RÉUNION SECRETE
Je m'y promenai sans voir âme qui vive. Igala hocha la tête; il me dit que tous les habitants étaient allés tenir je ne sais quelle réunion secrète, et que cela ne présageait rien de bon.
Le fait n’était que trop vrai. Leur meeting terminé, tous les hommes se rassemblèrent devant ma demeure, et le chef entama un long discours entortillé qui avait pour but de tirer de moi de nouveaux présents avant de me laisser quitter le pays. Les gens de Niembouai et de Mobana, dit-il, m'avaient abandonné, parce qu'ils n'étaient pas en état de me conduire à Njavi; lui seul pouvait m'aider à me porter en avant, et je devais payer ce service au moins aussi cher que je l'avais payé dans les autres pays. Il réclamait donc, en particulier, les morceaux d’un grand chaudron de cuivre que j'avais brisé la veille, plus, quelques mesures de poudre, qu'il se proposait d’échanger, comme je l'ai déjà expliqué, avec des produits du pays des Ashanguis.
Je destinais ces précieux morceaux de cuivre à mes nouveaux porteurs, comme cadeaux d'adieu, quand ils m'auraient mené sain et sauf dans le Njavi; et comme j'étais d’ailleurs irrité des intrigues que je voyais se machiner en sous-main autour de moi, je refusai net d'obtempérer à des demandes qui ressemblaient trop à des exactions.
Mais la question d’un salaire plus ou moins élevé n'était qu’un prétexte; la vraie cause de la convocation mystérieuse qui avait eu leu était l’arrivée d’une députation de quelques villages situés plus loin dans l'intérieur, et qui menacaient le peuple de Mouaou d'une déclaration de guerre, s’il entreprenait de me conduire chez eux. Ainsi Kombo, dans l'embarras où il se trouvait, ne cherchait qu'à m'amuser par des questions secondaires, pour gagner du temps, pendant qu'on s’efforcerait d’apaiser les palabres suscités par les peuplades hostiles de l’intérieur.
Le jour suivant (25 juillet), ne voyant mettre à ma disposition aucun moyen de départ, l’idée me vint de sortir du village, pour marquer aux habitants, par une absence momentanée, le mécontentement que me causait leur conduite. C’est, en effet, la méthode la plus efficace pour faire capituler l’orgueil chatouilleux de ces nègres. et je savais bien que ceux-ci viendraient humblement me faire toutes
sortes de soumissions pour m'engager à revenir au milieu d'eux. Mépriser l'hospitalité d'un village et s’en retirer en se montrant offensé, est un procédé qui blesse ces enfants de Ja nature dans leurs sentiments les plus intimes et qui pique au vif leur amour-propre. Je commencai donc par me faire rendre les perles que j'avais déjà données en payement à mes porteurs, et je fis transporter mes bagages par mes fidèles à une certaine distance, dans les bois, au bord d'un de ces beaux cours d’eau limpides que lon rencontre si souvent dans ce pays montagneux. Le nombre et le poids de mes bagages étaient toujours considérables ; la besogne était rude, surtout pour ceux qui se chargeaient des caisses. Le chemin qui descendait vers le lieu de notre retraite était en pente rapide. J’estimai, d’après les indices que je pus recueillir sur notre position, que c'était la route de Mouaou à l'est. Les habitants regardaient nos évolutions avec une stupeur silencieuse.
Avant le soir, nous avions achevé notre déménagement. Mes hommes élevèrent des abris, et nous recueillimes du bois pour faire du feu et préparer notre souper. L'emplacement adopté était admirable ; des arbres magnifiques, entre-croisant leurs couronnes feuillues, nous protégeaient contre les brouillards nocturnes, qui se résolvent d'ordinaire, dans ces humides régions, en une pluie fine et pénétrante. Le chemin qui bordait notre campement était large e{bien battu. On voyait que c'était là une des grandes voies du pays.
Notre installation terminée, j'envoyai Igala et deux de ses camarades, bien armés, le long de la route, pour voir s’il n’y avait pas aux environs quelqu'un de ces villages inhospitaliers dont on nous avait parlé. Dans ce cas, ils devaient s'assurer du motif qui portait les indigènes à entraver notre marche. Mes messagers revinrent au bout de deux heures. Igala riait de tout son cœur en décrivant la figure grotesque des guerriers du village, postés d'avance en armes pour nous disputer le passage, et qui avaient tourné les talons du plus loin qu'ils Favaient vu, lui et ses deux compagnons. Les habitants lui avaient dit qu'ils n'avaient aucun grief contre moi, mais qu'il existait une vieille querelle entre eux et les gens de Mouaou, à propos de deux esclaves que ceux-ci leur devaient, et qu'ils étaient décidés à ne pas laisser entrer ces voisins de mauvaise foi sur leur territoire