UN HOMME TUÉ PAR ACCIDENT
le mieux; les habitants paraissaient cette fois-ci tout à fait sincères, et j'étais au comble de la joie, car je ne voyais plus d'obstacles à mon voyage chez les Ashanguis. J’allais enfin parvenir jusque sur les bords de cette grande rivière dont tout le monde me parlait, et que je présumais bien être le Congo! J'avais entendu dire que l’on pouvait franchir en un seul jour la distance qui m'en séparait encore ; quelques heures devaient donc suffire pour nous transporter de Mouaou-Kombo au milieu des Njavis, et nous pourrions, dans la même journée, traverser le pays des Abombos!
Hélas! ma joie allait se changer en désolation! Quatre hommes du village ennemi, équipés en guerre et la tête surmontée de feuilles de bananier, se présentèrent tout à coup en déclarant qu'on avait tenu chez eux un palabre le matin même, et que l’on y avait décidé de ne pas laisser passer l’Oguizi. En conséquence la guerre serait déclarée aux habitants de Mouaou s'ils s’obstinaient à me conduire dans leur pays.
Kombo, qui était assis à côté de moi, m'engagea à me cacher dans ma cabane, pour ne pas donner aux étrangers la satisfaction de me voir. Puis il ordonna à mes hommes de faire une démonstration avec leurs armes à feu pour intimider ces grands batailleurs. Rien de plus risible que de voir ceux-ci prendre leurs jambes à leur cou, lorsque Igala, s’avancant vers eux, déchargea son fusil en l'air. Malheureusement, tandis que mes hommes, s’amusant de cette déroute, s’élançaient en avant pour tirer aux oiseaux, une des armes, chargée à balle, partit avant que le canon fût relevé. Je n'avais pas vu le coup; mais aussitôt après la détonation, je frémis à la vue des habitants qui couraient de tous côtés avec des gestes d'effroi et des cris d'alarme. Le roi et la kondé, qui étaient à côté de moi, s’enfuirent comme les autres.
« Mamo! mamo! » ce cri de désespoir intraduisible retentissait de toutes parts; je courus et je vis, gisant à terre, non loin de ma cabane, le corps inanimé d’un nègre. Sa tête était fracassée, et la cervelle avait jailli du crâne. Igala, tout éperdu, vint à moi en disant : — « Ah! Chaillie! je n'ai pu l'empêcher; le fusil est parti tout seul. » Tout aussitôt les conséquences infaillibles de ce malheur se présentèrent à mon esprit. La défiance que j'avais d’abord inspirée à ce
peuple et que je venais à peine de vaincre allait se ranimer de plus belle, et ces gens-là feraient cause commune avec leurs voisins belliqueux. À coup sûr, des centaines d’hommes armés de lances et de flèches empoisonnées allaient se réunir pour nous attaquer. Je fis dire au roi de revenir et de ne pas avoir peur; mais déjà le tambour de guerre battait. Kombo me cria : — « Vous disiez que vous n’étiez pas venu pour nous faire du mal, ni pour nous tuer; voyez cependant, n'est-ce pas là un cadavre» Il ne fallait plus songer à continuer notre marche vers l’est sans provisions et sans escorte ; notre seule ressource était de nous replier sur le pays des Ishogos le plus vite qu'il nous serait possible.
Je rassemblai mes hommes au nombre de sept seulement, et je leur donnai des instructions rapides au sujet des bagages dont mes magasins étaient remplis. Je ne savais trop quel parti prendre. L'idée me vint de mettre le feu à ma cabane et de m’échapper à la faveur de la confusion du premier moment, mais je craignis de sacrifier encore des hommes au milieu de lexplosion d’un tel amas de poudre. L'important était d'atteindre la route de la forêt, et de prendre l'avance sur nos ennemis qui sans cela nous couperaient la retraite et soulèveraient les autres villages sur notre passage. Les munitions étaient pour nous l’article essentiel. Je distribuai à chacun de mes hommes une bonne provision de balles et de poudre. Je confiai à quelques-uns mes objets les plus précieux, journaux, photographies, échantillons d'histoire naturelle, et les denrées de moindre poids. Je pris, pour ma part, cinq chronomètres, un sextant, deux revolvers, une carabine avec un autre fusil en bandoulière, et un paquet de munitions. — « Maintenant, mes amis, leur dis-je, ne vous séparez pas, n'ayez pas peur et surtout ne faites pas feu sans mon ordre. Si c’est la volonté de Dieu que nous mourions, eh bien, nous mourrons ensemble. Mais faisons tous de notre mieux, et nous parviendrons, je l'espère, à regagner la côte sains et saufs. »
J'appréhendais une panique; dans ce cas, nous étions tous perdus. Mais ces braves compagnons, quoique frappés de consternation et mesurant bien la gravité de la situation, tinrent ferme et ne se laissèrent pas abattre.