CONTE AFRICAIN
AKENDA-MBANI.
Le roi Redjioua avait une fille d’une rare beauté, nommée Arondo. Redjioua disait: — « Peu m'importe qu'un homme vienne m'offrir des esclaves, des richesses ou de l’ivoire pour épouser ma fille ; celui-là ne l’aura pas. Je veux pour gendre un homme qui s'engage à tomber malade si Arondo tombe malade, et à mourir si elle meurt.» Le temps se passe ; comme on connaissait les conditions du père, personne ne demandait la fille en mariage. Un jour cependant arrive un homme nommé Akenda-Mbani (ou Celui qui ne va jamais deux fois au méme endroit). I dit à Redjioua : «Je veux épouser votre fille; je consens à mourir si Arondo meurt.» C’est ainsi que Akenda-Mbani épousa Arondo. Akenda-Mbani était un grand chasseur. À peine marié il alla à la chasse et tua deux cochons sauvages. A son retour, il dit : — « J'ai tué deux cochons et je vous en rapporte un.» Redjioua lui répondit : — « Allez chercher aussi l’autre.» À quoi Akenda-Mbani repartit :— «Mon père m'a transmis, avec son nom, la défense d’aller deux fois au même endroit. » Un autre jour, il alla encore à la chasse et tua deux antilopes. À son retour, il dit à Redjioua : — «Père, j'ai tué deux antilopes et je vous en rapporte une.» Le roi lui répondit : — «Je vous prie, mon gendre, allez chercher l’autre.— Vous savez bien, répliqua le gendre, que je ne puis pas aller deux fois au même endroit. »
Une troisième fois, il alla encore à la chasse et tua deux bongos (espèce d’antilopes), mais il n’en rapporta toujours qu'un. Même demande, même réponse. Alors Redjioua, voyant tant de gibier abattu en pure perte, dit à l’autre :—«Je vous en prie, mon gendre. indiquez à quelqu'un l'endroit où est l’autre bongo.» Akenda-Mbani repartit : — « Si je le faisais j'aurais peur de mourir. »
Le soir du même jour, un canot arriva de cliez les Oroungous avec des articles de commerce, et s'arrêta au bord de la rivière. Akenda-Mbani dit à sa femme Arondo : — « Allons voir les Oroungous. » Ils allèrent en effet les trouver, et rapportèrent chez eux un coffre plein de denrées. Les Oroungous cependant firent du commerce avec les habitants du village ; puis, au moment de partir, ils vinrent
chez Akenda-Mbani qui leur confia dix esclaves et leur fit présent de deux chèvres, de plusieurs régimes de bananes, de nattes, de poules, etc.; enfin, les Oroungous s’en allèrent. Des mois se passèrent, Un beau jour, Arondo dit à son mari:—«Nous n'avons jamais ouvert la boîte qui nous vient des Oroungous. Voyons un peu ce qu'elle contient. » Ils louvrirent et y trouvèrent de la toile. — « Mon cher mari, dit Arondo, coupez-moi deux aunes de cette étoffe ; car elle me plaît. » Après quoi, ils quittèrent la chambre; Arondo s’assit sur son lit, Akenda-Mbani sur un tabouret; et tout à coup Arondo s’écria : —« Mon cher mari, je commence à avoir mal à la tête. — Oh! oh! dit Akenda-Mbani, voulez-vous donc que je meure ? » et il la regarda fixement. Il noua un bandage autour de la tête de sa femme, et en fit autant autour de la sienne. Arondo se mit à crier que son mal de tête empirait; et le peuple, à ces cris, se pressa autour d'elle. Redjioua survint et lui dit : — « Ne criez pas, ma file, vous ne mourrez pas. » Alors Arondo demanda : — « Mon père, pourquoi me dites-vous que je ne mourrai pas? Si vous craignez là mort, vous pouvez être sùr qu'elle viendra’. » Elle avait à peine achevé ces mots qu’elle expira. Tout le peuple se lamenta en signe de deuil, et Redjioua dit : — « A présent que ma fille est morte, il faut qu'Akenda-Mbani meure à son tour. »
Le lieu des sépultures s'appelle Djimai. Les habitants vinrent creuser une fosse pour les deux corps qui devaient être enterrés ensemble, le vivant avec la morte. Redjioua fit mettre dans la tombe commune un esclave, une dent d’éléphant, des clochettes, des nattes, de la vaisselle et le lit nuptial. Il y ajouta le couteau, le sac de « Recou-
chasse et la lance d’Akenda-Mbani. Alors le peuple dit: vrons tout cela de terre, et élevons un petit monticule. » Lorsque Agambouai (le meneur, l'oracle du village) entendit cela, il dit à Redjioua : — «Prenez garde, il y a ici des léopards.» Alors Redjioua s’écria : — « Qu'on n’élève pas de monticule sur cette sépulture, car les Iéopards pourraient venir gratter la terre et manger le corps de ma fille.» Sur quoi, le peuple dit tout d'une voix :—« Creusons une fosse
4. Au dire des Africains, lorsqu'une personne est malade, c’est provoquer sa mort
que d'en parler.
DÉPART DE MAYOLO. 321
plus profonde. » Ils retirèrent donc de la fosse Arondo et son mari. et les posèrent tous deux sur des escabeaux, pendant qu'ils creusaient et recreusaient le trou; puis ils y remirent tous les objets enterrés avec Arondo, et y replacèrent aussi la morte. Quand ils en vinrent à Akenda-Mbani, celui-ci se ranima et leur dit : —« Je ne vais Jamais deux fois au même endroit. Pourquoi me mettre dans la tombe et m'en retirer, quand vous savez tous que je ne retourne jamais où j'ai déjà été2 » Lorsque Redjioua entendit ces paroles, il se mit en colère contre les fossoyeurs et leur dit : — «Vous savez bien qu'Akenda- Mbani, son nom le prouve, ne va jamais deux fois au même endroit. Pourquoi donc l’avez-vous retiré de la place où il était? » Alors il ordonna au peuple de s'emparer d'Agambouai et de lui couper la iôte.