UN PETIT CHIMPANZÉ
En peu de jours mon bâtiment fut déchargé, et mes bagages déposés dans plusieurs cabanes sans autre sûreté qu'une porte, attachée par une corde de lianes à un mur de bambous. Ma propriété cependant fut respectée, et l'honnête population des Commis ne me fit pas tort d’un seul article. Quenguéza était retourné à Goumbi. je cherchai de nouveau à me fortifier contre le climat et les difficultés du: pays. Je fis de courtes excursions dans différentes directions, j'allai voir beaucoup de petits chefs, je recus la visite de quelques autres ; je les engageai eux et leurs sujets à récolter le plus de produits possible, pour que le capitaine Vardon pût recharger son navire et retourner en Angleterre. Comme j'ai décrit tout au long ce pays du littoral dans mon précédent ouvrage, je ne donnerai place ici qu'à quelques incidents et à quelques notes d'histoire naturelle recueillies cà et là, avant d'entamer le récit de mon expédition dans l'intérieur.
Le 1° novembre, un nègre d’un village voisin m’apporta un jeune chimpanzé mâle, de trois ans environ, qu'on avait pris, quelques mois auparavant, dans les bois qui bordent le Npoulounay. Thomas, c'est de ce nom que je baptisai mon protégé, était un petit drôle espiègle, qui me divertissait par mille tours. Il était du reste fort apprivoisé, comme tous les jeunes chimpanzés. Malheureusement, Thomas était estropié d’une main, quelques-uns de ses doigts ayant été brisés et mal remis en place. Cet accident provenait d’une attaque des chiens du village qui lui avaient donné la chasse, un jour qu'échappé de l'endroit où on le tenait captif, il s'était enfui dans les bois voisins. J’attachai Thomas par une corde à un poteau de la véranda de ma cabane. Je le nourrissais de bananes cuites et de quelques autres mets de ma propre table. Il en était venu, par l'effet de l'éducation, à préférer les aliments cuits aux crudités, si bien qu'il rejetait toutes les bananes crues qu'on lui présentait. La différence d'aptitude à la domestication entre le jeune chimpanzé etle jeune gorille est un fait que j'ai vérifié par de nombreuses observations et que je dois encore confirmer ici, car c’est un des points qu'on m'a le plus contestés, à l'apparition de mon premier ouvrage. Le jeune chimpanzé se réconcilie visiblement avec son état de captivité deux ou trois jours après qu'on l'a tiré de ses forêts; mais je n'ai jamais
vu un jeune gorille s’apprivoiser dans sa prison, quoique j'en aie eu quatre en ma possession, et de tout petits.
Un jour, je fus témoin d'une action de messire Thomas, qui me
parut jeter un certain jour sur les habitudes de son espèce à l'état sauvage. Peu de temps après que je l'eus pris chez moi, j'achetai un chat domestique. Dès que le jeune chimpanzé l'aperçut, il s'enfuit tout tremblant vers son poteau et s'y cramponna de toutes ses forces, le poil hérissé et les yeux brillant d’un feu sombre; mais peu
d'instants après, il avait repris courage; il s’élançca sur le chat,
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et saisit avec un de ses pieds la nuque de lanimal, en pesant de l’autre sur son dos, comme pour lui briser les vertèbres du cou. Je ne voulais pas perdre mon chat; je m'interposai, et Je lui sauvai la vie. Les nègres disent que le chimpanzé attaque le léopard de la même facon, et je ne doute pas, d’après. ce que j'ai vu, que ce rapport ne soit exact.
Mon petit singe se maintint en bonne santé et ne cessa de développer son intelligence et sa gentillesse jusqu'au départ du capitaine Vardon pour l'Angleterre. Je l'envoyai à Londres chez un de mes amis qui, dès son arrivée, le porta au Palais de Cristal de Sydenham. Beaucoup de mes lecteurs. j'en suis sûr, l’auront vu à cette exposition el se seront amusés de ses espiègleries. On m'a assuré que son éducation avait été fort perfectionnée ; ainsi le petit drôle comprenait trèsbien qu'il fallait payer pour le voir. Quand on faisait mine de laisser entrer quelqu'un sans payer, mons Thomas s’élancait en avant de toute la longueur de sa chaîne, en poussant des cris aigus pour protester contre ce passe-droit; et il ne cessait de témoigner bruyamment son mécontentement, jusqu'à ce qu'on eüt recu argent du visiteur.
Pendant que se bâtissaient ma nouvelle maison et mes magasins, je faisais de petites tournées dans le bas pays pour visiter les établissements des Commis et me rendre compte des changements survenus sur les bords du Fernand-Vaz. Je reconnus la cause qui avaii altéré l'embouchure de ce fleuve : le courant et la violence de la mer ayant détruit la longue pointe sablonneuse que l’on y voyait autrefois, l'entrée était devenue plus large, mais plus dangereuse; car les débris de la langue de terre s'étaient convertis en bancs de sable cachés sous l’eau à peu de profondeur, et comme ces sables étaient mouvants', personne ne pouvait s'assurer de la direction du chenal. Le vieux Sangala, le chef du village d'Élindé, situé à l'embouchure du fleuve, était mort, et le nouveau chef, son parent et son héritier, qui avait pris son nom, était un ivrogne dont on faisait fort peu de cas. Les veuves du vieux Sangala s'étaient toutes remariées. Elles me firent cependant l'accueil le plus empressé, surtout la principale épouse du défunt, ou la reine, qui daigna s'occuper elle-même de ma cuisine pendant mon séjour à Élindé. Elle trouvait dans son cœur
une certaine éloquence pour rappeler ses beaux jours du vivant de son premier mari. Heureusement le second époux ne se montrait pas jaloux de ces regrets. Dans ce pays-là, les veuves qui convolent en secondes noces ont leur franc parler pour faire l'éloge de leur défunt.
Je ne pus retrouver, près de l'embouchure, la jolie petite île, terrain de chasse des oiseaux aquatiques, où se rencontrait, comme sur la langue de terre sablonneuse, cette grande et grotesque grue appelée mycleria senegalensis, avec des milliers d'oiseaux de mer de toute espèce.
Ce n’est pas seulement à Élindé que la mort avait fait des ravages. J'appris au village de Makombé que le chef était mort, et que son héritier Hougou, le même qui m'avait aidé à m'établir à Washington, accusé de Favoir fait périr par ses sorcelleries, avait été forcé de subir l'épreuve du poison, à laquelle il avait succombé. Des scènes pareilles s'étaient passées dans d’autres villages. Voilà le danger, chez ces malheureux peuples, d’être lhéritier d’un homme qui meurt de maladie.
A peine revenu de mon excursion à l'embouchure du fleuve, je fus pris d’un fort accès de fièvre, qui me mit au lit pour quatre jours. Ime fallut envoyer à bord du Mentor chercher du calomel et du jalap, car ma boîte de médicaments avait été perdue dans le naufrage de mon canot. Je fus vraiment touché, pendant cette maladie, de la vive sympathie que me témoignèrent les gens du pays. On observait nuit et jour le silence le plus absolu autour de la cabane où j'étais couché. Le tam-tam, les chants et les danses étaient prohibés, de peur que je n’en fusse incommodé, et le vieux chef Rampano venait s'asseoir chaque jour plusieurs heures de suite à côté de mon lit. Il ne parlait presque pas, mais son attitude témoignait de son affliction. Pauvre brave homme! de temps en temps il me disait : « Chaillie ! Chaillie! Il ne faut pas être malade dans mon village ; personne parmi nous n’est content de vous voir souffrir; je vous aime, car vous êtes venu ici pour moi, et je n'ai pas dans le monde de meilleur ami que vous. » En sortant, il marmottait d'ordinaire des paroles que je ne comprenais pas, mais qui devaient être une invo-
cation à quelque esprit qu'il priait de veiller sur moi.
ÉLINDÉ,
FERNAND=VAZ A
Dr
BANRDS
LE ROI OLENGA-YOMBI. 33
Le vieux Rampano avait, au sujet des esprits bons et méchants, certaines idées particulières. Un beau jour, il se mit en tête qu'il mourrait s'il entrait dans ma cabane; car on lui avait dit qu’une personne, douée d’un pouvoir magique, avait composé un maléfice placé sous le seuil de ma porte, de telle sorte que, s'il mettait le pied chez moi, le sortilége opérerait et le tuerait infailliblement.
Aucune instance de ma part, aucun raisonnement ne pouvail persuader le vieux chef de franchir l'entrée de ma cabane. Au bout de quelque temps, je me fâchai et je lui dis qu’il ne pouvait refuser de venir me voir; le pauvre homme envoya aussitôt chercher plusieurs docteurs pour prendre leur avis. Ceux-ci déclarèrent aussitôt qu'à la vérité de méchants sorciers qui le guettaient s'étaient embusqués derrière ma porte pour le tuer, mais qu'on pouvait les faire déloger de là, maintenant que leur malice était connue.
Aussitôt commencèrent les cérémonies pour l’exorcisme du magicien. Pendant trois jours consécutifs, on dansa sans relâche, tout en invoquant les bons esprits. Enfin, un matin, pendant que j'étais occupé à écrire, sans faire attention aux bruits du dehors. Rampano arriva devant ma porte, tira un coup de fusil, et entra avec fracas dans ma cabane, en marmottant force invocations et imprécations ; puis enfin il reprit une contenance plus calme, content, disait-il, d’avoir purifié l'atmosphère morale de mon habitation.
Il se passa, le 22 novembre et les jours suivants, des faits d’une grande importance pour mes projets d'expédition. Pendant mon séjour en Europe, les chefs des clans Commis, réunis sous la présidence du roi Olenga-Yombi (qui avait pris tout récemment le nom de Rigundo), avaient rendu une loi qui défendait aux Mpongwés (tribu commercante du Gabon), ainsi qu'à tout homme blanc, de remonter le cours du Fernand-Vaz ou de l'Ogobai. Il est d'usage en effet, parmi les habitants de l'Afrique occidentale, d'empêcher autant que possible tous les étrangers de pénétrer dans l’intérieur du pays. ne füt-ce que jusqu’à la peuplade la plus voisine, etcela dans la crainte de perdre le monopole du commerce avec ces peuplades. Aussi chacune des tribus, échelonnées depuis la côte jusqu'aux régions les plus éloignées, s’efforce-t-elle de couper toute communication entre les étrangers et la tribu qui vient immédiatement après elle. L'esprit
d'exclusion et d'accaparement en fait de commerce et de politique, esprit si naturel aux hommes non civilisés comme à ceux qui ne le sont qu'à demi, est l'unique cause de ces mesures jalouses. Cet usage n'avait fléchi que pour moi seul, lors de mon premier voyage, grâce à mon crédit près des chefs et à l'influence toute-puissante de Quenguéza. Tous mes efforts tendaient maintenant à faire rapporter la nouvelle loi, au moins en ce qui me concernait. Ce fut le 22 novembre que le roi Olenga-Yombi se transporta en personne dans mon village, sur le Fernand-Vaz, pour tenir conseil à ce sujet.
Le roi Olenga-Yombi n'avait pas perdu ses vieilles habitudes d'ivrognerie dont j'ai parlé dans l'Afrique équatoriale, et quoiqu'il fût encore bien matin quand il vint me rendre visite, il était déjà soûl de vin de palmier. Je lui fis présent d’un long habit bleu dont les basques flottaient sur ses hanches quand il marchait, et d’un gilet jaune clair à boutons dorés. Il se pavanait là dedans avec tout l’orgueil d'une majesté africaine. Cette défroque paraissait le combler d’aise, non moins que les fusils et bien d’autres articles que j'ajoutai à ce cadeau.
Un seul mot d'Olenga-Yombi pouvait m'interdire le passage du fleuve. En effet, bien que ces grands chefs de tribus n'aient pas plus d'influence positive que les autres membres du conseil, ils ont cependant le droit de véto en beaucoup de matières. [1 y à chez ces Africains un certain esprit de discipline qui ne leur permet pas de désobéir à la défense formelle d’un chef supérieur, bien que celui-ci n'ait pas le pouvoir matériel de les forcer à l'obéissance. I était donc fort essentiel pour moi de gagner les bonnes grâces de ce roi des ivrognes.
Le palabre se tenait dans la maison du conseil de notre village, vaste hangar découvert. Des siéges y étaient disposés pour les principaux orateurs. I y avait là un Mpongwé, nouvellement arrivé du Gabon, et commissionné par un des commerçants de ce pays pour des marchandises d’une valeur d’au moins huit cents livres sterling. II venail solliciter, comme moi, l'autorisation de passer outre. Quand la séance commença, j'eus soin que mon affaire füt traitée à part de celle du Mpongwé; tactique qui me réussit à merveille; car on m'accorda la permission de traverser le fleuve, tandis qu’on la refusa à