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CHAPITRE XXXIII

Le kooloo-kamba. — La gouamba, ou le besoin d'alimentation animale. — Exploration de la forêt. — Chasse au gorille. — Un grand gorille à dix pas de nous. — Ses rugissements de rage. — I] s’avance sur nous.

Nous nous établimes dans un village bakalai abandonné, à quelques milles des bords de l'Ovenga, et à dix milles au-dessus d'Obindji. J'étais heureux de n'avoir pas d'olako à construire.

J'avais avec moi quelques Bakalais, parmi lesquels naturellement élaient mes bons amis Querlaouen et Malaouen. Gambo faisait aussi partie de notre troupe.

Dès que nous fûmes bien installés, nous allâmes reconnaitre les traces des gorilles. Il était trop tard pour entrer en chasse ; d’ailleurs nous nous sentions trop fatigués. Le soir, Malaouen vint me dire qu’il avait entendu le eri du kooloo-kamba, et qu'il savait bien où trouver cet animal quand il ferait jour.

Je lui demandai ce que c'était que le kooïoo-kamba, ear je n'en avais aucune idée; je n'avais même jamais entendu prononcer ce nom-là. 11] me répondit en me faisant la description de cet animal ; ce qui me jeta dans un profond étonnement, car je vis qu'il s'agissait d'une nouvelle espèce de singe pareil à l’homme, d'un nouvel homme des bois enfin, dont je n'avais jamais oui parler. Les gens de Goumbi l'avaient nommé kooloo-

kamba, à cause de son cri d'appel « £oo/oo », et les Commis y

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avaient ajouté le mot «kamba», qui signifie parole. Les Bakalais l'appelaient {out simplement koola.

Je dormis à peine de la nuit, dans l'agitation où mettait la perspective du lendemain. Les Bakalais m'avaient dit que le kooloo-kamba était une espèce très-rare chez eux, et qu'il n’y avait guère chance d'en trouver d’autres que celui dont Malaouen avait entendu le eri.

Cette longue nuit s'acheva enfin. Dès le point du jour je mis mes hommes sur pied ; nos armes étaient préparées de la veille, et nous partimes. Nous étions partagés en deux troupes : la mienne avait cheminé dans la forêt depuis une heure, à travers un sentier qui nous menait nous ne savions où, lorsque je mis étourdiment le pied sur une colonne de fourmis bashikouais, qui me mordirent cruellement, jusqu'à me faire crier; ces enragées petites bêtes, furieuses d’être dérangées dans leur marche, montaient après moi, s’accrochaient à mes jambes et à mon pantalon que je fus obligé d'ôter : je m'élançai lestement hors du chemin suivi par la grande armée, dont celle-ci n'était que l'avant-garde, mais je n’en fus pas quilte sans de nouvelles morsures.

A peine élions-nous débarrassés des bashikouais, que nos oreilles furent frappées d’un eri singulier. C'était celui du singe que nous cherchions : «koola-kooloo, koola-kooloo », entendimes-nous à plusieurs reprises. Je n'avais avec moi que Gambo et Malaouen. Gambo et moi nous levämes les yeux, et nous aperçûmes, perché sur une haute branche d'arbre, un grand singe. Il ressemblait à un homme chevelu. Nous tirâmes tous les deux à la fois, et tout aussitôt le pauvre animal tomba pesamment sur le sol. Je me précipitai, empressé de voir si en effet j'avais bien

devant moi une espèce nouvelle. Je reconnus tout de suite que

LE KOOLOO-KAMBA, 285 ce m'était ni un nshiego-mbouvé, ni un chimpanzé ordinaire, ni un gorille. Encore un jour heureux daus mon calendrier ! Ce kooloo-kamba était, sans aucun doute, une nouvelle variété de chimpanzé.

Nous eùmes bientôt rétiré les entrailles de l'animal ; nous ne trouvämes dans son estomac que des graines, des noix et des fruits, qui n'étaient pas encore digérés.

était un mâle, parvenu à toute sa croissance. Il mesurait quatre pieds trois pouces de hauteur; il était vigoureusement charpenté; ses épaules étaient fortes et carrées. IL avait la tête toute ronde, avec des espèces de favoris qui lui encadraient la

face et le menton. La face élait arrondie, les pommettes saillantes et les joues creuses; la rondeur de la tête et la saillie des pommettes me rappelaient la forme du crâne des Indiens ou des Chinois. Le poil était noir et long sur les bras, qui cependant en étaient dépourvus par places. Ses oreilles étaient grandes et d’une forme pareille à celles de l'homme. On n'a rieu pu me dire des habitudes de cet animal, si ce n’est qu'on le trouve en plus grand nombre quand on s’avance dans l'intérieur du pays.

J'ai emporté la peau de ce kooloo-kamha à New-York, où on a pu la voir depuis plusieurs années.

Lorsque nous revinmes à Obindji, ou chez Obindji, nous y fûmes rejoints par mon brave ami Querlaouen. I avait tué un cochon sauvage et il m'en donna la moitié. Les nègres se régalèrent du kooloo-kamba, auquel je n'avais garde de toucher; aussi le cochon sauvage fut-il le bienvenu pour moi, comme pour Quenguéza. Nous le retrouvâmes poussant presque des cris de douleur qui lui étaient arrachés par une affection maladive, très-

commune dans celte partie de l'Afrique, que l’on appelle la

gouamba, et pour laquelle, Dieu merci, nous n’avons pas de nom. La gouamba est un appétit de viande, impérieux, désordonné, qui provient d'une nature épuisée. L'alimentation végétale ne suffit pas aux besoins de notre organisation. Ces Africains passaient des jours, des semaines, quelquefois même des mois, sans pouvoir se procurer aucune espèce de viande ; alors, quelque ali ment qu'on leur offrit, ils le regardaient avec dégoût, en s’écriant : «gouamba !» ce qui veut dire: « j'ai horreur de cette nourriture; il me faut de la viande; j'en ai besoin; je ne me soucie pas d'autre chose. »

Je pris part à plusieurs campagnes contre les gorilles, pendant que je demeurais chez les Bakalais, dans les régions supérieures de l’Ovenga. Malaouen, Querlaouen, Gambo et moi, nous partions ensemble et nous restions quelquefois des journées entières dans les parties les plus épaisses de la forêt. De temps en temps nous retournions à Obindj1 pour renouveler nos provisions de bananes, et nous repartions de nouveau pour la chasse, rôdant au hasard dans toutes les directions. Il nous arriva souvent d'explorer des régions nouvelles, souvent aussi de nous perdre dans des solitudes montagneuses et sauvages, où l’on errait des journées entières sans rien tuer.

Nous eûmes beaucoup à souffrir dans plusieurs de ces excursions, il fallait s’armer de courage et de patience : nous faisions plus que maigre chère, et quelquefois j'étais abattu par la fièvre.

Un jour, jour remarquable ! nous étions à la recherche des gorilles, dont nous avions deviné le voisinage, à la vue de certain fruit pulpeux en forme de poire dont ces animaux sont trèsfriands. J'aime beaucoup aussi Le goût légèrement acide de ce fruit,

qui est recherché par les nègres aussi bien que par les gorilles.

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