MAGOUGA RACONTE NOS AVENTURES
bres obscures, une multitude de chimpanzés qui se balancaient, agitaient des branches, et folâtraient avec une extrême agilité. En regardant plus attentivement, nous les vimes partagés en deux groupes qui se tenaient à une certaine distance l’un de l’autre et paraissaient s’interpeller mutuellement où même se provoquer par des bravades, avancant et reculant tour à tour. [Il y avait bien en bas dans les arbres trente ou quarante de ces animaux. Je n'ai jamais vu à la fois tant de singes anthropoïdes.
A mesure que nous avancions, nous étions heureux d’avoir Magouga parmi nous. Ainsi, les habitants de Mongon, troublés de notre arrivée inattendue, se préparaient déjà à fuir, quand je dis à mon vieux serviteur de marcher en tête de la troupe; car je ne savais pas ce qui pourrait arriver. [Il cria au peuple de se rassurer, — « Je suis Magouga, leur dit-il, n'avez pas peur ; ce sont les hommes de l’'Oguizi qui reviennent.» Nous fimes halte à l'Ouanja, où la foule nous entoura, en demandant, avec des gestes de surprise, à Magouga : — « Qu'est-ce que cela veut dire? Comment êtes-vous revenus? » Il parait que le bruit avait couru à Mongon que Magouga avait été tu‘ à Mobana. Son village avait même pris le deuil.
Magouga se montra au niveau de la situation. Il fit un long récit des événements où il avait joué un rôle, maudissant les gens de Niembouai qui m'avaient volé, et racontant comment ses accusateurs de Mobana avaient voulu le tuer. Quant à l’affaire de Mouaou-Komba, il en rendit compte dans des termes d’une exagération fabuleuse. — Les habitants nous avaient attaqués, disait-il, en nous refusant le passage; nous leur avions tué dix-huit hommes; toutes leurs flèches s'émoussaient sur ma peau, sans me faire de mal; enfin il se mit à énumérer mes diverses transformations surnaturelles. La description de toutes nos infortunes était si touchante dans sa bouche, que le peuple ému prit notre parti en s’écriant tout d’une voix : — « C'est une honte ! déclarer la guerre à un pareil homme, qui ne fait de mal à personne, qui ne prend rien par force, et qui nous apporte tant de belles choses ! » Puis ces braves gens se déclarèrent prêts à faire face aux guerriers de Mouaou s'ils se présentaient Cevant leur village. Sur quoi les femmes nous apportèrent des poules, des œufs, des
bananes muüres, en échange de quelques colifichets. On nous invita même d'une manière pressante à passer la nuit dans le village ; mais craignant de me compromettre par une confiance imprudente, je refusai. Nous quittèmes Mongon vers le soir, et nous allâmes coucher, trois où quatre milles plus loin, dans une plantation abandonnée, sur la route de Niembouai-Ouest.
28 Juillet. — Nous dormimes fort peu cette nuit-là; car ni moi ni personne de ma troupe ne nous croyions tout à fait hors de danger. Nous couchions avec nos armes chargées à côté de nous. Trois de mes hommes étaient avec moi dans la même cabane.
Levés dès le point du jour, nous nous remimes en marche avec toute la célérité possible, et dans laprès-midi, nous avions déjà gagné Niembouai, où demeurait notre guide. Une certaine méfiance nous accueillit là comme à Mongon; mais la présence de Magouga rassura de même les habitants. Le brave homme nous conduisit au bout de la rue et nous ouvrit sa propre maison; mais nous n’y fûmes pas longtemps tranquilles, car le peuple, avide de recueillir des détails, venait les demander à la bouche éloquente de Magouga. Nos aventures, telles qu'il les racontait, devenaient de plus en plus émouvantes. Ce qui charmait surtout l'auditoire, c'était la peinture de la manière héroïque dont nous avions défendu notre vie menacée à Mobana. Ce passage soulevait une tempête d’acclamations. — « Vous êtes des hommes! criaient-ils, vous êtes des hommes! Com-
ment peut-on faire la guerre à des gens tels que vous? » d 29 Juillet. — Malgré l'accès de popularité qui s'était manifesté
la veille en notre faveur, j'étais porté à croire que les habitants de Niembouai n'avaient pas dépouillé toute défiance. Je les vis, le matin de bonne heure, jeter sur moi des regards furtifs. Des groupes d’anciens s’arrêtaient à quelque distance de ma cabane et tenaient entre eux de discrets conciliabules. La cause de ces allures mystérieuses se révéla bientôt d'elle-même. Ces gens-là avaient peur que je ne voulusse me venger des vols commis à mon préjudice sur la route de Mobana, pendant que je marchais à l’est. A la fin, un de ces nègres, chargé sans doute par les autres de sa démarche délicate, me présenta une bouteille à demi remplie d’arsenic. Étranger au village, disait-il, cette bouteille lui avait été remise comme faisant