‹ L'Afrique sauvageChapitre 111 sur 196 · COMMENCEMENT DE RETRAITE · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DE RETRAITE

arbre où un buisson, un essaim de lances ou de flèches ne tombät sur nos flancs et n’achevât notre perte. En outre, il nous était impossible de continuer longtemps le pas de course que nous avions pris. Après avoir fait si bonne contenance au départ, mes hommes, saisis tout à coup d'une terreur panique, s'étaient débandés sur la route et pendant dix minutes mes cris ne purent les arrêter. Pour alléger leur fuite, ils jetaient tous leurs paquets, les uns après les autres, dans les broussailles. C'était une désolation de voir mes photographies si précieuses, mes instruments, mes animaux empaillés, mes notes, mes caries, mes bouteilles de médicaments et de spiritueux, et tant d’autres objets de valeur, tant de souvenirs chers, dispersés sur la route’ l’œuvre de plusieurs mois de labeur et de fatigue, perdue, à jamais perdue!

Après une course de quatre à cinq milles, voyant que les ennemis continuaient de nous poursuivre, je compris qu'il était temps de faire halte et de leur faire sentir notre force; car en les laissant avancer, nous risquions de voir les populations soulevées par eux sur notre passage, et d’avoir notre retraite coupée. J’ordonnai à mes hommes de s'arrêter. Mouitchi, l’un d'eux, manquait à l’appel. Son sort, hélas! n'était pas douteux pour nous, car nos ennemis, pendant que nous quittions le village, s'étaient vantés de l'avoir tué. Igala, mon meilleur et mon plus brave Compagnon, souffrait cruellement de sa blessure à la jambe. Il me disait, croyant la flèche empoisonnée : — « Je vais mourir, Chaillie, je vais mourir sans revoir ma fille ! » Mais nous n'avions guère le temps d'échanger des paroles d'encouragement ; l'ennemi était en vue, et une bande nombreuse coupait à travers la jungle, dans le but évident de nous prendre en flanc. J'épaulai ma longue carabine, et visant l'homme qui était en tête, au moment où il bandait son arc, je fis feu; son bras droit retomba brisé le long de son corps, et le guerrier qui le suivait, frappé aussi et perdant l’équilibre, fit craquer les branchages sous le poids de son corps. Rebouka de son côté tira dans les broussailles sur un homme qui disparut tout à COUP, précipité dans un ravin. Ces coups heureux nous donnèrent un peu de répit.

Nous n'avions pas fait beaucoup de chemin, quand nous entendimes encore de grands cris derrière nous ; c'étaient nos ennemis qui

revenaient à la charge, plus acharnés que jamais. La route devenait des plus difficiles ; des broussailles partout, des ravins et des montüicules les uns après les autres, et à un mille en avant le village de Mobana, qui devait être insurgé contre nous. Nous avions beau redoubler de vitesse, les coquins nous serraient de près. Tout à coup une douleur aiguë m'avertit que j'étais encore blessé. C'était au côté celle fois. Je n'avais pas le temps de m'arrêter pour retirer la flèche, dont la tête barbelée, engagée dans mon ceinturon de cuir el remuant à chaque pas que je faisais, agitait la pointe dans mes chairs et me causait une souffrance atroce. Si la force du trait n’eût pas été amortie par le cuir, je serais certainement mort sur le coup. Quand je fus frappé, Igala, l’auteur involontaire de tous nos maux, se retourna contre l’archer trop adroit, et le coucha par terre. Le chagrin bien sincère et le dévouement de mes hommes dans cette circonstance me furent d'un grand soulagement. Je me sentais affaibli par la perte de mon sang et dévoré d’une soif ardente. Ils me demandèrent ce qu'ils auraient à faire si je mourais. Je leur dis de tenir ferme tant qu'ils le pourraient, et dans le cas où ils parviendraient à s'échapper, de remettre mes papiers et mon journal aux hommes blancs. Chaque fois que nous nous arrêtions, pendant cette journée désastreuse, ils m'entouraient affectueusement, s’informant de ce que j'éprouvais et me prodiguant tous les soins en leur pouvoir.

Quand je fus blessé, mon énergie commenca à faiblir, et je suivis l'exemple de mes hommes, en me débarrassant des fardeaux qui retardaient ma marche. À mon grand regret, j'avais jeté ainsi dans les broussailles ma superbe carabine à deux coups qui se chargeait par la culasse, et une autre arme magnifique à balles d’acier pointues, que je regrette surtout comme un présent de mon bien cher ami, M. Bishop, de Twickenham.

On nous donnait toujours la chasse. Ainsi harcelés il fallait frapper un nouveau coup. Îgala me dit : « Je sais que je vais mourir; mais auparavant laissez-moi tuer quelques-uns de ces coquins. » En même temps, 1l s'embusqua derrière un arbre. Nous continuions cependant de marcher en avant pour ne pas nous laisser devancer par l'ennemi, dont la tactique était de détacher furtivement une partie de ses archers sur le front de notre peüte troupe, tandis que le gros de la

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