‹ L'Afrique sauvageChapitre 13 sur 196 · VISITE À MON ANCIENNE RÉSIDENCE · texte numérisé non relu

VISITE À MON ANCIENNE RÉSIDENCE

l’autre. Après de longs discours, le roi rendit un décret aux termes duquel tout village qui permettrait au trafiquant Mpongwé de passer le fleuve devait être brülé et voir ses plantations arrachées, Quant à moi, les orateurs alléguèrent que je ne me rendais pas dans l’intérieur pour faire du commerce, mais bien pour chasser et pour rapporter des peaux et des squelettes. « A la vérité, disaient-ils, nous ne comprenons pas le goût de notre ami Chaillie pour de pareilles choses ; mais il faut le laisser faire. » On donna ordre au makaga de veiller à l'exécution du décret, et le roi conclut en m'assurant que nonseulement on ne mettrait aucun obstacle à mon voyage, mais que, lorsque je serais prêt à partir, il me donnerait lui-même quelques-uns de ses esclaves pour m'escorter:

Le roi me déclara ensuite, lorsque nous fûmes seuls, que j'étais « son grand homme blanc. » « Ce que vous nous dites de faire, ajouta-t-il, nous le faisons ; car nous savons que c’est pour notre bien. » Il me pressa d'établir une factorerie dans son village, près du cap Sainte-Catherine. Il avait fait une loi, disait-il, qui condamnait tous ceux qui se rendraient coupables de vol envers un homme blanc à avoir les oreilles coupées, afin que ses sujets, qui étaient naguère autant de voleurs fieffés, ne dérobassent plus rien à l'avenir. Il repartit le 25, après m'avoir fait promettre d’aller le voir dans son village.

Le 27 novembre, j'allai à un mille environ de mon habitation visiter les ruines de mon ancien établissement « Washington, » ainsi que le tombeau de mon fidèle dépositaire, Rinkimongani. Je sentais plus vivement que Jamais la perte de ce digne et honnête homme, en le comparant à celui qui l’avait remplacé. Ce Malonga, frère de Rampano, était un coquin que j'avais pris en aversion. Les gens du pays me racontèrent que Rinkimongani parlait sans cesse de moi pendant mon absence, comptant les saisons à mesure qu'elles s'écoulaient, et gardant avec soin ma maison et mes jardins dans le ferme espoir que j'allais revenir. On croyait généralement, cela va sans dire, qu’il avait été ensorcelé par quelque individu jaloux de mon amitié pour lui, et que ce noir artifice avait causé sa mort.

Un de mes nègres m'accompagna au lieu de sa sépulture. Le

\ chemin pour m'y rendre lraversait une prairie et quelques allées d'arbres, le long d’une de ces jolies îles boisées qui varient l'aspect des gazons sablonneux du Fernand-Vaz. Le cimetière était reconnaissable de loin à un grand nombre de pieux fichés en terre. Le corps de Rinkimongant avait été déposé dans une grande boîte ou coffre ; car les Commis, parvenus à un certain degré de civilisation, ont adopté sur ce point les coutumes des blancs. I n’y a cependant que les personnages importants qui soient mis dans des bières ; et même, à proprement parler, on ne les enterre pas. On les place, suivant l’ancien usage du pays, à la surface du sol, ou tout au plus à quelques pouces de profondeur. La bière de mon pauvre vieil ami était pourrie, et je pouvais voir, à travers les planches disjointes, ses os tombant en poussière avec les débris des objets que l’on avait ensevelis avec lui : cruches, vases, boutons de cuivre, lambeaux de vêtements et un vieux manche de parapluie, seul reste d’un cadeau que je lui avais fait et qu'il portait toujours avec lui. Tout autour gisaient des squelettes et.des os poudreux, des morceaux d’étoffes qui avaient servi de linceuls aux cadavres et des fragments d’amulettes déposées par respect à côté du mort. C'était un lieu à faire rêver, un spectacle à inspirer des réflexions morales ; humble et simple champ de sépulture d’une tribu de pauvres nègres, aussi imposant à leurs yeux que nos orguéilleux monuments de marbre, destinés à disparaître à leur tour ! ,

Je revins de là à mon ancien établissement, et je visitai la maison où Rinkimongani était mort. Elle était restée debout, tout près de ma propre demeure, que le feu avait presque détruite lors de l'incendie de la prairie. Tous les bâtiments extérieurs, comme les cabanes de mes hommes, étaient tombés en ruines ; la maison seule du vieux nègre était encore dans un état de conservation salisfaisant.

La foi de Rinkimongani dans mon prochain retour l'avait emporté sur ses préjugés superstitieux, tandis que les nègres, croyant tous que mon établissement avait été ensorcelé, s’étonnaient de la folie du vieillard et de sa persistance à demeurer dans un lieu où tant de gens étaient déjà morts. Car il est bon de rappeler que cette résidence avait été autrefois désertée par suite de sa mauvaise réputation.

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