CHAPITRE IV
La baie de Corisco. — Les mangliers. — Innombrables troupes d'oiseaux. — Ce que je trouvai dans la poche de l'estomac d’un pélican. — Enterrement d’un vieux roi et couronnement d’un nouveau.
Vous m'avez suivi dans le pays de Benilo et au cap Saint-Jean. Je vais maintenant vous conduire un peu plus loin sur la côte, jusqu'à la baie de Corisco : là, deux rivières déversent leurs eaux dans la mer, l’une s'appelle le Muni, et l’autre la Monda.
Je laisse de côté le Muni, où nous aurons occasion de revenir, et je ne veux vous parler que de la Monda. Elle traverse un terrain bas et marécageux ; son lit est encombré de vase. Les mangliers croissent en abondance sur ses bords. Chaque branche de ces arbres, chaque rameau submergé, sont couverts d'huîtres ; de telle sorte qu'à la marée basse on découvre au loin, de distance en distance, des bancs immenses de ces mollusques.
Les mangliers, sur lesquels les huîtres se greffent si singulièrement, sont des arbres fort extraordinaires. Outre que leur tronc principal croît à une hauteur énorme, un bois tout entier de mangliers pourrait provenir d'une seule souche ; car les branches ramenées à terre y poussent dans le sol des rejetons, qui, à leur tour, prennent racine et deviennent des arbres ; si bien que toute
la forêt est, on peut le dire, une seule et même végétation.
LA BAIE DE CORISCO. 31 Les habitants du pays situé à l'embouchure de cette rivière portent le nom de Shekianis. C’est une tribu fort belliqueuse ; la plupart sont armés de fusils ; ils les reçoivent des bâtiments de commerce qui viennent de temps en temps leur acheter du bois rouge, de l'ivoire ou de la gomme.
Je parvins à cette embouchure dans un petit canot, manœuvré par quelques Mbingas. Ce canot, creusé dans un tronc
d'arbre, avait un mât et une voile. A l'entrée de la rivière, au-
Troupe d'oiseaux sauvages,
dessus des marécages qui entourent ses bords, s'élèvent deux montagnes. Sur le sommet de l’une d'elles est situé un village de grandeur médiocre. Ce fut là que je m'arrêtai.
A la marée basse, les bords marécageux de la rivière restent à découvert. Il s'y presse une multitude d'oiseaux telle que je n'en ai jamais vue nulle part. C’est par milliers de milliers qu'il faudrait les compter. Le rivage, les îles, les bancs de sable et l'eau
en sont tellement couverts, que ce spectacle tient du prodige. Des
bandes serrées de pélicans, flottilles vivantes, nageaient majestueusement à une certaine distance de mon canot. Vous me demanderez sans doute quelques explications sur ces pélicans. Je vais vous les donner : ce sont de grands oiseaux, armés d'un énorme bec, au-dessous duquel s’enfle une vaste poche, capable de contenir plusieurs livres de poisson ; ils sont palmipèdes, et leur plumage est blanc. Je voudrais que vous les vissiez quand ils gueltent leur proie ; avee quelle précaution ils fouillent l'eau pour la chercher, et avec quelle prestesse ils lancent sur elle leur redoutable bec! En un instant le poisson est tué et englouti dans leur poche; et c’est seulement lorsqu'elle est pleine, que maître pélican commence son repas. Cette poche, où le poisson s’amasse, est un véritable garde-manger.
De temps en temps un rang de flamants se déploie sur le rivage, éclatant comme une ligne de feu. Qu'ils sont beaux, ces flamants! et que leur aspect est étrange quand ils se tiennent immobiles sur leurs longues pattes rouges ! ce sont d'ailleurs des oiseaux très-farouches, et dont l'approche est difficile.
Partout où la vase émergeait hors dé l'ean, on voyait s’y poser des hérons, des grues, des mouettes de toute espèce. Partout aussi le regard rencontrait de jolis oiseaux blancs (Ægretta flavirostris), et, quand les arbres du rivage en étaient couverts, on eût dit un effet de neige.
Naturellement je voulus tuer quelques-uns des bipèdes si variés de ce rivage. Je pris done un tout petit canot, que je recouvris de branches, pour laisser croire à ces oiseaux défiants que c'était un tronc d'arbre quisuivait le fil de l'eau, commeonen voit fréquemment. J'embarquai avec moi un rameur shekiani, je
me munis de deux fusils, et nous nous dirigeàmes vers les péli-
L'ESTOMAG D'UN PÉLICAN. 33 cans. Is semblèrent se douter de la ruse, et restèrent longtemps sans me fournir une occasion de les approcher. Mais, comme vous le savez, pour réussir en toute chose, il faut surtout de la patience et de la ténacité. Aussi, après une chasse assez longue, je parvins à m approcher d'un pélican. L'oiseau pêcheur était précisément en train d’avaler un gros poisson, lorsque — pan ! — je fis feu, et je le blessai, de façon à l'empêcher de s'enfuir. Je lui avais brisé l'aile. Au bruit de l'explosion, les oiseaux s’envolèreut par milliers. Je m'avançai plein d'ardeur vers maître pélican, qui se débattait pour m'échapper ; il s'agissait maintenant de m’emparer de lui. Son aile était bien fracassée, il est vrai, mais avec son gros bec il pouvait me couper le doigt tout net ; d'un autre côté, en tirant sur lui une seconde fois, je craignais de gâter ses plumes. Cependant il perdait peu à peu ses forces ; je lui asséuai sur la tête un terrible coup de rame, dont il resta tout étourdi. Un autre coup Pache va, et nous le portâmes dans le canot.
Je l'avais à peine jeté au fond de l'embarcation, que je vis voler de mon côlé une bande d'à peu près deux cents flammants. J'apprêtai sur-le-champ mon fusil. Viendraient-ils assez près de moi pour me mettre à même de les tirer? Je suivais leur vol avec anxiété. — Oui, — les voilà. — Pan! pan! — J'envoyai deux balles dans le gros de la bande, et deux superbes flammants tombèrent à l’eau. Vite, nous fimes force de rames de leur côté. Ils étaient morts : lous les deux avaient été frappés à la tête.
Nous gouvernâmes vers le rivage. Quand j'ouvris la poche du pélican, j'y trouvai une douzaine de gros poissons. Ils étaient tout frais ; il n'y avait pas une heure, j'en suis sûr, qu'ils avaient été
pêchés: je résolus de m'en régaler. Vous conviendrez avec moi
que le pélican, lorsqu'il s'en mêle, est un excellent pourvoyeur.
Le soir, je me sentis tellement fatigué, que j'allai bien vite me coucher ; et je dormis d’un si bon somme, que, si les Shekianis l’eussent voulu, ils auraient bien pu me tuer sans que j'eusse seulement ouvert les yeux.
Le village où j'étais avait un nouveau roi. Je fus surpris de voir que la transmission de la royauté se fit là dans les mêmes formes que chez les Mpongwés, tribu de nègres au milieu de laquelle j'avais demeuré; vous allez voir ce que c’élait que ce roi.
Le vieux roi Glass était mort. Il avait souffert longtemps, semblaut se cramponner à la vie avec obstination. C'était un vieux païen fort désagréable, qui était devenu, dans ses derniers jours, très-dévot — à sa manière. Son idole était toujours fraîchement peinte et brillamment ornée. Son fétiche, ou mondah, était le mieux soigné, le mieux choyé de toute l'Afrique. Chaque jour, on faisait venir pour lui, de l’intérieur du pays, des docteurs célèbres, dont on payait grassement les consultations. Le vieux roi avait grand'peur de la sorcellerie : il croyait que tout le monde cherchait à se débarrasser de lui en l’ensorcelant. Aussi la grande affaire des docteurs était-elle d'écarter les sorciers et d'assurer longue vie à Sa Majesté. Plus ces assurances lui causaient de plaisir, plus il récompensait ceux qui les lui donvaient, et l'on peut croire qu'ils ne s’en faisaient pas faute.
Les sujets, du reste, étaient fatigués de leur roi. Ils le tenaient lui-même pour le plus puissant et le plus habile des sorciers; et, quoiqu'on ne s’expliquât pas ouvertement sur ce chapitre, il v avait peu d'habitants qui osassent passer pendant la nuit devant
sa maison, et personne ne se fût hasardé à y entrer, à moins d'y
ENTERREMENT D'UN VIEUX ROIL. 39 être poussé par l'irrésistible tentation d'un verre de rhum. En délinitive, si ce n'eût pas été un grand roi, on se serait probablement défait de lui.
Quand il tomba malade, tout le monde parut très-affligé ; mais plusieurs de mes amis me dirent en confidence qu’on serait enchanté qu'il mourût. 11 leur donna bientôt cette satisfaction. Je fus réveillé un matin par les gémissements lugubres et les pleurs qui sont, chez les nègres, l'affectation d’un désespoir simulé plutôt que l'expression d’un chagrin réel. Toutes les femmes du village fondaient en larmes. C'est une chose singulière que cette facilité des femmes africaines à trouver des larmes abondantes pour les plus légers motifs et souvent mêmesans motifs. Elles se mettent à crier toutes ensemble, à une certaine heure, pour quelque cérémonie funèbre, lorsqu'une minute avant elles éclataient de rire. Elles n’ont pas besoin d'avoir du chagrin pour pleurer : on peut dire qu'elles pleurent à volonté.
Le deuil et les larmes, dans cette oecasion-ci, durèrent six jours. Le lendemain de sa mort, le roi fut enterré secrètement par quelques hommes de confiance, de grand matin, avant que les autres fussent levés, ou peut-être même pendant la nuit; c’est ce que personne ne sut au Juste. Cette coutume mystérieuse vient de l'idée où sont ces gens-là que les tribus voisines voudraient s’emparer de la tête de leur roi, s'ils savaient où elle est enfouie, afin de fabriquer avec sa cervelle de puissants fétiches qui les rendraient invincibles.
Pendant les jours de deuil, les anciens du village s’occupèrent de choisir un nouveau roi. C’est encore là une opération secrète, et dont le résultat n’est guère communiqué au peuple que le sep-
lième jour.
IL advint que l’un de mes bons amis, Njogoni, fut élu roi. Jene sais s'il avait été prévenu d'avance de son avénement ; en tout cas, il joua bien l'ignorance.
Le malin du septième jour, comme il se promenait sur le rivage, — où probablement on lui avait conseillé de se rendre, — il fut tout à coup assailli par une foule impatiente de procéder à la cérémonie préliminaire du couronnement; on se mit donc à l'entourer en le serrant de près et en accumulant sur lui tous les outrages, toutes les avanies que la pire populace est capable d’imaginer. Les uns lui crachaient au visage, d’autres lui assénaient des coups de poing, pas trop forts cependant; ceux-ci lui donuaient des coups de pied; ceux-là lui jetaient des ordures à la face; les gens moins favorisés qui étaient en dehors du cercle, et qui ne pouvaient atteindre le malheureux que par leurs injures, l’accablaient d’invectives et le maudissaient lui, son père, sa mère surtout, aussi bien que ses sœurs, ses frères et ses ancêtres, en remontant jusqu'à la génération la plus reculée. Un étranger n'aurait pas donné un liard de la vie de cet homme que l'on allait couronner.
Au milieu du tumulte et de la mêlée, je distinguai des paroles qui me firent comprendre le sens de cette scène; car un des assaillants, qui administrait rudement les coups de pied et les oups de poing au pauvre monarque, s’écria à plusieurs reprises :
© « Vous n'êtes pas encore notre roi. Nous faisons pour l'instant ce que nous voulons avec vous; bientôt nous ferons ce que vous voudrez. »
Njogoni supporta ces traitements comme un homme, et comme un souverain en expeclalive, accueillant tant d’ignomi-
uies avec le sourire sur les lèvres. Quand celte scène eut duré à
CÉRÉMONIE DU COURONNEMENT. 31 peu près une demi-heure, on le mena à la maison du feu roi : on le fit asseoir, et il fut encore pendant quelque teinps le jouet et la victime de la populace ameutée.
Tout à coup il se fit un profond silence, et les anciens du village se levèrent : « A présent, dirent-ils solennellement (et le peuple répéta leurs paroles après eux), nous vous choisissons pour notre roi; nous nous obligeons à vous écouter et à vous obéir. »
Il se fit un nouveau silence ; puis on apporta et l’on mit sur la tête de Njogoni le chapeau de soie en forme de {uyau de poële, qui est l'emblème de la royauté chez les Mpongwés et quelques autres tribus. On le revêtit ensuite d’une robe rouge, et il recul les plus grands témoignages de respect de la part de ceux mêmes qui venaient de l’insulter si cruellement.
Vinrent ensuite six Jours de grande fête, pendant lesquels le pauvre roi, qui avait pris le nom de son prédécesseur, fut obligé d'héberger ses sujets dans sa propre maison, sans pouvoir luimême eu sortir. On passa tout ce temps-là à se gorger de victuailles et à boire du mauvais rhum et du vin de palmier. C'était une scène indescriptible de gloutonnerie bestiale, d'ivrognerie et de vacarme désordonné. Il affluait sans cesse des étrancere de tous les villages des environs. On leur fournissait à boire et à manger à discrétion, et tous les survenants étaient les bienvenus.
Le vieux Glass, pour qui tant de larmes avaient été versées pendant six jours, était maintenant bien oublié, et le nouveau roi Glass, pauvre diable, était malade d'épuisement.
Enfin, tout le rhum et {out le vin étant avalés, et tous les vivres dévorés, les jours consacrés aux réjouissances expirèrent, et cha-
eun rentra chez soi.