NOUS SOMMES POURSUIVIS PAR LES INDIGÈNES
bande demeurait en arrière en poussant des cris, pour nous faire croire qu'ils étaient encore loin. Le plus avancé de ces éclaireurs se trouvait déjà en ligne avec Igala, quand celui-ci tira et l’étendit mort.
Nous repassämes ainsi le cours d’eau appelé Bembo, qui avoisine Mobana, et nous nous mîmes à gravir la côte escarpée sur laquelle ce village est bâti. C'était pour nous un moment critique. Selon toute apparence, des messagers dépêchés d'avance avaient insurgé le peuple de Mobana contre nous; d'autant plus que nous entendions ceux qui nous poursuivaient leur crier : — « Gens de Mobana, ne laissez pas passer les hommes de l’'Oguizi; ils ont tué les nôtres! » Ainsi que nous nous y attendions, nous trouvâmes les guerriers du pays, rangés en bataille à l’autre extrémité du village ; mais, comme notre route s'en écartait un peu, nous passèmes vite et nous nous enfonçämes de nouveau dans l’épaisseur de la forêt. = Loin d’être par là délivrés des furieux qui nous donnaient la chasse, nous nous vimes poursuivis à la fois par la double armée de Mouaou et de Mobana. La route descendait en pente rapide, et nous fuyions de toute la vitesse de nos jambes, pour ne pas perdre de terrain. Un peu plus loin, à mi-chemin d’une colline, Igala et Rapelina s'arrêtèrent pour tirer sur un homme qu'ils blessèrent et qui se replia sur ses Compagnons en hurlant de douleur.
Nous eûmes alors un court moment de répit. Je m'arrêtai pour tenir conseil sur ce qu'il y avait de mieux à faire. Harassés de notre longue course à travers un pays fourré et montagneux, nous étions en outre exaspérés par l'opiniàtreté de ces enragés, que la soif de notre sang lançait et maintenait sur nos traces. J'aurais voulu m'échapper sans sacrifier de nouvelles victimes; mais il était clair que, la nuit venue, nous serions entourés et massacrés jusqu’au dernier. Nous convinmes donc, mes hommes et moi, de chercher un posle avantageux pour faire halte, et de donner à nos ennemis une leçon de nature à les arrêter une bonne fois.
Nous avions le temps de choisir notre position. Je connaissais d’ailleurs le pays et les accidents de terrain. Sur la pente d’un monticule s'élevait un bouquet d'arbres assez serrés. Nous nous postämes chacun derrière un gros tronc, à peu de distance les uns
des autres, et nous attendimes. Comme de coutume, les archers se présentèrent les premiers. Mais derrière eux se faisait entendre le grondement de la multitude armée, mêlé de vociférations furieuses et de malédictions contre nous. Dès que nous eûmes un certain nombre d'ennemis en vue, au bas du monticule où nous étions embusqués, Igala et Rapelina firent feu. Un homme tomba mort. Un autre, atteint à la figure, eut probablement la mâchoire brisée. Ngoma lira à son tour, mais son coup ne porta pas. La panique fut jetée dans la troupe ‘ennemie par cette attaque imprévue, et quand nous sortimes de derrière les arbres en nous montrant à découvert, ils battirent tous en retraite. Ce fut là notre dernier combat, et si nous les entendimes longtemps encore, leurs cris ne nous arrivaient plus que de loin. La partie de la forêt où nous nous trouvions alors était assez découverte : peu de broussailles, de jeunes arbres, et à des intervalles de cinquante à soixante pieds, des futaies superbes dont le dôme de feuillage abritait toute cette verdure. Ces éclaircies du bois nous donnaient beaucoup d'avantage. Nous pouvions surveiller de loin lapproche de l'ennemi sans courir le risque d’être attaqués en flanc. Le pays était d’ailleurs inégal, raboteux, les collines succédaient aux collines, avec des pentes souvent très-escarpées.
Nous respirions enfin plus librement. Nous nous arrêtâmes en déposant nos fardeaux à terre, et nous primes quelque repos, sans cesser toutefois de guetter les alentours. Fexaminai la blessure d’Igala et les miennes. Le sang coulait abondamment de mon doigt; mes vêtements en étaient tout trempés. Il faut que ce flux de sang ait entrainé tout le poison de la flèche, si toutefois elle était empoisonnée, car celte blessure ne me laissa d'autre suite qu’une assez vive douleur et se guérit d'elle-même au bout de trois semaines, L'action du poison employé par les indigènes n’est pas d'ordinaire très-rapide ; elle corrompt peu à peu les chairs autour de la blessure et y occasionne un dépôt de matières, qui aboutit parfois à la gangrène. Si une flèche ou une lance pénètre dans les entrailles, la mort est inévitable ; mais si elle n’a fait qu'entamer les chairs, il est rare que la blessure soit mortelle. Quant à ma blessure au côté, la flèche avait heureusement perdu son enduit de poison au frottement du cuir qu'elle avait traversé, et la plaie, quoique très-douloureuse, n'offrait