SECONDE HALTE
hommes et j'en envoyai deux sur la route qui conduisait au village, pour s'assurer si tout était tranquille. Ils revinrent avec un rapport favorable. Alors je les réunis tous autour de moi : — « Mes enfants, leur dis-je, je me suis battu avec vous et pour vous aussi longtemps que j'en ai eu les moyens ; mais le moment peut venir où ce ne sera plus possible; je puis être tué cette nuit, je puis être mis hors de combat. Quoi qu'il arrive, restez toujours unis ; écoutez Igala, votre chef, et ne perdez aucun de mes papiers‘. Fussiez-vous obligés de vous défaire de toute autre chose, ne les jetez pas, je vous en conjure, mais remeltez-les entre les mains des hommes blancs de la côte. » |
Mes compagnons se tenaient serrés autour de moi pendant que je parlais ainsi, et tous me répondirent, de l'accent le plus affectueux : — « Non, Chaillie, non, vous ne mourrez pas ! nous vous mènerons vivant dans votre pays ! vous resterez toujours avec nous! »
Je répliquai, sur le ton de la plaisanterie, pour les égayer un peu : — « Doucement ; je n’ai pas dit que j'allais mourir, mais seulement que je pouvais mourir cette nuit. Oubliez-vous que Chaillie sait se battre?
— Oui, oui, nous l’avons vu! crièrent-ils tous ensemble ; et nous aussi nous savons nous battre ; nous sommes des hommes ! »
Cela dit, nous reprimes en silence nos paquets et nos fusils, et nous frayant avec peine un passage à travers les buissons épineux, nous gagnâmes sans bruit la route, puis la rue du village. A l'entrée, nous fimes halte, nous appelant l’un l’autre à voix basse. pour savoir si nous étions réunis ; car la nuit était si noire qu'on ne voyait pas à deux pas de soi. Il devenait cependant nécessaire de nous précautionner contre les embüches; les habitants pouvaient avoir appris que nous fous trouvions dans leur voisinage le soir précédent, et ils savaient bien que nous n'avions pas d'autre chemin à prendre que celui qui lraversait leur village. Nous marchâmes done résolument en avant. comme des hommes décidés à s'ouvrir un passage au péril de leur vie. Nous primes le milieu de la rue, qui était très-longue , posant le
1. Un des volumes de mon journal, ainsi que mes cartes d'itinéraires, une multitude de notes, et deux copies de mes observations astronomiques et météorologiques, avaient déjà été perdus pendant notre retraite.
pied par terre avec précaution, nos fusils armés et relevés, prêtant l'oreille au moindre bruit. Dans une maison, nous entendimes jouer du wombr (la harpe du pays'), et nous passâmes tout doucement de l’autre côté de la rue sans éveiller l'attention des habitants du logis. Nous touchions au bout de la rue, et déjà nous nous crovions hors de danger, quant tout à coup nous vimes un feu brillant reluire à quelque pas devant nous. Frappés de stupeur et immobiles, nous attendimes qu'un mouvement se fit pour savoir nous-mêmes ce que nous avions à faire. Mais une voix douce s’éleva du sein des ténèbres :
— « Est-ce bien là la troupe de l’Oguizi? Passez, passez! on ne vous fera pas de mal dans mon village. Passez! vous trouverez le chemin facile. On n’est point en guerre avec vous. »
C'était la voix du vieux roi; il nous avait attendus au passage avec quelques-uns de ses sujets, dans l'intention de favoriser notre marche et de nous encourager par de bonnes paroles. Ces braves gens avaient amassé d'avance des matériaux combustibles pour éclairer notre route. De quel poids nos esprits furent soulagés ! Nous nous attendions à une lutte mortelle, et nous trouvions une retraite facile! Pourtant il n’était pas bien sûr que cette générosité ne cachàt pas quelque piége. Aussi, au lieu de nous arrêter à des pourparlers, pressämes-nous le pas en silence sans répondre un seul mot à cette touchante allocution du bon roi.
Nous avancions dans les ténèbres, à travers des marécages ou des eaux courantes, arrêtés par des buttes rocailleuses et des buissons épineux ; à chaque instant nous perdions notre chemin et nous ne le retrouvions qu'à tâtons. Enfin, à trois heures du matin, nous nous arrétämes dans un champ de manioc. Puis, allumant du feu, nous fimes rôtir quelques racines pour nous alimenter un peu, ‘exténués comme nous l’étions de fatigue et de faim. Cette nourriture ranima nos forces, et j’adressai silencieusement des actions de gräces à la Providence, qui avait préservé si miraculeusement notre petite troupe.
27 Juillet. — Un peu avant le jour (dès que nous pûmes voir
!. Voir la description de cet instrument dans l'Afrique Équatoriale.
‘VANOTO-IVIOUNAIN AU SHIIVOAUVN