MESURE DE LA TAILLE DES OBONGOS
leurs cabanes. J'entrevis de loin, parmi elles, ma vieille amie Misounda qui courait se cacher. Ce fut pour moi un double mécompte ; Car je me flattais de l'avoir tout à fait apprivoisée. Quand j'entrai dans le village, on n’entendait pas le moindre bruit ; des branchages étaient placés au seuil de toutes les cabanes, pour nous faire croire que les habitants étaient tous allés dans les bois. Mon guide ashango se mit alors à crier : — « Nous avons des perles à vous donner; où êtes-vous? » Pas une voix, pas un souffle ne répondit. Il n'y avait pas cependant à s’y méprendre, puisque nous avions vu de loin les femmes courir aux huttes. Je me dirigeai donc vers celle de Misounda, j'écartai les branchages et je l’appelai par son nom. Pas de réponse. L'obscurité était si épaisse à l’intérieur que je ne pouvais rien voir. J’entrai et je trébuchai sur la vieille. Se voyant découverte, elle se hâta de sortir, en prétendant qu’elle dormait profondément et que je l’avais réveillée. Puis elle appela les autres femmes : — « Ce n’était pas, leur dit-elle, un léopard qui venait les manger ; elles ne devaient pas s’effrayer. »
Dans le cours des visites successives que je fis à ce village pendant mon séjour à Niembouai, je parvins à mesurer cinq autres femmes. Je ne pouvais m'empêcher de rire, car elles se couvraient toutes la figure avec leurs mains comme les enfants qui jouent à cache-cache. Ce ne fut que la femme n° L qui me laissa prendre mesure de son visage. Cette opération ne fut pas possible avec les autres. Je m'en tirai du mieux que je pus; et d’abord je voulus. pour calmer leurs frayeurs, mesurer devant elles un de mes guides ashangos; mais celui-ci s’y refusa avec presque autant de frayeur que les femmes. Voici les mesures que je trouvai ! :
Pieds. Pouces.
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1. C'est ici le cas de rappeler encore que les mesures anglaises sont un peu plus petites que les mesures françaises.
Pieds. Pouces.
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La couleur de ces Obongos était d’un jaune sale, et moins foncée que celle des Ashangos, leurs voisins. Leurs yeux avaient une expression farouche dont je fus vivement frappé. Leur extérieur, leur mine, leur couleur, leurs habitations, tout chez eux diffère essentiellement des Ashangos au milieu desquels ils vivent. Ces derniers, du reste, ont grand soin de renier toute parenté avec eux. Il ne se conclut pas de mariage entre les deux tribus; mais il est certain que les Obongos se marient entre eux, les frères avec les sœurs, pour conserver leur race aussi longtemps que possible. Leur petit nombre, et l'isolement dans lequel ces pauvres créatures sont condamnées à vivre, légitiment ces unions consanguines; mais en même temps, par un enchainement fatal, cette obligation qui leur est imposée par leur situation devient la cause de leur dégénérescence physique. Les Obongos ont le front extrêmement bas et étroit, et les pommettes des joues très-saillantes. Mais je ne remarquai rien de particulier dans la conformation de leurs mains et de leurs pieds, ni dans l’attache de leurs doigts, ni dans la longueur proportionnelle de leurs bras, par rapport au reste du corps. Les jambes seulement me parurent un peu courtes en proportion du tronc. La paume de leurs mains semblait tout à fait blanche. Leurs cheveux croissent en petites touffes naturellement fris'es; circonstance d'autant plus remarquable que les Ashangos et les autres tribus voisines ont de longues chevelures épaisses, qu’ils peuvent disposer de mille manières. Chez les Obongos, au contraire, les coiffures massées ou tressées sont impossibles. Le jeune homme que j'ai vu avait sur la poitrine et sur les jambes une grande quantité de poils réunis en petites touffes frisées, comme sur la tête. Les récits
HABITUDES DES OBONGOS. 265
des Ashangos s'accordent d’ailleurs pour représenter ces petits sauvages comme velus dans toutes les parties de leur corps. Moi-même, j'ai vu à Niembouaï, lorsque je m'y suis arrêté à mon retour, plusieurs Obongos màles, et quoiqu'ils ne se soient pas laissé approcher de très-près, j'ai parfaitement distingué les touffes frisées de leurs poils. Un de ces hommes était noir. Le seul vêtement qu'ils portent est un morceau de toile qu'ils achètent des Ashangos, ou plutôt que ceux-ci leur donnent par pure charité. J’ai remarqué en eflet que l'usage des Ashangos était d'abandonner leurs vieux denguis à ces pauvres Obongos.
Les enterrements de ces sauvages ont lieu dans des conditions particulières, au dire des gens qui m'accompagnaient. La coutume la plus ordinaire est de placer le corps dans le creux de quelque vieil arbre de la forêt et de combler la cavité avec des branchages et des feuilles mélangées de terre. Quelquefois on creuse un trou dans le lit d’un ruisseau dont on a détourné le courant, puis lorsque la tombe est recouverte, on rend le ruisseau à son cours naturel.
Les Ashangos aiment assez à voir ces êtres singuliers autour de leurs habitations ; car ceux-ci sont doués d’une dextérité remarquable pour prendre les bêtes fauves au piége et pour pêcher dans les rivières. Ils vendent à leurs voisins le gibier et le poisson qui excèdent leur consommation personnelle, et recoivent en échange des bananes. des outils de fer, des ustensiles de cuisine, des cruches,. et tous les articles fabriqués et ouvragés dont ils ont besoin. La forêt qui avoisine leur village est pleine de trappes et de traquenards ; aussi est-il fort dangereux de s’y aventurer, à moins d’avoir le pied sûr et d’être un coureur de bois éprouvé. Je me gardais bien d'aller me promener hors de Niembouai, une fois la nuit venue; car dans les sentiers mêmes, il y avait des trappes pour les léopards, les cochons sauvages et les antilopes. Il s’y trouvait aussi de tous côtés des piéges à monkeys, et je n'avais pas envie d'avoir les jambes prises dans quelqu'un de ces trébuchets. Je fus surpris de la douceur et de l’affabilité que les Ashangos mettaient dans leurs rapports avec leurs petits voisins. A l’une de mes visites au village des Obongos, je vis une douzaine de femmes de Niembouai qui étaient venues échanger des bananes contre du gibier, et qui attendaient là que les hommes en eussent
rapporté. Comme les petits chasseurs ne se pressaient pas de revenir, elles témoignèrent leur mécontentement d’avoir fait une course inutile ; mais voyant que les femmes obongos souflraient de la faim en attendant leurs maris, elles leur laissèrent presque toutes leurs bananes en pur don, ou peut-être à crédit. Les pauvres créatures, en effet, s’occupaient, en dehors de leurs cabanes, à faire cuire des racines de je ne sais quel arbre, qui ne semblaient pas être un mets bien nourrissant,
Les Obongos, comme je l'ai déjà dit, ne restent pas longtemps à la même place. C’est un peuple essentiellement nomade, qui se transporte d'un endroit à l’autre, à mesure que le gibier devient rare. Pourtant ils ne s’aventurent pas très-loin. C'est-à-dire que les Obongos, qui vivent sur le territoire d’Ashango , ne franchissent pas les limites de ce pays. On les appelle les Obongos d’Ashango , comme ceux qui demeurent au milieu des Njavis s'appellent les Obongos- Njavis; de même pour les autres tribus. On dit qu’il y a des Obongos très-loin à l’est, aussi loin que s'étendent les connaissances géographiques des Ashangos. Pareille aux Bohémiens d'Europe, cette race se distingue toujours des populations parmi lesquelles elle campe, bien qu'elle soit souvent confinée entre les mêmes limites pendant une suite de générations. Les Obongos ne font pas de plantations ; leur nourriture végétale dépend de ce qu'ils trouvent dans les bois, racines, baies, noix ou fruits sauvages. Les hommes d’ailleurs passent la plus grande partie de leurs journées et souvent de leurs nuits dans la forêt. C’est par suite de cette habitude , et aussi de leur humeur farouche, que je n’ai pu parvenir à les observer de près, sauf le jeune homme dont j'ai parlé plus haut. Quand ils ne trouvent plus de bêtes fauves dans les districts où ils sont cantonnés, ils se laissent aller parfois à dérober des vivres à des voisins plus civilisés ; puis un beau jour, ils décampent. Leur appétit pour la nourriture animale est plutôt d'une bête carnassière que d’une créature humaine. Un jour, une vieille femme, dont j'avais gagné le cœur par des cadeaux de perles, se décida à venir à Niembouai, sur la simple promesse que je lui fis de lui donner un os de chèvre. Je lui avais demandé si elle avait faim ; et, sans me répondre, elle avait exhalé un souffle profond de son estomac, pour me faire comprendre qu'il était vide. Quand elle