CHAPITRE XXXI
Chasse au gorille. — Mes compagnons Mombon, Etia et Gampo. — Etia tue un grand gorille. — Grande expédition. — Récits de bivouac sur les gorilles. — Capture d’un jeune gorille. — Sa fin prématurée.
Quengueza avait un esclave nommé Mombon, qu'il aimait beaucoup. Mombon était son intendant, son chambellan, son majordome, son homme d’affaires, enfin, son factotum. L'emploi de Mombon consistait à soigner les affaires particulières du roi, à faire travailler ses esclaves, à surveiller ses plantations et à garder les clefs des maisons royales. En outre, il élait chargé de veiller spécialement à mon bien-être.
Quengueza avait un autre esclave, nommé Etia. Celui-ci était son chasseur favori ; il me l'avait donné pour me servir de guide dans les bois. Cet Etia élait un vieillard de bonne mine, appartenant à une tribu de l’intérieur, où jamais on n'avait oui dire qu'il y eût des hommes blanes dans le monde. II demeurait sur une petite plantation en dehors du village. Il avait là une jolie petite maison et une bonne vieille femme qui me faisait toujours un accueil maternel. Elle avait toujours quelques friandises à me donner. Les fonctions d’Etia consistaient à pourvoir de gibier le garde-manger royal, et, pour s’en acquitter, il allait presque toutes les semaines à la chasse.
Etia et moi, nous étions très-bons amis. Je lui avais fait,
LES HOTES DE QUENGUEZA. 269 ainsi qu'à sa femme, plusieurs cadeaux dont ils avaient été enchantés. Autour de la maison d'Etia étaient disposés en trophées des crânes d’éléphants, d’hippopotames, de léopards et de gorilles.
Parmi les nombreux hôtes de Quengueza était un chef Ashiraæ, qui était venu lui rendre visite. Celui-ci avait un fils, nommé Gambo, déjà renommé comme chasseur. Gambo était un gaillard
d'assez mauvaise mine; mais sous ces dehors ingrats il cachait
Intérieur d’une tribu africaine.
un courage ardent et un bon cœur. Je l'avais pris en grande amilié, et, de son côté, il me le rendait bien. Quelquefois il échappait à Quengueza de dire à son peuple :
« Voyez ces chasseurs, comme ils s'aiment les uns les autres! Les différences d'origine et de pays n'y font rien. Voyez l’affection de mon homme blanc pour les chasseurs noirs !»
En effet nous étions toujours ensemble. Gambo appartenait à
la tribu des Ashiras que je ne connaissais pas encore.
Un jour que nous marchions depuis trois heures à travers bois, nous aperçûmes des traces toutes fraiches de gorilles. Etia s'avança d'un côté, pendant que Gambo et moi, nous marchions de l’autre, en silence. Les gorilles se laissent si difficilement approcher, que nous étions obligés, à la lettre, de ramper à travers les broussailles, quand nous nous trouvions dans leur voisinage. Le chasseur ne saurait s'attendre à bien voir son ennemi avant d'être arrivé tout près de lui; les forêts sont si épaisses et si sombres que, même lorsqu'on louche presque l'animal, on a encore peine à le distinguer. C'est ce qui fait de la chasse au gorille un exercice irrilant pour les nerfs ; car l'idée fixe du chasseur, c’est que, s’il manque son coup, si sa balle ne frappe pas le point juste, l'animal blessé et furieux aura bon marché de lui.
Pendant que nous nous traînions à terre avec la plus grande précaution, un coup de feu retentit tout à coup dans le bois. Nous courûmes vers l'endroit d'où partait le bruit, et nous trouvâmes le vieil Étia tranquillement assis sur le corps d’une femelle de gorille, la plus grande que j'eusse encore vue. Elle mesurait quatre pieds cinq pouces; taille énorme pour une femelle, car elles sont généralement beaucoup plus petites que
les mâles.
Une autre fois, nous organisämes une grande expédition.
Nous devions nous rendre dans un endroit assez éloigné où Etia nous avail fait espérer que nous pourrions prendre un jeune gorille vivant, J'aurais bravé bien des fatigues et des périls pour me procurer un sujet que je pusse envoyer en Europe.
Notre troupe se composait d'Etia, de Gambo, de moi et de dix
hommes, bien armés et munis de provisions pour une couple
RÉCITS DE BIVOUAC. 271 de jours. Mes compagnons étaient couverts de féliches et de talismans. Leurs figures étaient peintes en rouge et ils s'étaient tailladé les mains à plus de cinquante endroits différents. Le sang qui coulait de leurs mains devait, suivant eux, leur porter bonheur. Du reste, ils étaient à peu près nus, ce qui est leur tenue habituelle.
Quant à moi, pour me faire une toilette de circonstance, je m'étais noirci la figure et les mains avec du charbon en poudre et de l'huile. Ma chemise et mon pantalon d’un bleu foncé et mes chaussures noires me donnaient un aspect aussi sombre qu'à n'importe quel nègre de la troupe. Mes révolvers étaient passés à ma ceinture avec mon sac de munitions et ma gourde d’eau-de-vie, et je portais mon fusil en bandoulière. Cet altirail excila l'admiration de la foule qui s'était rassemblée pour nous voir partir.
Quengueza était ravi.
. « Quel homme, s'écriait-il, que ce ntangani! il ne craint : rien. Il ne s'inquiète ni du soleil ni de la pluie ; il n'aime que la chasse. » l
Le vieux roi recommanda à ses sujets d’avoir bien soin de l'homme blane et de le défendre, s'il le fallait, au péril de leurs jours.
Après avoir marché toute la journée, nous arrivämes vers le soir sur les bords d’une petite rivière. Notre premier soin fut d'allumer du feu et de nous construire des huttes de feuillage pour la nuit. A peine avions-nous recueilli du bois et élevé nos abris, qu'il survint un violent orage. Une demi-heure après, le temps redevint clair, on fit cuire des bananes et griller du poisson
fumé.
Dans la soirée, mes hommes s’amusèrent à raconter des histoires de gorilles.
« Mon père, disait l’un, m'a raconté autrefois qu'étant allé un beau jour dans la forêt, il s'était trouvé face à face avec un grand gorille. Mon père avait une lance à la main. A la vue de cette arme, le gorille se mit à rugir. Mon père, frappé de terreur, laissa tomber sa lance. Quand le gorille vit que mon père n'avait plus de lance, il parut satisfait et rentra dans l’épaisseur du bois. Mon père aussi fut bien content et continua son chemin. »
Là-dessus, tous s’écrièrent :
« Oui, oui, c'est ce qu'il faut faire quand on rencontre un gorille ; jetez votre lance, et il ne vous fera pas de mal. »
Gambo prit ensuite la parole :
«Il y a quelques saisons sèches, dit-il, un homme disparut de mon village, après une violente querelle avec son voisin. Peu de temps après, un Ashira de ce même village rencontra dans la forêt un très-grand gorille. C'était l'homme qui avait disparu ; il était changé en gorille. Le monstre s’élança sur le pauvre Ashira, le mordit et lui emporla un morceau du bras, puis il le laissa aller. Le malheureux revint le bras tout ensanglanté et me raconta cette aventure, Puissions-nous ne jamais rencontrer de ces hommes métamorphosés en gorilles ! »
Tous les nègres en chœur :
«Non, ne rencontrons jamais de ces hommes gorilles ! »
Plus tard j'eus occasion de voir, dans le pays des Ashiras, l'individu en question. Il me montra son bras mutilé et me répéta la même histoire.
Ensuite un des assistants reprit :