CHAPITRE XXX
Excursion dans des régions inconnues. — Quengueza m'envoie son fils en otage. — Je le ramène ayec moi. — Bon accueil du roi. — Nos harangues, — Quengueza a peur d’un sorcier. — Scène d’incantation.
Le temps se passait. Il y avait déjà plusieurs années que J'avais quitté les États-Unis. J'étais cependant bien décidé à aller encore explorer les sources du Fernand-Vaz, et à visiter des pays où aucun homme blanc n'avait jamais pénétré.
Quengueza m'avait envoyé son fils aîné, appelé Kombé (le soleil), chargé pour moi d'un présent de bois d'ébène, et son plus jeune fils, un enfant de douze ans, nommé Akounga. Il m'engageait à venir le trouver en laissant Akounga entre les mains de Rampano comme un otage pour ma süreté. « Vous voyez, me faisait-il dire, que je n’ai pas peur de vous, vous pouvez donc vous fier à moi. »
Il fallut prendre un grand bateau; car un canot ordinaire n'aurait pu contenir les bagages, la poudre, les balles, les fusils, les provisions et les médicaments que j'emportais avec moi : ce devait être un long, un très-long voyage. J'étais le premier homme blanc qui s’aventurât dans cette direction, et je désirais pousser mes recherches le plus loin possible.
Nous étions en tout quinze personnes sur mon bateau. Un au-
tre canot, qui portait aussi quinze hommes, nous suivait. Le
plus jeune fils de Quengueza était des nôtres ; car je n'ai jamais eu la mauvaise pensée de séparer un pauvre enfant de son père et de sa mère. Je pris aussi avec moi le vaillant petit Macondai, que je voulais d’abord laisser en arrière comme trop faible pour supporter les fatigues du voyage ; mais il me pria si instamment de l'emmener que je finis par y consentir. Je n’eus pas lieu de le regretter : il se conduisit comme un homme. Ses forces se développèrent avec les années, et je voudrais que vous l’eussiez vu se battre à mes côtés dans le pays d'Ashango.
A la fin, après beaucoup de peines et de fatigues, nous parvlumes au village de Goumbi, résidence du roi Quengueza. On nous y fit une réception triomphale. C’étaient des acclamations et des détonations à ne pouvoir s'entendre. Toute la population de Goumbi se précipita sur la rive pour me voir. Je fus mené en grande pompe sous un immense hangar capable de contenir au moins mille personnes et garni de bancs tout autour. Aux habitants élaient mêlés beaucoup d'étrangers, attirés de toutes les parties de l'intérieur, par la nouvelle de ma visite à Goumbi. Ils
m'examinaient avec curiosité; mes cheveux surtout excitaient leur étonnement.
Un siége fort élevé m'était destiné ; il y en avait un autre à côté pour Quengueza, qui parut bientôt, la figure rayvonnante de Joie. Il me secoua les mains et nous nous assimes.
Un profond silence régnait dans l'assemblée. Quengueza était un grand vieillard maigre, à chevelure (ou à laine) blanche, à la contenance sérieuse, laissant deviner beaucoup d'énergie et de courage, qualités qui lui avaient valu dans son pays une juste célébrité. Quand il était plus jeune, tout le monde le redoutait ;
mais, à présent qu'il était devenu chef de sa tribu et qu'il avan-
PORTRAIT DE QUENGUEZA. 263 çait en âge, il se montrait plus doux et plus pacifique, à la grande joie des peuplades d'alentour. C'était un homme d'une intelligence et d'un tact des plus remarquables. Il m'apprit qu'il était en deuil de son frère aîné qui était mort depuis deux ans et qui lui avait trausmis la souveraineté du clan des Abouyas.
Quengueza portait un chapeau noir et un pagne noir, tous deux de fabrique Ashira; point de chemise, bien entendu; cet article d’ailleurs est interdit par le deuil. Il avait par là-dessus un paletot américain qui était trop petit pour lui. ;
Quand le roi m'eut souhaité la bienvenue, j'appelai son petit garçon, Akounga. Celui-ci s’avança, et je dis alors à Quengueza, assez haut pour être entendu de tout lè monde : « Vous m'aviez envoyé cet enfant en otage, pour qu'il répondit de ma sûreté, pendant que je venais vous rendre visite; mais je n'ai aucune crainte : je vous aime et je me fie à vous; je n'ai donc pas besoin d’otage. Ainsi laissez cet enfant retourner près de sa mère. »
A ces mots éclatèrent des acclamations à tout rompre et le peuple parut transporté de Joie.
Le roi se leva pour me répondre et aussitôt le silence se rétablit ; car Quengueza inspirait un profond respect à ses sujets. Il leur parla ainsi en me montrant :
— Voici mon atangant (homme blanc). Il arrive d'un pays lointain pour me connaître, et j'ai élé le trouver pour le prier de venir ici. Vous le voyez, il est venu. Ne faites aucun mal à ceux qui l’accompagnent ; quant à lui, je n'ai pas besoin d'en parler ; qu'on leur fournisse des vivres à discrétion; traitez-les bien ; ne dérobez rien. Si vous n'agissez pas comme je vous le dis, ce
sera entre vous et moi une terrible affaire!
Il prononça ces derniers mots d'une voix tonnante.
Puis, s'adressant aux Ashiras et aux Bakalais qui se trouvaient dans l'assemblée, il ajouta du même ton : « Prenez garde! ne volez rien à mon homme blanc. Si vous vous en avisez, je vous ferai tous vendre! »
Après quoi, le roi m'offrit des provisions de bananes et de cannes à sucre, avec une centaine de poules et quelques chèvres, et la séance fut levée.
Plus je restais près de Quengueza, plus je me sentais d'affection pour lui. Son seul défaut, celui de sa race, hélas! et de son pays, c'était une extrême superstition. Depuis un an il n'avait point passé dans une certaine rue qui conduit directement au fleuve, et il aimait mieux s’astreindre à faire un long détour que d'y mettre le pied... Savez-vous pourquoi? C’est qu'on lui avait dit, quand il avait éténommé roi, que cette rue avait étéensorcelée par un de ses ennemis. Aussi croyait-il fermement que, s'il passait par là, il mourrait. Cette idée superstitieuse avait pris naissance dans je ne sais quel rêve qu'il avait fait, et que l’on avait interprété de cette façon.
Plusieurs tentatives avaient été faites par des docteurs renommés pour chasser le sorcier (aniemba) qui barrait traîtreusement le passage au malheureux roi; mais Quengueza, si crédule en fait de sorcellerie, ne l'était guère quant à la science des prétendus exorciseurs. Il craignait toujours que l’aniemba ne fût pas parti, etle plus sûr pour ne pas le rencontrer, c'était, selon lui, de continuer à prendre un autre chemin ; mais ses sujets se montraient fort contrariés du malencontreux obstacle qui empêchait le roi de passer dans leur plus belle rue.
On tenta un dernier effort pour expulser ce terrible aniemba.
SUPERSTITION DU ROI. 265 Un célèbre docteur fut mandé du fin fond du pays des Bakalais pour accomplir cette cérémonie. Il se nommait Aquailai.
Un soir, le peuple se rassembla en foule sous l'immense hangar où ma réception avait eu lieu. On y alluma des feux, autour desquels on s'assit. Celle enceinte, qui avait cent cinquante pieds de long sur quarante de large, était recouverte de branches et de feuilles de palmier.
Vers dix heures, à la nuit noire, le docteur préluda à ses opé-
Une scène d'incantation.
rations en eutonnant un chant pompeux et plein de jactance, qui proclamait son empire sur les sorciers. A ce signal tous les habitants allèrent se réfugier dans leurs maisons, avec une telle précipitation que deux femmes qui n'avaient pu regagner leur demeure et qui craignaient de s’attarder dans la rue vinrent me demander asile. Tous les feux furent éteints avec soin dans les maisons ; ceux du hangar l’étaient déjà ; et au bout d'une heure
il ne restait plus dans tout le village une seule lumière excepté la
mienne. Tout ce qu'on exigea de moi, ce fut de fermer ma porte. Partout régnaient l'obscurité la plus profonde et le silence le plus complet. Pas une voix, pas un soupir, pas un souffle ne s'échappaient de cette foule agglomérée dans les ténèbres.
A la fin ce silence fut rompu par la voix glapissante du docteur qui, du milieu de la ville où il se tenait, se mit à articuler des paroles dont je ne pouvais saisir le sens. De temps en temps la foule lui répondait en chœur. Cela dura bien une heure ; c'est une des plus étranges scènes auxquelles j'aie jamais assisté. Je ne voyais rien, si ce n’est les figures épouvantées des deux femmes qui s'étaient réfugiées chez moi : pauvres créatures ! Tout le peuple d’ailleurs était aussi effrayé qu'elles. La voix stridente du docteur résonnait étrangement au milieu du silence général; et quand la réponse de ces masses d’assistants perdues dans les ténèbres arrivait confuse et mystérieuse à mes oreilles, la cérémonie prenait je ne sais quel caractère d'évocation fantastique.
A la fin, juste au moment où minuit sonnait à ma pendule, j'entendis le docteur s'approcher. Il avait des clochettes pendues à sa ceinture, et les faisait sonner en marchant ; il allait de maison en maison demander successivement à toutes les familles si le sorcier qui barrait le passage au roi n’était point des leurs. Naturellement chacun répondait non. Alors il se rendit dans la rue ensorcelée et se mit à courir çà et là, en conjurant le sorcier de déguerpir; puis il revint sur ses pas, et déclara qu'il ne voyait’ plus l’Aniemba : — « Très-certainement, ajouta-t-il, ce sorcier intimidé s’était enfui pour ne plus revenir.» A ces paroles tout le peuple se précipita hors des maisons en eriant: « Va-t'en ! val'en ! et ne reviens jamais faire de mal à notre roi! »
On ralluma les feux et l’on se mit à table. Après quoi les feux
SUPERSTITION DU RO. 267 furent éteints de nouveau, et les habilants entonnèrent des chants sauvages jusqu'à quatre heures du matin. Alors on ralluma encore les feux.
Au point du jour, toute la population se rassembla autour du roi pour descendre avec lui la redoutable rue jusqu'au fleuve. Quengueza, je le savais, était un brave chasseur et un brave guerrier ; ilse montrait aussi fort intelligent sur beaucoup de points où éclatait la stupidité de ses sujets ; et, malgré cela, le pauvre roi éprouvait une peur horrible. On lui assurait bien que le sorcier était parti; mais au fond il n’en croyait pas moins marcher à une mort certaine. Il hésita quelques instants ; enfin il se décida à braver sa destinée. Il se mit vaillamment en marche, descendit la rue et la remonta aux applaudissements de tout son peuple.
Ainsi se termina la cérémonie de l'exorcisme. Mais le pauvre Quengueza ne recommença jamais sa promenade. C'était bon
pour une fois : il n'était pas guéri de ses frayeurs.