SECONDE HALTE
aucun danger. Mais le pauvre Igala souffrait beaucoup de sa jambe blessée. Le mal empira même dans la nuit, au point de me faire craindre qu'il restät estropié. Je n'avais aucun remède à lui administrer, car j'avais tout perdu dans notre retraite. J’eus bien peur pour ce brave et fidèle garçon; s’il était mort des suites de cette affaire, je ne me le serais jamais pardonné.
Comme nous rechargions sur nos épaules nos paniers (presque vides maintenant) pour nous remettre en route, nous aperçümes à quelque distance un homme qui se dirigeait rapidement de notre côté à travers les broussailles , et que les inégalités de terrain dérobaient de temps en temps à nos yeux. À l'instant, nous nous remimes sur nos gardes. Igala se chargea d’aller reconnaître le survenant, et nous attendimes en silence, le fusil en main, l’œil ouvert sur tous les débouchés du bois par où nous pouvions être tournés. L'homme s'approcha : il était armé. C'était Mouitchi, que nous avions cru perdu! Il s'était échappé sans une égratignure , à travers les fourrés du bois, guidé par les voix mêmes des furieux qui nous poursuivaient. Il nous dit que les deux hommes frappés dans notre dernière rencontre étaient morts sur le coup, et que nos ennemis avaient renoncé à nous poursuivre, craignant d’être détruits un par un s'ils allaient plus loin. L'arrivée de Mouitchi nous rendit du cœur et nous parut de bon augure. Nous commencions à entrevoir la possibilité de parvenir tous ensemble, et sains et saufs, à la côte.
La forêt, troublée un instant par les cris de guerre sauvages et par les imprécations plus sauvages encore des Ashangos furieux, avait repris sa tranquillité majestueuse. Nous devions cependant traverser un autre village, Niembouai-OJomba, la seule route qui nous fût connue, mais où nous courions risque d'être attaqués. Avant d'y arriver, nous rencontrâmes deux femmes sur le sentier qui venait de Mobana. Igala voulait tirer sur elles; je m'y opposai énergiquement, et je lui fis même une sévère réprimande. J'avais donné ordre en partant de laisser passer sans leur faire de mal les femmes, les vieillards et les enfants que nous pourrions rencontrer, mais de faire feu sans miséricorde sur les hommes armés; cette extrémité m'était commandée par notre sûreté. Igala n’'aimait pas cette manière de faire la guerre ; c'était bou, disait-il, dans le pays des hommes blancs,
mais nous ne devions pas nous battre à leur mode. Si je ne l’avais arrêté, le malheureux aurait Uré indifféremment sur tous les Ashangos, sans distinction de sexe ni d'âge.
Le soleil déclinait sur l'horizon. Nous approchions du village de Niembouai-Olomba, et nous avions fait environ trente milles sans prendre aucune nourriture, depuis notre retraite commencée à neuf heures du matin. Je jugeai qu'il serait imprudent de nous hasarder, dans notre état d'épuisement, à travers un grand village, hostile peut-être, et mes hommes convinrent avec moi que le meilleur parti à prendre. c'élait de nous retirer dans la forêt, à quelque distance du chemin battu, et de nous reposer là jusqu'à minuit. Nous pourrions ensuile traverser le village avant que les habitants éveillés eussent pris les armes; dans tous les cas, nous aurions alors retrouvé assez de forces pour gagner quelque bonne position défensive.
Ce plan adopté, nous nous enfoncämes dans les fourrés ; bientôt une petite clairière nous parut une bonne place pour dormir, et nous nous étendimes là, après avoir eu soin de museler notre chien, dont les aboiements auraient pu nous trahir. L'obscurité était complète. Le silence n'était troublé que par le cri lugubre d’un oiseau de nuit solitaire. Mes gens, harassés de fatigue, ne se préoccupaient ni de léopards, ni de serpents, ni de bêtes, ni d'hommes sauvages, et dormaient profondément. Quant à moi, trop inquiet pour fermer l'œil, gémissements que la douleur arrachait de
Le
je prêtais l'oreille aux temps en temps à Igala, bien qu'il s'efforcät de les étoufler.
L'air de la nuit était brumeux et froid. Couché sans dormir sur la terre humide, je songeais aux parents et aux amis que J'avais laissés bien loin au Nord, à tant de douces heures passées dans des intérieurs heureux, au milieu du confortable de la vie civilisée, et je me désolais à l’idée que tout ce bonheur était peut-être perdu pour moi. Je pensais aussi à ceux qui, bien tranquilles au coin de leur feu, critiquent à leur aise les relations des voyageurs, et leur envient le peu d'honneur et de renommée qu'ils ont acquis si chèrement, Ah! s'ils avaient passé par la dixième partie des épreuves que ces pauvres explorateurs ont à subir, je suis sûr qu'ils leur montreraient plus d’indulgence !
Quand je m'avisai enfin qu'il était près de minuit, j'éveillai mes