‹ L'Afrique sauvageChapitre 121 sur 196 · PASSAGE DE LA RIVIÈRE · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA RIVIÈRE

encombrée de roches et embarrassée par des cascades naturelles. Quoique l'on touchât actuellement à la fin de la saison sèche, on ne voyait pas d'hippopotames. L'idée me vint que je pourrais m'épargner une marche fatigante sur un terrain pierreux, en descendant la rivière jusqu'au village de Nchiengain. À cet effet je voulais louer un canot dans le pays, moyennant un prix raisonnable, Un conseil de notables délibéra sur ma demande, mais je ne pus les décider à me confier une embarcation. Ces braves gens, persuadés que je ne reviendrais pas, ne se souciaient guère de m° accompagner à Nchiengain, pour ramener le canot. Ils montraient, à s’avancer vers la côte, la même répugnance que j'avais déjà remarquée ailleurs. Leur crainte était d'être vendus comme esclaves, s'ils s’aventuraient au delà de leur territoire. Ils voulaient bien d’ailleurs me vendre un canot. une lois pour toutes; mais j'étais alors trop pauvre pour faire cette dépense.

Au moment de se séparer de moi, Kombila me fit de touchants adieux, en me priant de revenir et de lui rapporter des articles de commerce. Tous les anciens qui nous entouraient appuyèrent en chœur cette demande :—«Du commerce! du commerce ! nous aimons les denrées des blancs. Ah ! pourquoi sommes-nous si loin de leur pays ! »

En nous dirigeant vers Nchiengain, nous évitâmes d’entrer dans le village de Dilalo, dont les habitants, à notre premier passage, avaient mis le feu à la prairie pour nous empêcher d'aller plus loin. Quand nous p'îimes le sentier qui côtoyait les habitations, une troupe de femmes se mit à nous suivre en nous suppliant de venir dans le village et de nous y reposer. Elles voulaient avoir des perles, disaientelles, tout aussi bien que les femmes des autres pays; et comme je refusai formellement de m’arrêter chez des gens qui nous avaient si mal accueillis une première fois, elles éclatèrent en imprécations contre leurs hommes, dont la méchanceté et la sottise avaient allumé notre ressentiment.

Nous couchâmes cette nuit-là dans un petit bois sur le bord d’une belle rivière.

7 Août.— Nous passämes de bon matin devant plusieurs villages dont les habitants, venant à notre rencontre, nous Conjuraient tous,

avec instances, de nous arrêter chez eux. Parvenus au bord de la rivière, nous décidämes deux Apingis qui descendaient le courant dans un petit canot, à nous amener le grand bac de Nchiengain qui était à l’autre rive. Quand nous eûmes passé l’eau, ma troupe tira des coups de feu pour signaler son approche, et presque aussitôt nous vimes le vieux chef s’avancer vers nous, escorté par la plupart des habitants du village. Nchiengain avait une épée à la main; les autres étaient armés de lances et d’'arcs pour nous faire honneur. On aurait cru voir un corps d'armée marchant à la rencontre de l'ennemi; aussi quelques-uns de mes hommes s’effrayèrent-ils d’abord de cette démonstration, plus pacifique pourtant que belliqueuse.

Le bon vieux chef me serra dans ses bras; il paraissait enchanté de me revoir, Les nouvelles de notre engagement avec les tribus de l'Est était déjà parvenues jusqu'à ses oreilles et l’avaient préparé à mon retour. [l m'apprit avec joie que lui et son peuple s'étaient toujours bien portés depuis mon départ, et qu'il savait bien maintenant que je n’amenais avec moi ni la mort ni la maladie. Il m’annonca aussi, excellente nouvelle, que Mayolo était rétabli du mal dangereux dont il avait été atteint à Mokaba. Je fus frappé de l’exiguité et de la pauvreté du vêtement de toile que portaient les Aponos et les Apingis, après avoir vu les Ishogos et les Ashangos si bien et si amplement drapés dans leurs beaux bongos étoftés.

Nous accordàämes six jours au peuple hospitalier de Nchiengain. Il ne nous fallait pas moins de temps pour nous remettre de notre épuisement. C'était moi et Igala qui avions souffert le plus, et ce repos nous fit grand bien.

Le climat devenait sensiblement plus chaud dans cette vallée du Ngouvyai. De là, nous pouvions voir les nuages s’amonceler sur les montagnes de l’Ashango, signe certain que la saison des pluies s'avançait. Et, en effet, les Aponos nous dirent que la pluie tomberait dans un mois.

Le 135 août, au point du jour, nous quittèmes Nchiengain pour nous rendre à Mayolo. Cependant je ne suis pas bien sûr du jour, faute de base certaine pour mes calculs. Depuis que mes sextants avaient été perdus, le premier jour de notre retraite de Mouaou-Kombo, j'avais naturellement cessé de prendre les observations qui me mettaient à

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même, avec l’aide de l’almanach nautique, de connaître les quantièmes du mois. Aucun Apono ne nous accompagnait cette fois, et nous n'avions avec nous que les deux fils de Mayolo et un de ses sujets ; tous trois étaient venus au-devant de nous à Nchiengain. A sept heures et demie du matin, nous arrivämes à la rivière Doova, qui, dans cette saison, n’est qu'un mince filet d'eau coulant sur un lit à moitié desséché. Aussi flmes-nous halte en cet endroit pour déjeuner, quoique ce ne fût pas encore notre heure habituelle. Le vieux Mayolo vint nous trouver là avec une foule d'habitants de son village. Il paraissait bien portant et de bonne humeur. Il me fit présent d’un chapeau du pays et de quelques bongos; ce qui est chez ce peuple une manière de souhaiter la bienvenue à l’ami qui revient sain et sauf d'un long voyage. J’appris que la petite vérole avait reparu à Mavyolo dans le fort de la saison sèche; et comme Rapelina, un de mes hommes, n'avait pas encore eu cette maladie, je jugeai prudent d'établir notre campement en dehors du village.

Le vieux Mayolo fut si vivement affecté par le récit de notre bataille contre le peuple de Mouaou, par le danger que nous avaient fait courir les flèches empoisonnées, et par le nombre d'hommes que nous avions tués (car, ainsi que je l'ai déjà dit, ce nombre s’accroissait de village en village, dans la bouche de mes hommes), qu'il crut fermement à quelque puissant talisman qui nous avait protégés dans cette affaire. Le lendemain de notre arrivée, il vint de bon matin me trouver avec un air de mystère, regardant de droite et de gauche si personne ne pouvait l’épier ; puis il me dit à voix basse :

— « Chaillie, vous êtes un Oguizi, et je sais que vous avez le pouvoir de fabriquer des mondahs, quoique vous souteniez le contraire. Comment les flèches des Ashangos auraient-elles glissé sur votre Corps sans vous blesser, si vous n’aviez pas un fétiche sur vous? et comment aussi auriez-vous pu tuer tant d'hommes sans que les vôtres fussent atteints? Je n’y puis rien comprendre, car je sais que les Ashangos sont des guerriers redoutables. Si vous m'aimez, faitesmoi donc tout de suite un de ces grands mondahs de guerre, afin que moi et mon peuple nous marchions au combat sans être blessés et que tout le monde tremble devant Mavolo !»

Le bonhomme parlait avec un sérieux et une bonne foi tout à fait

comiques. Jeur, beau faire, je ne pus réussir à lui persuader que je n'avais ni mondahs ni fétiches à ma disposition, et son incrédulité ne fit que s’a ccroître quand je lui déclarai que nous ne devions notre salut qu'à la divine Providence qui avait daigné veiller sur nous. Enfin il me quitta mécontent pour aller interroger mes hommes. Heureusement Igala se montra tout prêt à lui fabriquer et à lui vendre autant de fétiches qu'il en voudrait.

J'eus occasion, pendant mon séjour à Mayolo, d'étudier les curieux effets de la loi sur les héritages, qui règne parmi ces tribus. Oshoumouna, neveu de Mayolo, était mort de la petite vérole depuis mon départ de ce pays pour lintérieur. Il laissait. deux femmes, l’une jeune et jolie, l’autre vieille et laide. Je les connaissais bien toutes les deux, ayant donné à l’une un habit pour son mari et ayant acheté des bananes à l’autre. À ma grande surprise, je trouvai la jeune veuve mariée à l'oncle Mayolo, joyeuse de l'être, et parée de ses plus beaux atours. La vieille avait épousé Ikala, le jeune frère d'Oshoumouna. D’après ce que je savais des lois africaines, Ikala aurait dû hériter de tout ce que possédait son frère, y compris le lot complet du beau sexe. Je demandai donc pourquoi il n'avait pas été mis au lieu et place du défunt. On me répondit que c'était le frère aîné qui héritait des cadets, mais que l'inverse n'avait pas lieu. Si Ikala était mort le premier, Oshoumouna aurait eu ses femmes et tout le reste de ses biens ; mais dans le cas actuel, Oshoumouna n'ayant pas de frère plus jeune que lui, c'était son onéle Mayolo qui avait droit de disposer de sa fortune comme il l’entendrait. Celui-ci comprit cependant qu'il devait donner quelques femmes au jeune frère. Mes Commis et quelques Aponos blàämaient vivement Mayolo de s'être adjugé la jolie femme, et taxaient d’avidité cette facon commode de s'approprier tout ce qu'il y avait de mieux.

Un soir, à Mayolo, pendant que mes hommes et bon nombre d'habitants étaient étendus autour du feu, près de notre campement, je m'amusai beaucoup d’une histoire, ou d’une parabole, racontée par un vieux bavard, le loustic du village. Voici cette légende :

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