À IIS
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YENGUÉ, SUR L'OUGOULOU,
Dès que nous parûmes, les habitants amenèrent leurs pirogues.....
ARRIVÉE A YENGUÉ. 311
La nuit de mon arrivée, on entendit un sourd battement de tambour et des chants funèbres dans une des maisous du village ; signe que quelqu'un y était mort. On me dit que c'était une femme décédée trois jours auparavant. Le matin même, le corps fut porté au cimetière dans les bois. J'étais bien aise de voir que les gens de ce pays n'avaient pas autant peur de la mort que les tribus voisines de la mer. [ls n'’abandonnent pas leur village lorsqu'un des leurs vient à mourir. Du reste, ces villages-là sont si grands qu’une telle coutume y serait difficilement observée.
Mokenga est, je crois, le village le plus méridional de la tribu des Ishogos, qui occupe une bande de territoire de 150 milles environ, du nord-ouest au sud-est, presque parallèle à la grande rivière Ngouyai. Ce pays doit commencer près des bords du Rembo- Okanda.
Les Ashangos occupent un territoire à peu près égal en longueur: mais beaucoup plus étendu en largeur. Ces deux tribus, ainsi que celle des Aponos, sont bornées au sud par les Njavis. On trouve aussi des familles de cette dernière peuplade répandues dans lAshango.
4 Août. — Nous quittimes Mokenga ce matin, au milieu des bons souhaïts des habitants, dont aucun cependant ne voulut nous accompagner. Comme nous commencions à nous enfoncer dans la forêt, ils nous crièrent de loin : — « Revenez bientôt, Oguizi, revenez faire du commerce avec nous. » Le vieux Magouga qui, malgré ses finesses et ses vieilles roueries, avait toujours été notre fidèle compagnon, ne devait pas nous suivre plus loin. Je lui fis un présent d'adieu, ainsi qu'à Mokounga. Tous deux nous accompagnèrent jusqu'à la lisière du bois, en nous criant pour adieu : — « Revenez! revenez! »
Bientôt après, nous arrivàmes au village de Yengué, placé dans une situation charmante, sur les bords de l'Ougoulou, ou de F'Eckmühl. Dès que nous parûmes, les habitants amenèrent leurs pirogues pour nous faire passer l’eau, et tout le monde, comme dans les autres villages que nous venions de traverser, s’informa des motifs de notre prompt retour. Quand nous leur apprimes ce qui s'était passé, ils nous témoignèrent le plus vif intérêt. Ils espéraient bien, disaient-ils, que nous avions tué un bon nombre de ces guerriers de
Mouaou. — «Comment, ajoutaient-ils, un peuple si éloigné de nous comprendrait-il le prix des trésors que vous apportez? Et comment ces hommes des bois apprécieraient-ils votre supériorité? » La foule qui nous assiégeait se rendait cependant si importune, que nous nous hâtèmes de sortir du village pour aller déjeuner dans un coin retiré. sur un des côtés de la route. C
J'avais quelque idée d'acheter une pirogue à Yengué pour descendre de lEckmühl dans le Ngouvyai, et de là jusqu'au pays des Aponos; mais quand je fis part de mon dessein aux gens du pays, ils me dirent qu'il y avait une grande chute d’eau à quelques milles au-dessous du village, et qu'il faudrait trainer notre pirogue sur le rivage jusqu'au delà de l’obstacle. En somme, il nous fut impossible d'obtenir des renseignements bien exacts sur l’état de la rivière; c’est pourquoi, craignant de rencontrer des difhicultés imprévues, je renoncai à mon projet, et je me décidai à revenir par la même route que j'avais déjà prise.
Nous voyagions alors sans guide, car personne ne voulait nous accompagner depuis que Magouga nous avait quittés. Aussi ne tardàämes-nous pas à nous égarer. Le chemin que nous suivions nous conduisit à un village apono que nous n'avions pas encore apercu. Il était situé sur une de ces hauteurs qui forment la dernière et la vlus basse des chaînes de montagnes que nous avions eu à franchir. De ce village on découvrait la vaste perspective des prairies de PApono, dont la couleur d’un jaune doré contrastait fortement avec le vert foncé des forêts qui couronnaient les montagnes. Le regard embrassait aussi l’autre côté des prairies jusqu’à la chaîne qui sépare lOtando du territoire des Ashiras-Ngouyais. Un plateau peu élevé et couvert de bois s’étendait entre nous et les prairies dorées.
Les habitants du village s’enfuirent à notre approche; heureusement nous renconträmes Dibako, un homme de Mobana, qui nous avait servi de porteur pendant notre marche à l’est, et qui nous prouva son attachement en nous tirant d’embarras. Dès que nous fames un peu reposés et désaltérés par quelques gorgées d’eau fraiche, car nous souffrions beaucoup de la chaleur, il offrit de nous mettre dans le bon chemin, et quelques instants avant le coucher du soleil, nous parvinmes, grâce à lui, au village d’Igoumbié.
ARRIVÉE A MOKABA. 313
3 Août. — Nous quittons Igoumbié aujourd'hui même, au grand déplaisir des habitants, qui voulaient me retenir plus longtemps. Notre guide apono continue de nous accompagner.
Les Ishogos, malgré leurs nombreux défauts, sont les meilleurs etles plus aimables nègres que j'aie connus. Aussitôt que mes hommes eurent chargé leurs ofaitais sur leurs épaules et qu'on nous vit prêts à partir, toute la population se mit en marche avec nous. Cette fois nous avions à traverser toute la longueur du village. On nous suivait avec empressement; les femmes surtout n'épargnaient pas les démonstrations amicales. Elles criaient toutes : — « Bon voyage! bon voyage! qu’il ne vous arrive rien de fâcheux! » Parvenu à l’autre extrémité du village, à l’entrée du chemin tournant qui allait nous dérober à leur vue, je me retournai, j'ôtai de mon front le reste de ce qui avait été autrefois un chapeau, et je l’agitai en l’air. Un profond silence s’établit dans la foule, et je criai, en les saluant: — « Adieu, bons Ishogos! adieu! » Comme je disparaissais à leurs veux derrière les arbres de la route, une douloureuse clameur s'éleva de la foule et frappa mes oreilles: — « Nous ne verrons plus le bon Oguizi! s’écriaient-ils tout d’une voix, nous ne le verrons plus! » puis, tout redevint calme; et nous nous remimes à parcourir l’interminable jungle qui devait enfin nous conduire à la mer.
Au départ d’'Igoumbié, nous primes une route différente de celle que nous avions suivie en venant. Après trois heures de marche, nous débouchâmes sur des collines gazonnées qui forment, à l’est, la limite du pays des Aponos. Nous dépassämes une grande quantité de villages situés sur le revers de ces montagnes, et dans l'après-midi nous arrivämes à Mokaba.
Sur notre route, dans une partie peu fréquentée de la prairie, nous avions passé devant un poteau, au haut duquel était plantée une tête humaine fraîchement coupée, selon toute apparence. Mes hommes doublèrent le pas en frémissant d'horreur, car ils ne comprenaient que trop le sens de cette horrible exhibition. Mes guides m'apprirent en effet que c'était la tête d’un des chefs du pays, décapité pour crime de sorcellerie. — Encore une victime des affreuses superstitions de ces peuples! — La tète avait été dressée sur un
poteau, au bord de la route, comme un avertissement à l'adresse de tous ceux qui se rendaient à Mokaba.
Je fus heureux de savoir que la saison du vin de palmier était passée, et que nos amis de Mokaba seraient forcés d'être plus sobres qu'à notre première visite. Les palmiers avaient cessé de fleurir et la séve ascendante qui fournit la liqueur fermentescible ne circulait plus en quantité suflisante. Mon vieil ami Kombila était le seul qui eût en magasin assez de vin pour s’enivrer ; mais l'ivresse du pauvre homme était si inoffensive que je n’en redoutais guère les suites.
A une heure assez avancée de l’après-midi, j’allai me promener dans la prairie qui s'étend assez loin autour de Mokaba. Je ne saurais exprimer quel plaisir j'éprouvai à me retrouver enfin dans un espace découvert; il mc semblait que je respirais plus librement. Ma vue errait à l'aise sur une vaste étendue; bonheur dont je jouissais doublement, après une longue marche resserrée entre les épais massifs des forêts de l’Ishogo et de l’Ashango. Sentir le vent souffler sur ma ligure était une émotion pleine de charme dont j'avais été si longtemps sevré! Tout en suivant les sentiers qui traversaient les vastes champs d'herbes, je laissais mon imagination flotter dans le passé ; je me représentais les campagnes de mon pays et j'aspirais à les retrouver, Que de périls n’avais-je pas affrontés, depuis que j'avais quitté l'Angleterre pour accomplir ma mission volontaire! l’eau, le feu, la peste, et la guerre! c'était du fond d’un cœur plein de gratitude que je remerciais le Très-Haut d’avoir veillé sur le voyageur solitaire qui avait placé toute sa confiance en lui.
Pendant que j'errais ainsi, livré à mes pensées, le jour déclinait et le soleil disparaissait sous l'horizon. Ce n’était pas la nuit cependant; une lune brillante éclairait le paysage. Je regagnai le village à pelits pas.
6 Août. — La foule et le bruit m'importunent tellement que dès le matin je suis obligé de quitter la place, et d'aller m'installer sur les bords du Ngouyai, qui coule à un mille et demi à peu près à l’ouest de Mokaba. J'ignorais, la première fois que j'avais passé dans ce village, qu'il fût si près de la rivière. A cette époque-ci de l’année, le Ngouvai n'a qu'un faible courant. On m'assura à Mokaba que, plus haut, dans le pays des Njavis, la rivière, plus étroite, était