CHAPITRE XXVII
Le nshiégo-mbouvé. — Les singes à tête chauve. — Leurs demeures dans les bois, — Notre embuscade. — Nous tuons un mâle, — Cris aigus de sa compagne, — Description de cet animal. — Mes adieux au roi Shimbouvénégani.
Un jour que je marchais, ou plutôt que je me trainais dans les bois, épuisé de fatigue et prêt à rebrousser chemin pour revenir au camp, je levai par hasard les yeux sur un grand arbre, et je vis sur ses branches une espèce de hutte de feuillage. Je m'arrêtai et je demandai à Okabi, mon guide, comment des chasseurs avaient eu la singulière idée d'aller se coucher dans les arbres, en pleine forêt. Okabi se mit à rire et me répondit que ce n'était pas un homme qui avait construit cette sorte de cabane, mais bien un singe d'une espèce particulière, appelé nskïégo-mbouré, qui avait le sommet de la tête complétement dégarni de poils. Je crus que le drôle se moquait de moi. Un animal architecte? un homme singe? une tête chauve? Allons donc! Ce fut à mon tour de lui rire au nez.
Mais je m'aperçus bien vite que j'étais sur la trace d’un être singulier qui avait jusqu'alors échappé aux yeux de l’homme civilisé. Je ne sentis plus ma fatigue et je m’enfonçai dans le bois avec une ardeur toute nouvelle, en redoublant de précautions pour ne pas donner l'éveil à l'animal que je cherchais. La hutte
de feuillage que nous avions vue était ancienne et abandonnée ; ; 16
mais nous espérions bien en rencontrer quelque autre, qui cette fois serait occupée.
Nous ne nous trompions pas. Nous aperçümes bientôt deux nouvelles constructions de ce genre. Elles étaient placées à une vingtaine de pieds du sol, sur les branches les plus basses de deux arbres un peu isolés des autres. I faut croire que l'animal, en se logeant ainsi, cherche à se garantir pendant la nuit de l’attaque des bêtes féroces, des serpents et de la chute des branches des autres arbres. I ne bâtit d’ailleurs ces abris que dans les endroits les plus solitaires de la forêt; car le nshiégo-mbouvé est très-farouche, et ne se laisse presque jamais voir, même par les nègres.
Okabi, ancien chasseur fort intelligent, me dit que le màle et la femelle s’occupaient ensemble de recueillir les matériaux de ces demeures, qui leur servent de nids. Ces matériaux se composent des branches mêmes de l'arbre sur lequel ils s’établissent ; ils les attachent ensemble au moyen d’autres branchages et de lianes qu'ils vont détacher des arbres voisins. Les abris de feuillage que j'ai vus avaient tous la forme d’une grande ombrelle.
Nous nous couchâmes à terre, au milieu des buissons, à peu de distance du domicile de ces hommes des bois, et nous gardâmes une complète immobilité. Ma patience fut mise là à une rude épreuve. Les moustiques et les mouches ne cessaient de nous harceler. Des fourmis grimpaient de temps en temps après moi et cherchaient à s’introduire sous mes vêtements. Celles dont je redoutais le plus la visite, c’étaient les bashikouais, ou les fourmis blanches. Je craignais aussi l'approche furtive de quelque reptile venimeux. Je vous assure que dans ces moments-là ma
situation n'élait pas agréable, ni mes pensées couleur de rose.
LE NSHIÉGO-MBOUVÉ. 243
A la fin, juste à l'heure du crépuscule, j'entendis un cri particulier : « Heu! heu! heu! » celui du mâle qui appelait sa com- "pagne. Dieu merci, ma peine n'était pas perdue! En levant les veux, je vis le nshiégo-mbouvé installé sous son toit de feuilles. Ses pieds reposaient sur la branche la plus basse; sa tèle touchait presque au dôme de sa demeure arrondie, et l'un de ses bras em-
brassait fortement le tronc de l'arbre. C’est sans doute la position