V. l'Afrique équatoriale, p
TROUBLE DE QUENGUÉZA. 27
des cadeaux, je pris rendez-vous avec lui pour les lui remettre sans témoins. Il choisit heure de l'après-midi où presque tout le monde faisait la sieste. Il se présenta à ma porte, accompagné de quelques personnages de sa famille et de plusieurs de ses femmes; car les rois de ces pays doivent toujours être environnés d’un’ certain cortége. Mais Sa Majesté, décidée à ne laisser voir à cet entourage aucun des objets que je devais lui donner, me toucha légèrement le coude et me dit à l’oreille de tenir tout ce monde à l'écart et de ne laisser entrer personne avec nous. Il franchit donc tout seul le seuil de ma cabane ; puis il ferma la porte, et, s’asseyant à terre, il me dit qu'il était prêt à regarder les présents que je lui avais apportés.
Le premier objet que j'offris à son admiration, ce fut la casaque d’un bedeau de Londres, vêtement tout à fait adapté à sa grande taille et bien fait pour lui plaire, car il brillait des plus vives couleurs : bleu avec des franges jaunes, et doublé de rouge. J’étalai aussi devant lui un magnifique gilet en peluche. Comme Sa Majesté ne portait pas de pantalons, cet article ne figurait pas dans le costume, non plus que les chemises.
« Essayons ces vêtements, » dit le roi à voix basse. Mais avant de se mettre à cette opération, il alla s’assurer à la porte que personne ne le guettait. Après quoi, ayant endossé la casaque et pris en main la canne du bedeau, que je n'avais eu garde d'oublier, il demanda vite un miroir, dans lequel il contempla son image tout à loisir. Pendant ce temps-là je complétai l'effet du costume, en coiffant mon homme de mon chapeau claque, que j'avais fait passer de son état d’aplatissement à un développement énorme, au grand ébahissement du personnage. Après s'être admiré avec enthousiasme dans la glace, il se redressa de toute sa hauteur et se mit à arpenter la chambre de long en large en se pavanant, « heureux comme un roi! » Enfin, quand il eut encore accordé quelques minutes à la satisfaction de sa vanité, il replaça dans le coffre les diverses pièces de ce costume impérial, pour procéder à l'inspection des autres objets.
Outre la masse de cadeaux dont je m'étais muni, et que je destinais au vieux chef, j'avais quelques articles assez précieux de fabrique européenne, achetés en partie avec l'argent que m'avait
remis un autre de mes amis d'Angleterre ! pour des présents à faire à des chefs africains. Je ne pouvais mieux utiliser cette générosité qu'en l’appliquant au vieux roi du Rembo. Il y avait là une quantité de belles étoiles de soie et de coton, des couteaux, des fourchettes et des cuillers dargent, de la poudre à canon, des fusils, de la vaisselle et des perles pour les femmes : tout cela était enfermé dans des caisses munies de clefs et de serrures, et ces caisses étaient ellesmêmes des dons d'une grande valeur, car la richesse d’un chef africain de ces parages s’estime par le nombre de ses esclaves, de ses femmes et de ses coffres. À la vue de tant de trésors, mon homme demeura abasourdi ; et, lorsque je me mis à étaler devant lui le contenu des coffres, 11 m’arrêta par le bras et me dit : « M’aimez-vous, Chaïllie? Alors ne parlez pas à mes hommes de ce que vous m'avez donné; autrement ils m’ensorcelleront. » 11 y avait chez lui un combat intérieur entre la cupidité et la terreur, et ce combat se peignait sur sa physionomie. La crainte de la sorcellerie le dominait toujours , grand défaut chez un chef; c'était là ce qui avait dépeuplé Goumbi, sa capitale sur le Rembo. Il retourna à la porte, l’entr'ouvrit pour regarder si personne n'était aux écoutes; puis il se mit à genoux, m'étreignit les pieds avec ses mains, et laissant voir ses traits si nobles contractés par la frayeur, il me supplia de nouveau de garder le secret sur les trésors que je lui avais donnés.
Il ne m'eut pas plutôt quitté que je l’entendis déclarer à $es sujets que l'homme blanc ne lui avait rien apporté; et comme je m'approchais de lui, loin de paraître déconcerté à ma vue, il répéta les mêmes assurances d’une voix plus haute ; mais en même temps, il me regardait en clignant de l'œil, comme pour me supplier de ne pas le démentir. Ce manége trop clair allait contre son but; son entourage riait sous Cape, car tous savaient à quoi s’en tenir sur les rubriques de leur bon vieux chef, Celui-ci ne voulut pas embarquer les coffres en plein jour; mais il revint la veille de son départ, à la nuit, quand tout le monde était endormi, et se chargeant furtivement des caisses, il les porta lui-même, avec l’aide de deux esclaves, jusqu’au
rivage.