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CHAPITRE XXXIV

Nous remontons la rivière jusqu’à N’calai-Boumba. — Terrible accès de fièvre. — Soins empressés que me prodiguent les indigènes, — Anguilai accuse ses sujets de m'avoir ensorcelé. — Je me lève de mon lit pour le calmer. — Un enfant mis en pièces pour crime de sorcellerie, — Une idole bien utile. — Les ébéniers.

Je me remis avec Quenguéza à remonter le cours de l’Ovengo. Nous résolûmes de nous rendre chez un chef nommé Anguilai, dont lé village s'appelait N'calai-Boumba.

Partis d'Obindjile matin de bonne heure, nous passâmes devant plusieurs villages Bakalais, dont le plus grand, Npopo, recut plus tard ma visite. Les bords de la rivière étaient partout couverts de bois, mais fort peu peuplés d'animaux. Je ne vis de toute la journée qu'un monkey et quelques oiseaux.

Anguilai, un des vassaux de Quenguéza, chef bakalai fort puissant, que j'avais déjà vu chez Obindji, me fit une réception cordiale. |

Son village était le pays le plus chaud que j'eusse encore trouvé en Afrique. N'calai-Boumba est situé dans le fond d’une vallée; ses maisons, toutes basses et toutes serrées, rendaient pour moi ce séjour intolérable. Ce village ne datait guère que d’une année, et sa population avait émigré de l’intérieur ; les plantations de bananiers y étaient très-considérables.

Vers la fin d'avril je me mis au litavec la fièvre. C'était Le plus

ACCÈS DE FIÈVRE, 291 fort accès que j'eusse encore ressenti; aussi tombai-je dans un abattement complet. Je ressemblais presque à un homme mort : pas une goutte de sang ne colorait mon visage. Je n'avais pas la moindre force; je ne pouvais ni manger ni marcher.

Pendant trois jours j'eus de violents redoublements de fièvre ; le sang me montait au cerveau et je battais la campagne. C'esl du moins ce que me dirent les indigènes qui me soignaient, car je ne pus me rappeler ce que j'avais dit. Je sais seulement que j'avais la tête en feu et que je souffrais à en être fou. Au milieu de mes accès de fièvre, je pensais quelquefois que j'allais mourir et je recommandais mon âme à Dieu.

Quand on me vit malade, les habitants vinrent me supplier de ne plus chasser à l'avenir avec tant d’ardeur et d'opiniâtreté. « Regardez-nous, disaient-ils, nous chassons un jour et nous nous reposons deux. Quand par hasard nous chassons trois jours de suite, nous nous reposons indéfiniment, tandis que vous, vous allez tous les jours à la chasse. »

Je me disais en moi-même: ils ont raison, et je suivrai leur avis; mais c'était bien difficile, car je sentais bien que je n'avais pas là autre chose à faire, et que j'accomplissais une sorte de mission. Sous un climat si malsain on ne saurait vivre bien long-temps ; aussi avais-je hâte de faire en peu de temps le plus de besogne possible. Je brûlais du désir de mettre en lumière toutes les curiosités de cette partie du monde; je sentais l’âge me gagner et il me restait encore une bien grande tâche à remplir. Je priai done le ciel de m'accorder assez de force pour mener à bien mon entreprise.

Je n’oublierai jamais la bonté des femmes du pays, ni le soin qu'elles out pris de moi pendant que j'élais malade. Pauvres

créatures ! comme leurs maîtres les maltraitent ! comme ils

abusent d'elles! Vraies esclaves, condamnées aux plus basses fonctions, elles ne recoivent que des coups et des injures; et cependant, à la vue des souffrances d'autrui, leurs cœurs s’attendrissent comme le cœur des femmes civilisées. Je n’eus pas plutôt ressenti les atteintes de mon mal, que ces bonnes âmes vinrent me prodiguer leurs soins et leurs attentions de toute espèce; elles s’asseyaient près de moi pour m'éventer, elles m'apportaient des uattes pour mon lit, elles bassinaient ma tête brûlante avec de l'eau froide, elles apaisaient ma soif avec des fruits rafraichissants de leurs bois. La nuit, quand je m'éveillais en proie à quelque cauchemar fiévreux, je les entendais, dans l'obscurité, me plaindre et chercher entre elles les moyens de me soulager.

Plus je réfléchis à toutes mes épreuves, plus je sens le besoin de rendre grâce à Dieu. C’est lui qui, partout où je suis allé, a rendu les cœurs humains, tendres et bienveillants ‘pour moi, et qui, jusque sous la peau noire du sauvage enfant de l'Afrique, a glissé un rayon de sa charité divine !

Anguilai et Quenguéza s’émurent vivement de ma maladie. Anguilai accusait ses sujets de m'avoir méchamment ensorcelé. Une nuit il se mit à parcourir tout le village, en menaçant à haute voix de tuer les sorciers qu'il pourrait découvrir. Je fus obligé de me lever pour aller dire à Anguilai que son peuple et tous les Bakalais me portaient trop d'affection, J'en étais sûr, pour désirer que je fusse malade. À ces mots, ilss’écrièrent tous d’une voix : « Oui, oui, c'est vrai. »

Quelques jours après, je me trouvai en état de marcher un peu, et j'allai m'établir dans la forêt, où je souffrais moins de la chaleur que dans ces petites et étroites habitations.

Quel chagrin j'éprouvais parfois en voyant ces nègres, si bons

UN ENFANT MIS EN PIÉCES. 293 naturellement, livrés à des superstilions qui les poussaient à commettre les plus horribles cruautés ! Un enfant de dix ans à peu près avait été accusé de sorcellerie ; quand on l'interrogea, il répondit naïvement qu'il avait composé un sortilége. Là-dessus tous les habitants, comme possédés d’une fureur démoniaque, saisirent leurs lances et leurs couteaux et mirent en pièces le pauvre petit. J'étais allé me promener hors du village, et j'y rentrai

justement pour être témoin de cette abominable scène. Je ne

L'idole du village de Npopo.

pus même faire comprendre à ces hommes l'horreur de leur action sanguinaire. Ils étaient encore transportés de rage à l’idée que ce malheureux enfant avait composé un sortilége pourles'tuer, et plusieurs heures après celle fureur n'était pas encore apaisée.

J'étais si indigné que je retournai dans les bois. Je pris un senlier qui me mena au village de Npopo, qui n'était pas loin de N'calai-Boumba. Je voulais rendre visite à son chef, Aquailai.

C'était le même docteur qui était venu à Goumbi chasser l'A-

niemba de la grande rue. Le village était désert; les habitants étaient allés dans les bois. Toutes les demeures étaient ouvertes, et ce qu’elles contenaient à la merci des voleurs. Les poules et les chèvres erraient en liberté, et je m'étonnais de voir toutes choses laissées ainsi à l'abandon. Mais, au milieu du village, veillant sur tout ce qui l’entourait, se dressait une idole (Mbuiti), la déesse de Npopo, divinité aux yeux de cuivre, dont la fonction spéciale était de faire bonne garde et d'assurer le respect des propriélés. Ceci me semblait absurde ; mais on m'assura que jamais personne n’eût osé commettre un vol sous les yeux de celte Mbuiti ; et, en effet, il ne s’en était jamais commis.

Cette idole qui rendait tant de services, contrairement à ce qui se passe habituellement, était grossièrement façonnée dans un bloc d’ébène. Elle avait à peu près deux pieds de haut. Sa figure était celle, d’un homme, avec un nez et des yeux de cuivre, et son corps élait recouvert d'herbe.

Nous partimes un jour dans les bois d'ébéniers. L’emplacement où nous nous fixâmes, était situé à neuf milles environ de la rivière, sur le bord d'une longue montagne, près d'un ruisseau frais et limpide, qui descendait de cascade en cascade dans la plaine, avec un doux murmure qui me charmait l'oreille, pendant que j'étais couché, faible et malade encore, sous les cimes croisées de cinq gros ébéniers. Tous les bois d’alentour étaient pleins d'ombre et de fraîcheur. C'était un endroit délicieux! mais, hélas ! on y mourait de faim. J'envoyai les chasseurs à la découverte. Ils restèrent deux jours absents et ne rapportèrent rien. Le gibier était très-rare dans cette forêt, et sans un askinga, espèce de filet en usage dans plusieurs villages bakalais, nous n’aurions

pas pris grand'chose.

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