‹ L'Afrique sauvageChapitre 119 sur 196 · RESTITUTION D’OBJETS VOLÉS · texte numérisé non relu

RESTITUTION D’OBJETS VOLÉS

partie des objets qui m'avaient appartenu; aussi s’empressait-il de me la rapporter. Jai su depuis que mes hommes avaient menacé les habitants d’un châtiment exemplaire, si lon ne me restituait tout ce qui m'avait été volé.

Je n'avais pas l'intention de passer une seconde nuit à Niembouai, et l'attitude défiante de la population ne fit que me confirmer dans ma résolution. Cependant Magouga nous ayant donné une chèvre, il fallait attendre qu'elle fût tuée et dépecée pour l'emporter plus aisément. Un bruit vague de gens armés qu’on aurait vus rôder dans le bois, autour du village, se répandit dans la journée et jeta l'alarme parmi les habitants, qui craignaient que notre présence chez eux ne servit de prétexte pour les attaquer. A la fin, nous quittämes la place et nous gagnämes sans encombre le village dont j'ai parlé précédemment, et que se partagent par moitié les Ashangos et les Njavis.

Nous avions de nouveau pour compagnon notre fidèle ami Magouga, qui, après avoir mis sa maison en ordre, s'était déclaré prèt à nous servir d'escorte jusqu'à Mokenga. C'était le seul indigène qui, depuis notre retraite vers le littoral, consentit à nous accompagner au delà du territoire occupé par sa tribu. Il y a malheureusement de très-fortes raisons pour que ces peuples refusent de s’aventurer à l’ouest ; car ils courent risque d’être faits prisonniers et réduits en esclavage. Ainsi, il est sans exemple qu'un Ishogo ou un Ashango, s’il à une fois quitté son village pour visiter les tribus de la côte, soit Jamais revenu dans son pays natal. Peut-être ces malheureux s'imaginajent-ils que nous les enlèverions de force. D'ailleurs, j'avais aussi perdu presque tout ce que j'avais, et je n'étais plus cet opulent Oguizi qui éblouissait les populations par l’étalage pompeux de ses richesses. C'était donc, de la part de Magouga, un grand acte de désintéressement que de s'attacher à ma fortune, car il ne pouvait plus être attiré par l’appât du salaire ni du pillage.

Les habitants du lieu se montrèrent cette fois extrèmement bienveillants ; de tous côtés on nous apportait des bananes, des chaudrons, des calebasses d’eau et du bois à brüler. Cependant nous ne fimes pas un long séjour dans ce village, pressés comme nous l’étions de marcher vers l'Ouest. À cinq heures, nous atteignimes Moyego,

erand village des Ashangos, devant lequel nous avions passé en venant, Sans nous arrêter, malgré les prières des habitants. Magouga avait là plusieurs amis, et comme on nous priait de rester, en nous assurant qu'on ne nous laisserait manquer de rien, ïe résolus d'y passer la nuit. Quand ce peuple apprit l'affaire de Mouaou, il protesta que les gens de ce pays lui étaient étrangers, qu'ils appartenaient à un clan différent du leur, et qu'il était à regretter que je ne leur eusse pas tué plus de monde.

50 Juillet. — Nous étant remis en marche ce matin, nous parvinmes avant midi à Magonga, le dernier ou le plus occidental des villages de l'Ashango, situé sur les bords de l’Odiganda. Je n’avais pas envie d'y séjourner ; aussi traversàmes-nous le village sans nous arrêter, à la grande surprise et au grand désappointement des habitants, curieux d'apprendre ce qui nous était arrivé et pourquoi nous revenions sur nos pas. Magouga se montra fort mécontent de ce que je refusais de faire halte, et me déclara qu'il ne voulait pas nous accompagner plus loin. Je lui répondis qu'il était libre et que je le remerciais de ses services, car je connaissais maintenant le chemin aussi bien que lui. Nous traversämes donc sans lui l’Odiganda, et j'allai camper sur l’autre rive, de sorte qu'en cas d'attaque , j'avais la rivière entre nous et les ennemis, ou même les partisans de Magouga, que nous avions laissé de fort mauväise humeur.

Vers deux heures, nous faisions notre repas sur le bord du chemin qui mène à Mokenga, lorsque nous vimes reparaiître Magouga. Il s’excusa de sa conduite, prétendant qu'il avait été obligé d’affecter beaucoup de colère contre nous; sans quoi, me dit-il, les habitants n'auraient pas manqué de lui imputer la détermination que J'avais prise de ne pas m'arrêter chez eux. À lavenir, il ne fallait pas prendre garde à ce qu'il dirait quand nous serions dans un village. — «Faites attention, ajouta-t-il, que vous allez quitter ce pays, mais que j'y reste, moi, et que je dois avoir soin de me mettre bien avec ses habitants. » On voit assez, par cet exemple, ce qu'il y a d’artilice et de diplomatie chez ces Africains primitifs, et combien il est diflicile de savoir au juste quand ils disent la vérité.

Depuis que nous avions passé l'Odiganda, nous nous trouvions chez les Ishogos, et je me sentais pour la première fois à l'abri de

ARRIVÉE À MOKENGA. 309

toute attaque. Nous n'étions plus sur le territoire de la tribu dont l'hostilité nous avait été si fatale, et maintenant une large et rapide rivière nous séparait d'eux. Les habitants de la rive occidentale m'apportèrent un grand nombre de leurs denrées, denguis, bongos , poules, fruits et noix, en nous priant de rester parmi eux; mais j'avais résolu de ne prolonger mon séjour nulle part. Nous passämes successivement devant plusieurs villages ishogos, et nous arrivämes le soir à une petite plantation à quelque distance d’Ayamba, ou Diamba. Nous couchâmes là, et le lendemain matin, quelques minutes de marche à travers la forêt nous amenèrent au village.

51 Juillet. — Le chef d’Avamba me fit cadeau d’une chèvre. Les habitants nous conduisirent dans l’ouandja des étrangers, où nous apprêtèmes notre repas. Là comme ailleurs, on nous pressait de nous arrêter un jour ou deux, mais j'avais pris la ferme détermination de ne pas perdre de temps et de pousser vite en avant. Je n'avais plus de porteurs et je connaissais la route; je ne dépendais donc plus de personne. J'avais déjà refusé, lors de mon premier passage, de m'arrêter à Ayamba; aussi les habitants, qui se le rappelaient, direntils que leur pays était sans doute ensorcelé puisque j'avais craint deux fois d’y séjourner. Magouga recommenca à chanter sa vieille gamme. Soi-disant, il était furieux de ce que je ne voulais pas faire même une courte halte; mais cette fois, si je fis attention à son mécontentement, ce fut pour me moquer de ce double jeu un peu usé.

Nous arrivämes dans l’après-midi au village de Mokenga. La surprise des habitants, à notre vue, dépassa toute imagination. Nous fûmes en un instant entourés d’une foule curieuse qui nous assiégeait de questions, et Magouga devint tout à coup un personnage de grande importance. De quel orgueil ne fut-il pas enivré lorsque, après la première agitation, il vit le peuple écouter avec avidité ses moindres paroles ! — « Nous voici, s’écria-t-il, peuple de Mokenga! Vos hommes ont remis l’Ibamba avec sa troupe entre mes mains, et aujourd'hui je vous les ramène sains et saufs! » Il recommenca alors la narration de tout ce qui s’était passé pendant les dernières semaines à Niembouai et à Mobana, et lorsqu'il en vint à l'affaire de Mouaou- Kombo, il déploya l’éloquence la plus pathétique. Je trouvai seulement qu'il augmentait chaque fois le nombre des hommes que nous

avions tués. A la station précédente, ils étaient dix-huit, et maintenant il y en avait trente, Mes Commis en agissaient de même. Modestes d'abord et assez raisonnables avant de quitter l'Ashango, ils commencaient maintenant à faire sonner terriblement haut les prodiges de valeur qu'ils avaient accomplis. Comme sir John Falstaf, ils doublaient, triplaient, décuplaient au besoin le nombre des ennemis tombés sous leurs coups. Chacun à son tour venait déclarer qu'il avait tué tant d'hommes ; et Mouitchi, qui s'était caché dans la forêt dès le commencement de la lutte et qui n’y avait pris aucune part, était le premier à vanter ses prouesses. Il affirmait hardiment qu'il avait frappé cinq victimes de sa propre main. Plus on s’éloionait du théâtre de la guerre, plus mes gaillards avaient exterminé de monde; si bien que chez Quenguéza ce total s'élevait déjà au chiffre: de cent cinquante.

La sympathie et l'hospitalité que nous trouvâämes chez ce peuple de Mokenga, après le discours de Magouga, furent on ne peut plus cordiales. Le vieux Mokounga, notre ancien guide ishogo, me conduisit dans sa propre maison, disant que j'étais son hôte et que je devais rester sous sa garde. Les habitants invitèrent aussi les hommes de ma troupe à demeurer avec eux. Cannes à sucre, bananes, pistaches, on nous apporta toutes sortes de vivres en abondance. Mokounga me donna une chèvre. On mit des chaudrons et du bois à notre disposition pour faire cuire notre repas. Ce bon peuple semblait tout heureux de me voir de retour chez lui, et je n’étais pas moins heureux moi-même.

Du 1° août au 5.

Nous demeuràmes trois jours à Mokenga; car nous avions tous besoin de repos, et d’ailleurs le plaisir que nous faisions à ces braves gens était aussi un motif pour prolonger mon séjour, Mokounga, je le voyais avec chagrin, avait les jambes fort malades; elles étaient enflées et rendaient beaucoup d'humeur. II fut heureux pour moi que le bruit de ma fatale influence sur les personnes que j'approchais ne se fût pas répandu chez les Ishogos. Mokounga nous dit que son mal de jambes s'était déclaré deux ou trois jours après que je l'avais quitté, lors de mon premier passage, et, comme à l'ordinaire, il l’attribuait à l'effet de quelque sorcellerie machinée par des gens jaloux de mon amitié pour lui.

| ol

Page 1