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TERRIBLE RENCONTRE

Nous trouvions partout des traces de gorilles, et toutes sifranches, que ces animaux, selon toute apparence, nous devançaient de très-près. Cherchaient-ils à nous éviter ? Je le croyais sans en être sûr. Pour en avoir le cœur net, nous battimes les buissons pendant plus de deux heures, à la découverte du gibier. A la fin, un énorme gorille sortit tout à coup du fourré, ets’avança droit sur nous en poussant un terrible cri de rage, comme pour nous dire : « Je suis las de me laisser poursuivre ; me voici ; je viens à vous.»

C'était un mâle solitaire; ces animaux sont les plus féroces de tous. Il faisait résonner la forêt de son rugissement, semblable au roulement du tonnerre qui gronde dans le lointain.

Il était à peu près à trente pas de nous quand il se montra. Nous nous rassemblâmes vite en un seul groupe. J’allais l’ajuster pour l’abattre à l'endroit où il se tenait debout, lorsque Malaouen me retint, en me disant tout bas :

« Pas encore. »

Nous demeurâmes donc immobiles et muets, le fusil à la main. Le gorille nous considéra une minute ou deux de son œil fauve et gris; puis il se mit à se battre la poitrine de ses deux bras gigantesques ; — quels bras, bon Dieu ! —- puisil poussa un nouveau rugissement de défi et marcha sur nous. L'horrible regard ! je ne l'oublierai jamais.

Il fit une seconde halte à vingt pas de nous. Je levai mon arme ; mais Malaouen me répéta : «Pas encore ». Qu’allons-nous devenir, juste ciel! si nos fusils rataient, ou si nous ne faisions que blesser l'énorme bête ?

Nouveau rugissement ; nouvelle marche sur nous : le gorille n'était plus qu'à quinze pas. Je pouvais alors voir distinctement

sa hideuse face; elle était contractée par la rage : ses dents puis-

santes s’entrechoquaient et faisaient entendre leur grincement ; la peau de son front, rejetée en avant et en arrière, faisait mouvoir en tous sens le poil qui la recouvrait, et donnail à ses traits une expression diabolique. 11 poussa encore un rügissement à faire trembler la forêt; il me sembla qu'un coup de tonnerre ébranlait le sol sous mes pieds; puis le monstre nous regarda en face, et se

battant la poitrine, avança encore.

Attaque d’un gorille.

«Ne tirez pas trop tôt, dit Malaouen; si vous ne le tuez pas, il vous tuera. »

Cette fois, lorsqu'il fit halte, il n’était plus qu'à dix pas de nous. Ma respiration haletait : je ne perdais pas de vue l'horrible bête.

«Attention !» avait dit seulement Malaouen quand elle s'était remise er marche, et, dès qu'il la vit arrêtée : «Feu!» cria-t-il.

Le gorille ouvrait la gueule pour rugir, mais déjà il avait trois

TERRIBLE RENCONTRE. 289 balles dans le corps; il tomba la face contre terre, mort sur le coup, sans se débattre.

C'était un monstrueux animal, quoiqu'il ne fût pas encore des plus grands. Sa taille était de cinq pieds six pouces; ses bras mesuraient une largeur de sept pieds deux pouces. Sa vaste poitrine musculeuse avait cinquante pouces de tour, son orteil en avait cinq trois quarts. Ses bras n'étaient que d'énormes faisceaux de muscles, et ses jambes, ainsi que ses pieds (assez pareils à des griffes) étaient si fortement articulés pour agripper et saisir, que je me rendis parfaitement compte de la croyance où sont les nègres que cet animal se tient caché dans les arbres pour guetter sa proie, prêt à accrocher au passage avec ses pieds et à tirer à lui toute espèce de créature vivante, léopard, buffle ou homme.

La face du gorille était d'un noir très-foncé. Sa large poitrine, où se développait loute sa vigueur, n'avait pas de poils; la peau qui la recouvrait était semblable à du parchemin. Le reste du corps élait couvert d’un poil gris.

Pendant que l'animal s’avançait vers nous, debout sur ses jambes ‘de derrière, en nous regardant en face d’un air de défi, comme peu d'animaux osent le faire, je frémissais d'horreur, croyant voir

se dresser devant moi une hideuse image de l'espèce humaine.

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