LA TRIBU DES COMMIS
en état de torpeur pendant la saison sèche. Des troupes croassantes d'oiseaux pêcheurs vont et viennent sur les berges des rivières et des étangs; une multitude de mouettes, d'hirondelles de mer, de pélicans, etc., animent la scène par leurs ébats et leurs cris aigus.
Le long des bords du fleuve, la plaine est parsemée de villages ; ce sont ceux de la grande tribu nègre de Commi. dont les plantations cependant sont situées sur la rive opposée du Fernand-Vaz, et aussi sur les bords du canal Npoulounay; car le sol sablonneux est impropre à la culture du bananier, de la canne à sucre et des autres arbres ou plantes. Chaque village est soumis à l'autorité patriarcale d’un chef et tous dépendent nominalement du roi de la tribu. qui réside à Aniambié, village autrefois fort considérable situé sur la côte, près du cap Sainte-Catherine, et réduit aujourd'hui à quelques huttes délabrées. Le roi demeure sur sa plantation.
Le clan de Commi, que j'avais adopté de préférence, occupait plusieurs villages qui s’étendaient sur les bords du fleuve, à quelques milles de son embouchure. Leur chef actuel était mon ancien ami Rampano, nègre nonchalant et flegmatique, d’une humeur originale, et plein de bonhomie. Celle des qualités de Rampano que ses compatriotes appréciaient le plus, c'était son habitude d'aller se coucher quand il était ivre, au lieu de se quereller et de s’emporter. Son autorité sur le clan était moindre cependant que celle d’Olenga- Yombi, chef suprême ou roi de la tribu Commi, résidant à Eliva, dans le district du Fernand-Vaz.
La manière dont la population de ces tribus africaines est distribuée présente de curieuses anomalies. Aïnsi, le peuple qui est directement sous les lois d'Olenga-Yombi habite près de la côte, environ à trente milles au sud des villages soumis à Rampano. Les membres de cette famille commune se trouvent donc séparés les uns des autres par de nombreux villages appartenant à des tribus étrangères. Le chef-lieu de la tribu Commi est, depuis plusieurs générations, possédé par la famille d’Olenga-Yombi; ce qui prouve le respect séculaire de ces hommes primitifs pour le principe d’hérédité. On continue de le reconnaître dans les souverains qui le représentent, même quand les villages, directement soumis à leur autorité, sont dépeuplés et déchus de toute influence. ,
L'amitié de ces deux chefs et celle de Quenguéza, le puissant monarque de Goumbi, établi quatre-vingts milles plus haut sur le fleuve, m'étaient précieuses; grâce à eux, j'étais presque sûr d’atteindre le but de mon voyage. Non-seulement ils m'aplaniraient les obstacles politiques, mais encore ils me procureraient l'assistance de toutes les tribus de la côte pour pénétrer dans l’intérieur. J'avais apporté des denrées destinées aux Commis, grands amateurs de commerce. L'échange que je comptais en faire avec les productions de leur pays devait m'assurer leur bonne volonté. En général, ces peuples de la côte occidentale ne font cas que des commercants ; et chez eux-mêmes, un homme est bien plus estimé pour les valeurs dont il trafique que pour les biens-fonds qu’il possède. Je voulais donc commencer par résider quelques semaines au milieu d'eux pour me faire bien venir et des sujets et des chefs. J’envoyai Sholomba prévenir Quenguéza de mon arrivée, et, en l’attendant, j’allai faire ma cour à Rampano, qui était revenu de l'Ogobai.
Je savais que le retour de Rampano avait coïncidé avec mon excursion à bord du schooner, et j'étais un peu piqué de ne pas l'avoir vu parmi ceux qui m'attendaient sur le rivage, le jour de mon accident. J’appris alors qu'il était dans une cabane à quelque distance. Je m'y rendis et je trouvai mon bonhomme à tête grise, assis gravement et sans bouger sur un paquet de fétiches ou de mondas et marmottant des paroles magiques. Je m’avançai vers lui en prenant un air mécontent et je lui reprochai son indifférence pour un vieil ami, comme s’il n'avait pas su quels dangers je courais en traversant le ressac dans cette saison. A cette apostrophe, il demeura aussi immobile qu'une pierre. Seulement il répondit en s'adressant à ses fétiches : « Mon homme blanc se noyer ! comment serait-ce possible? » et regardant ceux qui l’entouraient, il répéta : « Comment serait-ce possible ? » Je laissai le pauvre homme saluer ainsi ma bienvenue, content de voir que même son aveugle superstition n'avait pas réussi à étoufler son bon naturel.
Une nuit, peu de temps après mon arrivée, je venais de me relirer dans la cabane que les nègres m'avaient assignée, lorsque j'entendis sur le fleuve résonner le cornet du pays, au milieu des chants d’une troupe de rameurs. C'était le roi Quenguéza qui arrivait
QUENGUÉZA, ROI DU REMBO. 25
pour me faire fête à l’occasion de mon retour dans son pays. Je me levai sur-le-champ et je courus à la porte, où le vénérable chef me reçut à bras ouverts, en protestant qu'il ne voulait pas se coucher avant de m'avoir embrassé et assuré de toute son affection. Quand j'avais dépêché Sholomba à sa recherche, désirant prévenir les doutes qu'il aurait pu concevoir, mais n'ayant sous la main aucun autre signe de reconnaissance, je lui avais envoyé une bouteille d’eau-de-vie, bien sùr qu’à cette vue il devinerait tout de suite à qui il avait affaire.
Je fus vraiment bien aise de revoir ce vieux et digne chef, le roi du Rembo ou du fleuve supérieur. C'était un homme dont l'influence était aussi puissante qu'étendue, non pas seulement en raison de sa dignité héréditaire, mais aussi à cause de l’énergie et de la noblesse de son caractère. Il aimait beaucoup les hommes blancs; cependant je ne pus le décider à revêtir en public les beaux habits européens que je lui avais apportés; car il était convaincu qu'il mourrait s'il mettait sur lui le moindre vêtement, vu qu'il était encore en deuil de son frère, mort depuis plusieurs années déjà et bien avant que nous eussions fait connaissance. Je ressentais et je ressens toujours la plus vive affection pour ce vieillard sévère, aux traits fortement accentués, et quand je me rappelle toutes ses excellentes qualités, je ne puis me faire à l'idée que ce soit là un grossier sauvage.
Le lendemain, Quenguéza me donna une fort belle chèvre, la plus grosse que j'eusse jamais vue en Afrique. Une chèvre est un présent roval dans cette partie du continent, et Quenguéza avait élevé celle-là dans la pensée de m'en faire cadeau si je lui tenais parole en revenant du pays des blancs. Notre entrevue officielle eut lieu le jour suivant avec une certaine solennité, et scella de nouveau notre pacte d'amitié.
Après les premiers témoignages de cordialité, je lui dis, dans une harangue préparée, quel accueil j'avais trouvé en Amérique et en Europe, et comment son nom, après le grand service qu'il m'avait rendu en me mettant à même de pénétrer dans l’intérieur des terres, s'était répandu au loin parmi les nations des hommes blancs. Je lui dis aussi, mais tout bas, que j'avais rapporté pour lui, de la part
d'un de ses amis d'outre-mer, un coffre rempli de beaux présents !
Le vieux chef se leva à son tour et répliqua par un discours éloquent. Il m'assura, avec cette courtoisie métaphorique qui disüngue les monarques nègres, que sa ville, ses forêts, ses esclaves et ses femmes étaient à moi (sur ce dernier point du moins il était sincère) ; que dorénavant il n'aurait pas d'autre volonté que la mienne; que j'aurais tous les jours l'estomac plein, autrement dit que je n'aurais jamais à craindre la famine , et qu’enfin (ceci était le point capital) il m'aiderait de toute son influence, et m’accompagnerait méme en personne, dans le voyage que je me proposais d’entreprendre à l'intérieur. Puis il ajouta, comme moi, à voix basse et de manière à n'être entendu d’aucun des assistants : « Si vous nr'aimez, ne dites mot à qui que ce soit des présents que vous m'avez apportés. »
Pendant cette entrevue, je fis voir à Quenguéza, entre autres choses, un exemplaire du volume illustré de mon Voyage dans l'Afrique équatoriale, et je lui montrai la gravure qui nous représente, lui et moi, assis au milieu d’une assemblée des naturels, à Goumbi *. Son ravissement n'eut d'égal que sa surprise : « Eh quoi! s'écria-t-il, suis-je donc si connu dans le pays des hommes blancs, qu'ils aient voulu faire mon portrait?» Puis, se tournant avec un air de souverain mépris vers la foule qui nous entourait, et désignant du doigt la gravure : « Voyez, dit-il, pourceaux que vous êtes! que pouvez-vous savoir des hommes blancs? Quenguéza est Fami de l’homme blanc; mais vous, que seriez-vous sans moi? » Il me demanda ensuite qui avait fait ce livre. Je lui répondis que c'était le même ami qui lui avait adressé de si beaux présents. Il ne l’oublia pas, car, le lendemain, il m'offrit une superbe peau de léopard, en me priant de l'envoyer au Ntangani (à l’homme blanc) qui avait mis sa figure dans un livre, et qui lui avait expédié tant de belles choses pour lui être agréable. | |
Voulant me conformer à son désir en ce qui regardait le secret
1. Mon ami M. John Murray, d'Albemarle-Street, m'avait remis cinquante livres sterling destinées à des emplettes de cadeaux pour Quenguéza et quelques autres chefs.