‹ L'Afrique occidentaleChapitre 52 sur 64 · DOUCEUR DES NATURELS · texte numérisé non relu

DOUCEUR DES NATURELS

La région de l'Ovenga est un pays de montagnes très-étendu et sauvage, couvert de forêts impénétrables et peuplé d'innombrables insectes. On y trouve aussi des animaux de toutes sortes, des oiseaux curieux, des serpents en grande quantité et les formidables fourmis bashikouais, ainsi que des chimpanzés el des gorilles.

Comme j'avais l'intention de rester là quelque temps, j'entrepris de construire un autre village. Mes hommes se mirent en campagne et allèrent chercher dans la forêt des écorces d'arbres, des feuilles et des pieux.

Lorsque le dimanche arriva, je pria Quenguéza de faire reposer tout son monde, en lui expliquant que les hommes blancs ne travaillaient jamais le jour du sabbat.

Le vieillard réfléchit un moment comme un homme embarrassé ; puis il me dit :

« C’est que nous sommes bien pressés. Voyons, est-ce qu'on ne pourrait pas réunir tous les dimanches du mois pour les mettre ensuite au bout les uns des autres ? Comme cela, on n'interromprait pas les travaux et nous nous reposerions qualre à cinq dimanches de suite. Cela reviendrait absolument au même. »

JL avait l'air tout fier de sa découverte. Aussi fut-il bien désappointé quand je lui répondis que ce qu'il demandait était tout bonnement impossible.

Je travaillais avec ardeur à la construction de ma maison, mais l'intensité de la chaleur rendait ce travail très-pénible. I m'y avait pas un souffle d'air dans tout le pays. En outre, la fièvre me reprit de plus belle; mais je coupai court à ses développements.

Obindji m'avait pris en amitié. Tous ces nègres, je le répète,

semblaient m'aimer beaucoup. J'avais un grand nombre d'amis parmi les Bakalais. Deux d’entre eux surtout me témoignaient une vive affection; ils s’appelaient Malaouen et Querlaouen. Je ne sais en vérité lequel des deux m'aimait le mieux. Ils étaient toujours à ma disposition. Si je proposais une partie de chasse, ils se déclaraient prêts à m'accompagner. S'ils tuaient du gibier, ils m'offraient les plus belles pièces. Leurs femmes m'apportaient

tous les jours des cannes à sucre, des bananes ou d’autres mets.

L'épreuve de l'huile bouillante.

Quant à Obindji, point d'efforts qu'il ne fit pour m'être agréable ; et, de son côté, Quenguéza ne me quitlait pas. Partout où j'allais, disait-il, il devait me suivre, et il se faisait bâtir une maison tout proche de la mienne. J'étais à la fois l’homme blanc de Quenguéza et celui d'Obindji, sujet d'orgueil pour l’un comme pour l'autre. Je prenais d'ailleurs à tâche de me bien conduire avec eux, et, par-dessus toutes choses, je voulais qu'ils crussent sans réserve à ma parole. Aussi avais-je bien soin de tenir toujours ce

que j'avais promis. Ils en prirent note et ne doutèrent jamais de

L'ÉPREUVE DE L'HUILE BOUILLANTE. 281 moi. Ces pauvres gens n'ont pas de mot dans leur langue pour caractériser ce que nous appelons un honnête homme, mais ils savent fort bien discerner un menteur d'avec un homme sincère, et font grand cas de la sincérité.

Un jour je vis mettre en pratique une épreuve solennelle consacrée par les croyances du pays. Un jeune garçon, fils d'Aquilai, de ce docteur qui avait expulsé l'Aniemba (ou le sorcier) de la grande rue de Goumbi, accusait un des hommes de Quenguéza d'avoir endommagé le canot d’un Bakalai. Le propriétaire demandait une indemnité; mais les hommes de Goumbi niaient que l'inculpé fût l’auteur de cette avarie. Ils réclamèrent l'épreuve judiciaire. On fit venir un docteur Ashira qui se trouvait dans le village. Celui-ci jugea que le seul moyen de faire éclater la vérité était l'épreuve de l’anneau chauffé à l'huile. Là-dessus, en présence des Bakalais et des gens de Goumbi réunis, on procéda sans retard à l'expérience.

Le docteur Ashira posa par terre, à peu de distance les unes des autres, trois büûches quise touchaient par leurs extrémités ; puis il entassa du menu bois entre elles jusqu'à leur niveau. Un vase à moitié plein d'huile fut placé ensuite sur ce bûcher, auquel on mit le feu. L'huile aussi s’enflamma. Pendant qu'elle brülait, le docteur jeta dans le vase un anneau de cuivre. Il resta ensuite debout, à côté, tenant à lamain une tasse remplie d'herbes mouillées dont il prenait de temps en temps quelques brins pour les jeter dans l'huile. La flamme alors se ravivait. En peu de temps tout fut brûlé; c'était le moment de l'épreuve. On commanda à l’accusateur, au jeune garçon, de prendre l'anneau dans le vase. Il hésita quelques instants, mais son père le pressa d'obéir.

« Voyons, criait le peuple, voyons s'il a menti ou s’il a dit la vérité ! »

A la fin, le pauvre diable plongea sa main dans le vase et retira l'anneau chauffé à blanc ; mais ille laissa retomber bien vite, après s'être cruellement brûlé les doigts. A cette vue, ce ne fut qu'un cri : «Ia menti! ila menti !» et l’homme de Goumbi fut déclaré innocent. Je me permis de faire entendre que celui-ei se serait également brûlé les doigts s’il eût touché à l'anneau, mais per-

sonne n'eut l'air de considérer l'affaire sous ce point de vue.

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