu'il dort et qu'il guette sa proie. L'ogata diffère complétement du crocodile dans ses habitudes. C’est un rôdeur de nuit, un solitaire; il creuse sa galerie avec ses pattes et se donne pour cela beaucoup de mal. Un double motif l'invite à se loger près des étangs : d’abord il aime à s’y baigner, et puis il guette les gazelles et les autres animaux qui viennent s’y désallérer. Les nègres assurent que l'ogata s’élance avec la rapidité du tigre sur les animaux qui passent à sa portée et qu'il les traîne dans son terrier pour les dévorer. Quand ils découvrent un de ces terriers, ils viennent, avec leurs fusils chargés de lingots de fer, garder une des deux ouvertures et ils allument du feu à l’autre. La chaleur devient bientôt si forte, que l’ogata s’élance hors de la galerie par l'issue gardée, et alors on tire sur lui. J'en ai tué un qui n'avait pas moins de sept pieds de long; ses mâchoires, armées de dents formidables, étaient d’une force prodigieuse. Comme chez le crocodile, la mâchoire supérieure de cet animal est articulée et se relève quand la gueule s'ouvre.
Quelquefois on met le feu aux deux bouts du terrier, et l'animal meurt suffoqué par la fumée; souvent aussi on dispose un
piége devant l'issue où il n°y a pas de feu, el quand l’ogata sort,
il y tombe.