‹ L'Afrique sauvageChapitre 106 sur 196 · VOL DE MES CAISSES · texte numérisé non relu

VOL DE MES CAISSES

troupe de s'arrêter près de Mobana ; puis je saisis Magouga, je le mis sous la garde de trois de mes Commis, et je commandai à ceuxci de faire feu sur lui s’il tentait de s'échapper. Je déclarai ensuite à mon prisonnier que je ne le relächerais pas avant que tout ce qu’on m'avait pris me fût restitué par les porteurs placés sous ses ordres et desquels 1l était responsable. Sur ces entrefaites, le vieux chef de Niembouai-Olomba vint à moi avec ses hommes, et me dit : — « Je n'ai rien à démêler dans cette affaire ; voici mes hommes et voici leurs bagages. Pourquoi ne pas choisir toute votre troupe parmi nous? il n'y à pas de voleurs dans mon village. »

Cependant les habitants de Mobana ayant appris que nous étions dans leur voisinage, et faisant valoir leurs alliances avec les gens de Niembouai-Olomba, vinrent nous offrir l'hospitalité. —«Pourquoi, disaient-ils, l'Oguizi resterait-il dans les bois, quand il y a un village tout près de lui? » J’acceptai leur invitation, et je me rendis à Mobana.

Cependant, la nouvelle du vol dont j'étais victime s'était bientôt répandue à Niembouai, et plusieurs des anciens, prenant parti pour moi, poursuivirent les voleurs qui s'étaient enfuis dans le village, tombèrent sur eux à grands coups d'épée, et me renvoyèrent trois coffres que ceux-ci avaient emportés. Cette réparation toutefois ne me fut faite que le lendemain. Jusque-là, une sorte de terreur régnait à Mobana; personne ne dormit de la nuit; on veillait avec des fusils chargés sur Magouga et sur les porteurs de sa bande qui étaient restés entre nos mains. Quand j’examinai le lendemain matin les trois coffres qui m'étaient renvoyés, je reconnus qu'aucun des articles qu'ils contenaient n’avait disparu ; mais le contenu de plusieurs bouteilles de médicaments avait été bu ou renversé, et l’on avait remis en place les bouteilles vides. Il me manquait notamment une grande quantité d’arsenic. Le bruit se répandit plus tard que plusieurs habitants de Niembouai étaient morts d'une maladie mystérieuse, pour avoir touché à des effets de l'homme blanc.

Je croyais naturellement que Magouga et ceux des porteurs qui n'avaient pas pris la fuite étaient innocents du vol et sans le moindre lien de connivence avec les coupables; mais le jour qui suivit la reslitution des effets volés, je m’aperçus, en m’éveillant le matin, qu'il me manquait deux de mes caisses. On les avait enlevées, pendant la

nuit, de la cabane que j'habitais et qui était divisée en trois pièces. Je couchais dans celle du milieu, et les deux autres me servaient de magasins. Les portes de bois étant un objet de luxe fort rare, la clôture qui y suppléait ne valait pas grand’ chose, et les voleurs nocturnes n'avaient pas eu beaucoup de peine à s’introduire chez moi pour me dérober ces deux coffres qui, heureusement, ne renfermaient que du sel, du plomb, un peu de savon, de l’arsenic, et quelques perles. Je fis venir sur-le-champ Rakombo, le chef de Mobana, et je l’accusai directement de cette soustraction, lui et son peuple. Il s’ensuivit un palabre qui dura trois jours. Chaque jour, les habitants venaient me protester qu'ils n'avaient rien volé, que le larcin avait été commis par des gens qu'ils ne connaissaient pas. On tenait conseil sur conseil, palabre sur palabre , et l’on ne découvrait pas les coupables. Je voyais bien à la mine affligée de Rakombo et de ses sujets qu'ils ne savaient réellement pas quel était le voleur de mes caisses : s'ils connaissaient seulement, disaient-ils, dans quel village les objets volés avaient été portés, ils iraient droit à ce village s'emparer de quelques-unes de ses femmes, en guise d’otages. Tout à coup j'entendis un grand tumulte, et je vis le peuple courir vers la cabane où demeuraient Magouga et quelques gens de sa troupe, en brandissant des épées et des lances, et en criant : —«Ce sont les gens de Niembouai qui ont fait le coup! » J’eus grand’peine à préserver Magouga de leur fureur, et mes hommes, obligés de faire face à deux ou trois de ces justiciers enragés , allèrent jusqu'à menacer de les tuer s'ils touchaient à Magouga. Tout ce peuple surexcité s’écriait : — « Ibamba, nous n'avons rien à demêler avec vous ni avec vos hommes. Ce sont ces gens de Niembouai qui ont déshonoré notre village ! »

Il se passa quelque temps avant que je parvinsse à les apaiser. A la fin la tranquillité parut un peu se rétablir. Magouga et les siens en profitèrent pour me quitter et pour retourner chez eux, dans la crainte de quelque nouveau palabre.

Mobana est un grand village. dont les maisons ressemblent à celles de Niembouai. On voit beaucoup de ruches accrochées le long des maisons, ou disséminées dans les plantations , au milieu des bananiers. Cette richesse fait partie de la dot d’une fille à marier. Pendant mon séjour à Mobana, j'ai assisté au départ d’une jeune fille,

VILLAGE DE MOBANA. 281

accordée en mariage à un homme d’un village voisin. Son père devait la conduire chez le fiancé, avec tout l’altirail du trousseau. Ce trousseau se composait de huits plats ou assiettes, vaisselle du pays que j'ai déjà décrite, de deux grands paniers à transporter les bananes de la plantation au village, de plusieurs calebasses pleines d’eau, d'un grand nombre d’autres calebasses à vin, d'un grand paquet de pistaches, d'un autre paquet de bois, de deux cuisses d’antilope grillées, de plusieurs beaux #chandas (c'est le nom qu'on donne ici aux denguis) et enfin d’un escabeau. Plusieurs membres de la famille portaient toutes ces richesses. La jeune fiancée était coquettement vêtue. Son chignon avait été échafaudé la veille avec tout l’art et tout le soin possibles. Lorsqu'elle sortit du village, tous les habitants se disaient les uns aux autres : — « Son mari verra que le peuple de Mobana n'envoie dans son pays que des filles bien pourvues. »

La vieille mère de la mariée l’accompagna jusqu’au bout de la rue, et retourna ensuite chez elle, fière et heureuse d’avoir vu sa fille partir avec un si magnifique trousseau.

15 Juillet. — Mobana est situé sur le haut d’une montagne, à 2369 pieds au-dessus du niveau de la mer. La chaine à laquelle appartient cette montagne est la plus haute des quatre qui partent du littoral. Depuis Mobana, en se dirigeant vers l’est, le terrain s'abaisse par une pente presque insensible. J'ai encore entendu parler ici d’une grande rivière qui coule plus loin à l’est.

Quand nous entrâmes à Mobana, les habitants voulaient que mes hommes se barbouillassent tout le corps de ntchingo, où poudre rouge. Ils apportèrent à cet effet plusieurs plats d’osier, sur lesquels était placé un grand tas de cette teinture. C’est, à ce que j'ai appris, une coutume hospitalière des Ashangos ; c’est leur manière de faire bon accueil à un étranger. L'hôte qui rend visite à un village ou à une maison doit s’estimer trop heureux lorsque les anciens ou le propriétaire le prient de se rougir comme eux, car c’est de leur part un grand témoignage de bienveillance. Ainsi, en entrant dans le village, nous rencontrâmes un homme de Niembouai qui s’en allait furieux, en vomissant mille imprécations accompagnées de menaces. Quand nous demandämes à qui il en avait, on nous répondit que les habitants de Mobana ne lui avaient pas offert le ntchingo , et qu'il

s'en retournait au plus vite à l'endroit d’où il était venu. Les hommes de ma troupe, qui n'aimaient pas cette coutume plus que les autres usages des Ashangos, refusèrent de se teindre en rouge.

18 Juillet. — Depuis que j'ai quitté Mongon, je n'ai pu prendre une seule altitude, arrêté par le voile de nuages dont le ciel est toujours couvert. Hier seulement j'ai réussi à en obtenir une. Je suis content d'avoir constaté que nous inclinons au nord, tout en suivant notre route vers l’est. Au pied de la montagne sur laquelle Mobana est assis, coule une rivière nommée Bembo, dans la direction du nord-est. Les naturels montraient l’est quand je leur demandais où conduisait le cours de cette rivière.

Je suis parvenu à louer de nouveaux porteurs. Rakombo et ses hommes se sont engagés par serment à transporter mes bagages dans le Njavi. Le bon chef de Niembouai-Olomba a pris congé de moi aujourd'hui pour retourner dans son village. Je lui ai fait mon présent d'adieu, ainsi qu'à sa troupe. Avant de partir, il a remis solennellement ma personne entre les mains de Rakombo, en le chargeant en termes exprès d’avoir bien soin de moi.

Le pays, aussi loin que ma vue peut l’embrasser au sud-est, continue à s'élever, quoique par une pente modérée. Trois chemins conduisent de Mobana dans le Njavi : un au nord-est, un autre droit à l’est, et le troisième enfin au sud-est. Mobana est à 1° 52” 56” de latitude sud ; je n'étais pas à même de faire des calculs de longitude; mais, d'après mon estimation de route, je trouve à peu près 12° 27! est.

21 Juillet. — Nous ne fûmes en état de nous remettre en route que ce matin’. Nous primes la direction de l’est, en passant devant plusieurs villages, un entre autres appelé Kombo; et après avoir marché près de quatre heures, nous atteignimes le fatal village de Mouaou-Kombo.

4. J'ai pris quelques-uns des noms de mes porteurs. Les voici :

Chef de la troupe, Rakombo, chef du village.

Nchanga, Ioko, Monbon, Banda, Matomba, Mondjo, Mayombo, Bembo, Mboga.

Mobendai, Nbako,

CHMPITRESXNET

DÉSASTREUSE AFFAIRE DE MOUAOU-KOMBO

Circonstances de mauvais augure. — Je menace Rakombo. — Obstacles élevés par les

habitants. — Belles promesses du chef. — Réunion secrète. — Exigences des habitants. —

Nous quittons le village. — Nuit passée dans la forêt. — Menaces et promesses du village

voisin, — Invitation de retourner à Mouaou. — Réconciliation. — Arrivée d’une députation hostile du village voisin. — Un homme tué par accident,

C’est à ce malheureux village de Mouaou-Kombo que s’est arrêtée mon expédition; c’est là que s’est brisé mon espoir de traverser l'Afrique équatoriale de l’ouest à l’est, au moins dans cette campagne.

Les premières circonstances qui signalèrent mon arrivée n'étaient pas très-encourageantes; mais ces difficultés étaient de celles qui se rencontrent d'ordinaire sous les pas de tous ceux qui voyagent en Afrique ; j'en avais presque triomphé lorsque arriva l'événement qui mit fin tout à coup aux heureux progrès de mon entreprise. Je crus démêler d’abord chez Rakombo et les porteurs de Mobana l’arrière-pensée de manquer à l’engagement pris par eux de me conduire dans le Njavi. J’appris, en outre, que la population de Mouaou appartenait à un autre clan que celle de Mobana, et qu'il ne régnait pas entre elles une bien bonne intelligence, malgré leurs nombreuses alliances par mariage. A peine arrivé à Mouaou-Kombo, où Je trouvai près des anciens un accueil assez satisfaisant, car ils m'assignèrent une grande maison pour demeure, mes porteurs de Mobana s’avisèrent de déposer à terre leurs bagages et de s’esquiver un par un, sous un prétexte ou sous un autre; enfin, ils disparurent dans les bois qui entourent le village, et je ne les revis plus. Ce fut en vain que je menacai Rakombo de le rendre responsable de cette

désertion. Du reste, ce n'était guère à lui que je pouvais m'en prendre; il me déclara net que les habitants de Mouaou ne voulaient pas lui permettre de me mener plus loin. Aïnsi nous nous trouvions à la merci des étrangers.

Le second jour de mon arrivée (le 23 juillet), le grand chef, nommé Kombo, fit son entrée dans le village; pour me montrer que j'étais le bienvenu, il me donna des chèvres et des bananes. Puis il rassembla les habitants et leur adressa un long discours dont le sens était que les gens de Niembouai et de Mobana ayant remis l’Esprit entre ses mains, il était de son devoir de me faire conduire dans le Njavi, et qu'il comptait bien que personne ne tenterait de me rien voler ; car, si l’on avait cette imprudence, on mourrait infailliblement, ainsi qu'il était advenu des porteurs de Niembouai. Ce fut alors que j'appris que mes voleurs étaient morts, probablement pour avoir goûté à mon arsenic, mêlé par eux au sel qu'ils m’avaient pris.

Les habitants, gagnés par ce discours, me montrèrent des dispositions amicales, et tout semblait s'arranger au mieux pour hâter la reprise de mon voyage.

Il v avait cependant quelque obstacle caché derrière ces apparences favorables, car le lendemain je ne vis aucun préparatif de départ. Le chef vint me trouver, et m'expliqua que ses hommes avaient été obligés d'aller couper du bois dans la forêt pour en laisser à leurs femmes. C’est effectivement l’usage, chez les Ishogos et les Ashangos, quand un homme est près de s’absenter, d’amasser d'abord une certaine provision de bois pour les besoins de sa famille. Kombo s'apercut que j'accueillais assez mal cette explication, et s'adressant à Igala, — car, dans les séances d’un palabre ou d’un conseil, on ne parle jamais directement à la personne à qui l'on à affaire, — lui dit en me regardant : — «Je vois à la figure de l'Oguizi qu'il s’imagine que je le trompe et que j'articule un mensonge. Il ne faut pas qu'il me juge si mal. Un homme a-t-il un beau corps? peu importe. Si son cœur est méchant, cet homme est laid. De même, s'il est bon, l’on ne doit pas faire attention à son corps. L'Oguiri verra demain si j'ai un bon ou mauvais cœur. Kombo le mènera chez les Njavis. »

Dans l'après-midi, la rue du village devint tout à coup déserte.

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