CHAPITRE XXVIII
Menaces de guerre. — Oshoria prend les armes, — Je tombe malade. — La mbola ivoga ou la fin du deuil. — Une mort et un enterrement. — Enquête sur la sorcellerie. — Le village abandonné. — Je deviens vice-roi de Washington.
J'appris que le roi Oshoria, chef de Guabirri, village situé au confluent des deux rivières de l'Ogobai et d'Anengué, avait l'in tention de m'arrêter au passage, lors de mon retour à Washington. Il avait, disait-on, rassemblé (ous ses hommes et se préparait à la guerre.
Le pauvre Damagondai en était tout troublé. En monarque pacifique, il envoya son frère avec des présents pour fléchir le roi son collègue. Ces présents consistaient en une assiette, un gobelet et un bassin de cuivre, objets de grande valeur dans les pays riverains de l’Anengué.
Pour ma part, j'étais furieux ; je n'avais rien fait aux habitants de Guabirri; j'avais passé fort paisiblement devant leur village. Oshoria voulait m’imposer un droit de passage ; c'était d'une iniquité révoltante, car il n’était pas le roi du pays, et je ne lui devais rien. Aussi étais-je bien décidé à mettre M. Oshoria à la raison.
Nous fimes l’inspection de nos fusils, j'apprêtai mon revolver, et le lendemain matin nous partimes, sans attendre le retour du
frère du roi, au grand désespoir de Damagondai et de ses sujets,
MENACES DE GUERRE 247 aussi pacifiques que lui. Mais rien ne pouvait nous arrêter; il fallait, à tout prix, retourner à Washington. Mes hommes firent serment de vaincre ou de mourir.
Mais à peine en vue de Guabirri, je crus voir quelques-uns'de ces saillards, tout à l'heure si déterminés, donner des signes de couardise. Sur quoi je leur montrai mon révolver, en déclarant que je brûlerais la cervelle à celui qui refuserait de se battre. Placés ainsi entre deux dangers, et pleins de respect pour mon merveilleux révolver, ils se hâtèrent de répondre en relevant fièrement la tête :
— Nous sommes des hommes.
Nous continuâmes donc à descendre la rivière, et nous arrivämes bientôt dans les eaux de Guabirri. Je donnai l'ordre de gouverner sur le village. Cent cinquante hommes à peu près se tenaient sur la rive, armés de lances et de haches ; à leur tête on en voyait dix autres qui portaient des fusils. Ils se livraient à des mouvements désordonnés et faisaient un tapage infernal.
Tous mes hommes étaient armés, et si mes souvenirs sont exacts, ils étaient au nombre de seize. Je tenais d’une main mon révolver et de l’autre un fusil à deux coups. Mes compagnons avaient bien soin de faire voir leurs fusils aux gens qui les attendaient sur la rive. Devant cette attitude inquiétante, les hommes d'Oshoria commencèrent à se radoucir. Ils reculaient à mesure que nous approchions du rivage, et au lieu de continuer à nous défier par des cris de guerre et des coups de fusil, ils nous accueillirent de la meilleure grâce du monde, en nous criant de ne pas tirer.
Le frère de Damagondai s’'empressa de venir me rejoindre, et m assura qu'il n'y aurait pas de conflit.
— Il ne fallait tuer personne, me dit-il.
Je me fis conduire près du belliqueux Oshoria, et, le regardant d'un œil courroucé, je lui reprochai vivement sa conduite.
— S'il y avait eu du sang versé, lui dis-je, ce sang aurait retombé sur votre tête. Il allégua le mécontentement qu'il avait éprouvé en me voyant passer sans m'arrètez chez lui. Puis, après quelques autres excuses, il ajouta : |
— Aouë olomé.
Ce qui veut dire: «Tu es un homme. » Expression qui s’applique indifféremment à un gaillard adroit, à un coquin, ou àun brave. Je la pris, bien entendu, dans ce dernier sens.
Il m'offrit ensuite des poules et des fruits, et nous devinmes tout de suite les meilleurs amis du monde. Mais je voulus montrer à ces gens-là ce dont j'étais capable, en fait de tir. J’ajustai un tout petit oiseau perché sur le haut d’un grand arbre, et je le fis tomber à mes pieds. Là-dessus ils proclamèrent tous la puissance supérieure de mon fétiche de chasse, et me témoignèrent le plus profond respect.
Le lendemain matin, je me séparai d'Oshoria, et, redescendant le cours limpide de l’Ogobai, je regagnai Washington sain et sauf.
Nous étions alors au mois d'août, et la malaria des marais de l’Anengué me fit sentir ses atteintes. Je fus pris d'une attaque de dyssenterie, compliquée des symptômes d’une fièvre maligne. J'avalai, en trois jours, cent quatre-vingts grains de quinine et je réussis par là à couper la fièvre, la plus dangereuse de mes deux maladies. Je restai alité depuis le 18 jusqu'au 31 août, et je ne repris toutes mes forces que le 9 septembre. Les Commis attendaient avec impatience mon rétablissement pour donner le signal de quelques-unes de leurs fêtes.
On devait en effet célébrer prochainement à Biagano, avec
UNE MORT ET UN ENTERREMENT. 249 beaucoup de solennité et de bruit, une mbola ivoga, c'est-à-dire la cérémonie d’une fin de deuil.
Quand un personnage important vient à mourir, la tribu, le village ou la famille à qui il appartenait, se dépouille de ses vêtements et se fait un point d'honneur de se montrer aussi malpropre que possible. Plus de parures d'aucune espèce ; ni boucles d'oreilles, ni bracelets, ni perles. C’est ce qu’on appelle le deuil. Cet état de choses dure, en général, de un an à deux ans. La fin ou la rupture de ce deuil a lieu de la façon que je vais vous décrire.
Le défunt avait laissé sept femmes, une maison, une plantation, des esclaves, et encore quelques autres biens. Son frère aîné héritait de toute cette fortune; à ce titre il était chargé de l'ordonnance de la fète. À chaque instant arrivaient des canots encombrés de cruches de nembo, ou vin de palmier. Jambuai, l'héritier, qui était allé à la tête de tout son monde pêcher au loin pendant plus de quinze jours, ramenait des bateaux pleins de poissons séchés. Sa plantation avait fourni une abondante récolte de vin de palmier. Les femmes et les esclaves préparaient de grandes quantités de vivres, et de tous côtés on recueillait en abondance toutes sortes de provisions.
Chacun dans le village préparait ses plus beaux vêtements. Les femmes essayaient leurs plus riches atours. Tous les tambours, tous les chaudrons étaient mis en réquisition ; on amassait de la poudre pour les salves de mousqueterie, enfin tout s’apprètait pour la mbola ivoga.
Les femmes du défunt, au nombre de sept, étaient radieuses ; car le lendemain elles allaient enfin quitter leurs guenilles de
veuves et paraître à la fête en nouvelles mariées. L'héritier avait
le droit de les épouser toutes ; mais il en avaitgénéreusement cédé deux à un frère cadet et une autre à un cousin. Comme il avait déjà seize femmes, il pouvait se contenter d'en épouser quatre de plus. Vingt femmes, c'est un joli compte.
Rien d'étonnant à ce que ces dames fussent enchantées de voir arriver la fin de leur deuil; car pendant deux ans elles étaient reslées prisonnières dans la maison de feu leur époux, sans presque pouvoir sortir.
A sept heures, on tira trois coups de fusil pour annoncer que les veuves avaient mangé d’un certain mets, composé de divers ingrédients d’une vertu mystique, grâce auquel elles étaient enfin relevées de leur lon2 reuvage. C'était la première partie de la cérémonie. Ces dames reprirent bien vite leurs bracelets, leurs anneaux de jambes, et leurs plus belles cotonnades. Les femmes Commis portent en effet à chaque jambe des anneaux de cuivre presque à la hauteur du genou, comme on peut le voir dans la gravure ci-dessous. Le poids de ces anneaux est de vingt à trente livres pour chaque jambe. Outre ces anneaux, elles portent des bracelets du même métal. Enfin elles ont des colliers de perles.
Depuis le matin, les invités étaient arrivés, chargés de vivres et de cruches de vin, et revêtus de leurs habits de fête. On les comptait par centaines. Ceux qui demeuraient très-loin avaient devancé le jour. Vers neuf.heures, tous les convives prirent place sur des nattes, aux environs de la maison mortuaire, dans la grande rue du village. Ils étaient partagés en groupes, devant chacun desquels était servie une énorme cruche de nembo, avec une certaine quantité de vivres. On s'entretint de propos joyeux jusqu'à ce qu’une centaine de coups de fusil, partis à la fois, ent
donné le signal du banquet. De ce moment, hommes, femmes,
LA MBOLA IVOGA, 251 enfants, tout le monde se mit à manger et à boire, et l'orgie, une fois commencée, se prolongea sans trêve ni relâche jusqu'au lendemain matin. Ils buvaient, ils chantaient, ils eriaient, ils liraient des coups de feu, et pour cela ils chargeaient si bien leurs fusils que je m'élonne que ces vieux canons de pacotille n'aient pas éclaté mille fois entre leurs mains. On battait du tambour sur tout ce qu'on pouvait trouver, avec le plus de tapage possible.
Les femmes dansaient : et quelles danses! On n’en voit nulle part
Après le deuil.
de pareilles. Vous pouvez vous en faire une idée si je vous dis que toutes les femmes étaient ivres.
Cette mbola ivoga aurait duré Dieu sait combien de Jours, si enfin la vicluaille etle vin n'étaient venus à manquer.
Le lendemain, au lever du soleil, Jambuai vint me prier d’assister au dénoûment de cette solennité; car je lui avais témoigné le désir de voir toutes les scènes de la bol ivoga. La maison de
son frère, d'après la coutume, devait être détruite et brûlée. Oui,
brûlée jusqu'au sol, de manière qu'il ne restât, aux yeux de la population survivante, aucun vestige d’une demeure dont le propriétaire était mort.
On entoura la maison; puis à un nouveau signal de coups de fusil, la foule, comme possédée d’une rage subite, se jeta sur l'édifice, le démolit pièce à pièce, à coups de hache et de coutelas, et mit le feu à la masse des débris. Quand tout fut réduit en cendres, la fête fut terminée.
C'est ainsi qu'on célèbre une fin de deuil chez les Commis. Les veuves se remarièrent, et les choses reprirent leur cours accoutumé jusqu'à ce qu'une nouvelle mort amenât encore un deuil et une fêle.
Ces réjouissances sauvages étaient à peine achevées, lorsque Isunghi, l'homme à qui j'avais confié ma maison pendant mon absence et qui en avait pris le plus grand soin, tomba dangereusement malade, Ayant accompagné Jambuai dans une partie de pêche, il avait pris froid et gagné une pleurésie. On me fit appeler. Je vis, au premier coup d'œil, que son état était désespéré, et J'essayai de préparerle pauvre diable à sa fin prochaine ; mais ses amis et ses parents, ne l'entendaient pas ainsi. Ils envoyèrent chercher un célèbre docteur fétiche, et d’après son avis ils organisèrent un infernal tintamarre qui devait, suivant eux, rappeler le moribond à la santé. Le traitement à coup sûr était pire que le mal. (
Les Commis partent de ce principe, c’est que Obambou (le méchant esprit) s’est.introduit dans le corps du malade, et que, tant qu'il y reste, il n’y a aucun espoir de guérison. Il s’agit donc de le déloger ; mais on n'y parvient qu’à force de bruit. En consé-
quence, ils se rassemblent en grand nombre autour du patient,
ENQUÊTE SUR LA SORCELLERIE. 253 et ils battent du tambour et ils-frappent sur des chaudrons le plus près possible de sa tête, et ils tirent des coups de fusil à ses oreilles, et par toute la chambre ils dansent, ils chantent, ils crient le plus fort qu'ils peuvent. Tout ce vacarme dure jusqu'à ce que le malade meure ou qu'il aille mieux. Mais en général il meurt autant du remède que de la maladie, à moins que les exorciseurs ne se lassent les premiers.
Isunghi mourut. Il ne laissait rien ; son frère l’enterra dans le sable, sans bière, etsi peu profondément (comme c’est l'usage) que deux jours après, rendant visite à sa sépulture, je vis que des bêtes féroces étaient venues déterrer le corps et Le dévorer.
En pareil cas, le deuil ne se prolonge guère. Celui-ci ne dura que six jours. Comme il n'y avait ni veuves ni biens, il n'y eut pas de fête. Les parents du défunt passèrent une nuit sous son toit en signe de respect pour sa mémoire, et ce fut tout.
Il y a aussi une autre coutume observée par les Commis, quand un homme vient à mourir. C'est une fête appelée 2chougou, qui a lieu généralement, sinon toujours, le sixième jour après le décès. On boit, on mange et on danse, mais avec bien moins de bruit et de désordre que dans la cérémonie de la mbola ivoga. C'est l'inauguration du deuil. Vous trouverez sans doute comme moi que ce nchougou est une coutume bien extraordinaire.
Lorsque Isunghi fut mort, il restait à découvrir quelles étaient les personnes qui l’avaient ensorcelé. Car les Commis se demandaient entre eux :
« Comment se fait-il qu'un homme jeune, plein de santé, vigoureux, ait pu mourir si subitement ? »
Ils ne croient jamais, comme je l'ai déjà dit, que la mort, en
pareil cas surtout, puisse être naturelle. Ils l’attribuent donc à la
sorcellerie et s’effrayent de voir les sorciers décimer leur population.
On dépêcha un canot sur le lac Anengué pour aller quérir un grand docteur, et l’on en ramena un des fils de Damagongai, un grand coquin. C'était lui qui m'avait proposé le marché dont je vous ai parlé à propos de l'idole ou de la #1buitè des esclaves ; acte de friponnerie insigne.
Quand tout fut prêt pour ses opérations, je vins voir le personnage ; il ressemblait littéralement à un diable. Je n'ai jamais rien vu de plus hideux.
Il portait sur la tête un panache de plumes noires. Ses paupières étaient peintes en rouge; une raie rouge, qui partait du sommet du nez, lui partageait le front par la moitié. Une autre ligne rouge faisait le tour de sa tête. Il avait la figure peinte en blanc, avec deux cercles rouges de chaque côté de la bouche. A son cou pendaient un collier d'herbes et une corde à laquelle était attachée une petite boîte mystérieuse qui contenait des fétiches. Des bandes de peau de léopard et d’autres peaux d'animaux sauvages lui couvraient la poitrine et pendaient autour de lui. A chaque pièce de cet attirail sauvage était attaché un charme particulier. Une grande raie blanche lui descendait de chaque épaule jusqu'à la main, et l’une de ses mains était aussi toute peinte en blanc. Pour compléter cette horrible mascarade, il portait autour des reins une ceinture de petites sonnettes. +
Il s’assit sur une scabeau, et posa, devant, une nouvelle boîte remplie de talismans, et surmontée d'un miroir, à côté d'une corne de buffle dans laquelle était une certaine poudre noire qui devait, disait-il, recéler plusieurs esprits. Le digne docteur avait
de plus un petit panier plein d'os de serpent qu'il remuait sou-
LE VILLAGE ABANDONNÉ. 255 vent pendant ses conjuralions, ainsi que diverses peaux auxquelles élaie nt attachées de petites sonnettes. Devant lui se tenait un aide qui tapait sur une planche avec deux baguettes,
Tout le village se rassembla autour de ces deux personnages. Le docteur inspirait au peuple une confiance absolue dans son pouvoir surnaturel. Après avoir prolongé ses conjurations au delà de toute mesure, il en vint enfin à une dernière cérémonie. Il commanda à Jambuai d'appeler successivement par leurs noms tous les habitants du village, afin de le mettre à même de désigner le sorcier. A chaque appel de nom, le vieux coquin consultait son miroir, comme pour voir si les signes de la sorcellerie y apparaîtraient.
Pendant toute cette cérémonie, je me tenais à côté de lui, ce qui paraissait le gêner beaucoup. A la fin, quand tous les noms eurent été appelés, mon drôle déclara qu'il ne pouvait découvrir le sorcier, mais qu'un malin esprit s'était établi dans le village et ferait mourir encore beaucoup de monde, s'il continuait d'y de-
meurer. Je crus voir dans cette conclusion une odieuse insinuation contre moi. Je n'avais cependant aucune idée, jusqu'à l'expérience que j'en fis le lendemain, de l’extrème importance que les nègres attachent à la moindre parole de ces Ouyangas, ou docteurs.
Le lendemain matin, tout était en rumeur dans le village. Les habitants paraissaient terrifiés. Ils disaient que leur rbuêti ne voulait plus qu'ils demeurassent là plus longtemps, qu'elle était irritée, qu'elle les tuerait, ete. Is se mirent dès lors à déménager leurs effets et à démolir leurs maisons ; la nuit venue, on me laissa seul avec un jeune mpongué et mon petit garcon de l'Ogobai, Macondai, qui tous deux, je crois, auraient voulu être bien loin,
comme les autres.
— I] n'osait pas, me dit-il, rester avee moi; car la mbuiti s'était prononcée. Il m’engageail, en ami, à déménager aussi. Personne ne me voulait de mal; seulement on était bien obligé de partir. I n'irait pas d'ailleurs s'établir bien loin, etc.
Je ne me souciais pas du tout de quitter ma maison et un établissement qui m'avaient coûté tant de peine à fonder. Je convoquai donc les déserteurs en assemblée générale, mais je ne réussis qu'après des difficultés infinies à retenir autour de moi quelques uns de mes rameurs et de mes compagnons de chasse. Une fois résignés, ils se mirent à se construire des cabanes et à fonder un petit village; puis, à ma grande surprise, ils m'en offrirent la souveraineté. Maisje me rappelais la manière dont on élit un nouveau roi au Gabon, et je ne savais trop si la même coutume n’existait pas chez les Commis. L'idée de la cérémonie qui précède le couronnement me détourna d'accepter cet honneur. En définitive, mes hommes me prirent pour second chef, comme vice-roi
de Rampano, et mon ambition s’en trouva satisfaite.