‹ L'Afrique sauvageChapitre 123 sur 196 · MORALITÉ · texte numérisé non relu

MORALITÉ

C'était l'usage autrefois, quand une femme mariée venait à mourir, que le mari mourût aussi, et vice versa. Mais depuis l'aventure d’Akenda-Mbani, cette coutume a subi une grave atteinte, et les couples conjugaux ne meurent plus ensemble.

Quand nous quittâmes Mayolo , le 16 août, au point du jour, mes hommes étaient surchargés de bananes, car nous ne pûmes obtenir des Otandos qu’ils vinssent avec nous pour nous aider à porter les fardeaux. Je fus douloureusement affecté, je lavoue, quand Mayolo lui-même, que j'avais comblé de cadeaux et près de qui J'étais demeuré si longtemps, refusa de m'accompagner hors du village. Au moment du départ, l’aube blanchâtre commençait à percer l’épais voile de nuages qui s’étendait sur les montagnes de l’Ashango.

Après quatre jours d'une marche pénible sur une route montueuse et escarpée, à travers les sombres forêts de la chaîne de montagnes qui sépare l’Otando de l’Ashira, nous arrivimes dans l'après-midi à la première plantation des Ashiras-Noozais. Avant de voir des plaines cultivées, nous entendions de loin le bruit des haches : preuve que les hommes étaient à leur rude besogne, abattant des

arbres pour déblayer le terrain des défrichements ; car c'était alors

le moment de l’année où cette opération préalable doit se faire, la saison sèche étant éminemment favorable à la combustion des arbres abattus. Les planteurs, à leur tour, ne se mettent à l'œuvre que quelques jours après que les arbres ont été brûlés, c'est-à-dire à l'époque des premières pluies. Mes hommes avaient mangé pendant la route leur provision de bananes et nous commencions à souffrir de la rareté des vivres. Nous ne savions trop comment les Ashiras nous accueilleraient, après la manière fâcheuse dont Mintcho et sa troupe nous avaient quittés à Mayolo. Je pensai que le plus prudent serait d'éviter out contact avec eux. Cueillant nous-mêmes quelques bananes aux arbres, pour le besoin du moment, nous passämes outre, sans aborder l'asile où nous avions laissé Macondai malade de la petite vérole. Le jour tombait quand nous arrivämes au village esclave d’Olenda, dont j'ai déjà parlé. Décidé à ne pas m'y arrêter et à éviter ainsi tout contact avec ses habitants, j'ordonnai à ma troupe de tenir ses fusils prêts pour le cas où l’on tenterait d’entraver notre marche. Nous avancämes donc, sans nous préoccuper de l'agitation du peuple qui se mit à crier après nous dès qu'il nous eut reconnus. Heureusement nous fûmes bientôt hors de leur portée et nous nous dirigeàmes à grands pas vers lOvigui. Cependant nous étions épuisés de fatigue, et plusieurs de mes hommes voulaient se coucher sur la route. Mais je ranimai leur courage, et nous parvinmes enfin sur les bords de la rivière. Il faisait alors tout à fait nuit; on fit du feu, on apprèta les bananes, et l’on s’étendit à terre pour dormir. En me levant, au point du jour, après une nuit d’insomnie, je fus agréablement surpris de trouver les eaux de l'Ovigui très-basses et tout à fait guéables. Ce courant, si terrible à traverser pendant la saison pluvieuse, était réduit maintenant à un pauvre petit ruisseau qui nous montait à peine jusqu'aux genoux. Nous le franchimes et nous nous trouvämes dans une prairie découverte avant qu'il fût tout à fait jour. J'avais presque envie d'aller droit à Olenda, de surprendre les habitants avant qu'ils fussent sur leurs gardes, et de mettre la main sur mes principaux voleurs; mais, après réflexion, je jugeai que décidément il valait mieux laisser Olenda de côté et me diriger à travers la prairie vers la résidence de mon ami Angouka. Notre marche nous conduisit assez près du village abandonné de mon

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ancien ennemi Mpoto, qui était mort de la petite vérole dans ces terribles jours de février et de mars. Mes hommes regardaient avec une sorte de terreur ce groupe de maisons désertes, et avaient bien soin de prendre le large en passant devant l'endroit maudit.

Depuis que nous avions quitté, la veille au soir, la plantation esclave, tous les Ashiras que j'avais vus avaient pris la fuite à notre aspect, de sorle que nous n'avions eu de communication avec personne. Nous tirâmes des coups de fusil en approchant du village d'Angouka, et pour réponse à ce signal, une foule armée jusqu'aux dents sortit des bois environnants, curieuse de voir quels étaient ceux qui s’annonçaient de la sorte. Quand ils nous reconnurent, ils purent à peine contenir leurs transports de joie. On nous conduisit, au milieu des acclamations, à la demeure qu'Angouka avait bâtie pour moi, dans lespoir que je m'arrêterais chez lui pendant mon voyage dans l’intérieur. Angouka avait alors un démêlé violent avec le clan d'Ademba (d’Olenda). C'est un homme d’un caractère âpre et rude ; mais il s’est conduit envers moi d’une manière si franche et si cordiale, que je ne puis m'empêcher de l'aimer.

Nous séjournâmes quatorze jours chez Angouka. Dès le lendemain de mon arrivée, j'avais été pris d’un fort accès de fièvre, suite naturelle des fatigues, des inquiétudes et des privations que j'avais éprouvées depuis notre fatal désastre de Mouaou-Kombo. Cette fièvre céda, au bout de quatre jours, aux fortes doses de quinine que je m'administrai, mais en me laissant trop faible encore pour supporter la marche. Pendant tout le temps que je restai là, les habitants d'Olenda tremblaient que je ne voulusse tirer vengeance de leurs méfaits. Angouka, dès que je fus rétabli, me proposa de me prêter son monde pour aller mettre le feu à leur village; mais je refusai, préférant soumettre mes griefs à mon puissant ami le vieux roi Quenguéza, qui saurait certainement, s’il le jugeait nécessaire, punir ces lâches coquins mieux que je ne pourrais le faire moi-même. Quelque temps après, les principaux personnages d'Olenda m'envoyèrent une députation chargée de m'offrir quelques esclaves, en réparation du tort que l’on m'avait fait; proposition à laquelle je ne répondis que par le refus de l’écouter.

Nous quittämes Angouka le 10 septembre. Notre première heure

de marche se passa à traverser de superbes plantations de bananiers, que le vieux chef, aussi actif qu'industrieux, avait établies près de son village. Nous vimes plus loin un groupe d’olakos déserts, précédemment occupés par des Bakalais. Il fallait que ce lieu eût été abandonné en toute hâte, car des moustiquaires étaient encore accrochés le long des abris. J’en soulevai un , et nous restämes frappés d'horreur à la vue d'un squelette humain qui était caché dessous. Sur la route, on apercevait cà et là des crânes et des ossements, indices terribles des ravages de l'épidémie et du nombre des victimes tombées dans la forêt pendant les déplacements de cette malheureuse tribu. Leurs os avaient été rongés et dispersés par les hyènes et les léopards.

Nous nous égaràämes en route, car nous n'’étions guidés que par le compas qui nous indiquait la direction de lOfoubou. Mais enfin nous gagnämes les bords de cette rivière, fort au-dessous du village de Galipadi.

Du temps que nous étions chez Angouka, j'avais recu un message de Quenguéza; il me faisait dire que lorsque son monde reviendrait de Goumbi, il enverrait quelqu'un au-devant de moi. Nous restämes donc au bord de la rivière, occupés à la coupe de l’ébène et mêlés à tous les palabres des Bakalais. Je tâchais cependant de faire connaitre notre arrivée au roi, en tirant des coups de fusil sur la rive. A la fin, nos signaux furent entendus. Nous vimes une pirogue se diriger vers l'endroit où nous étions, et parmi ceux qui la montaient, je reconnus Nchévouélai, un des principaux esclaves du roi. Les eaux étant très-basses, nous eûmes, après avoir débarqué, beaucoup de chemin à faire pour arriver au campement de Quenguéza. L'accueil le plus chaleureux nous y attendait. Le digne chef me serra dans ses bras, et je partageai vivement la joie qu'il éprouvait à nous revoir. Il frappa sur son kendo, puis, entonnant un chant solennel, il rendit grâces aux Esprits de ses ancêtres de mon heureuse arrivée.

Sholomba était là avec plusieurs autres nègres que je connaissais. Mais l’on ne voulut s'occuper de rien avant d’avoir entendu le récit de mes aventures. Au lieu de me laisser parler, mes hommes se chargèrent eux-mêmes de la narration. À mesure qu’ils contaient,

NOUS REVOYONS QUENGUÉZA. 325

ils s’'échauffaient de plus en plus, se levant, marchant et gesticulant pour figurer comment ils étaient entourés d'ennemis, et comment ils les avaient tous taillés en pièces jusqu’au dernier. Plus les narrateurs amplifiaient, plus ils étaient applaudis par leur auditoire; aussi en vinrent-ils à crier tout d’une voix : — « Nous avons tué cent cinquante hommes, oui, cent cinquante!» Quenguéza avait trop de bon sens pour ajouter foi à de telles fanfaronnades. Il ne serait satisfait. disait-il, que lorsqu'il aurait entendu tout le récit de ma propre bouche. — «Car, ajoutait-il, les Ashiras m'ont raconté ce massacre de cent cinquante hommes, et je n'ai pas voulu les croire. » On se rassembla donc autour de moi, et je fis un rapport véridique de toute l'affaire. On m'écoutait avec beaucoup d'attention, et dans les moments les plus critiques de cette relation, quand je dépeignais notre retraite à travers la forêt et nos volte-faces contre l'ennemi, ils frappaient tous des mains en s’écriant :— « Vous êtes des hommes! vous êtes des hommes ! »

A son tour, Quenguéza me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il m'avait quitté à Olenda. C'était une histoire douloureuse. La petite vérole (l’Éviva) s'était déclarée à Goumbi pendant qu'il était encore à Olenda, et son départ avait été hâté par les nouvelles qu'il avait recues de ce fléau et de ses affreux ravages. Parents, femmes, esclaves, tout avait été atteint, et presque tout avait péri. Il avait fallu fuir et abandonner Goumbi. Pendant plusieurs semaines, le vieux chef, avec les débris de son clan, avait campé dans des demeures temporaires ou des olakos. Le pauvre Quenguéza était cruellement affecté au souvenir de tant de pertes et de la mort des êtres qu'il avait le plus aimés; et je ne pouvais que partager son affliction. — «Les Bakalais, me dit-il, sont tous dispersés ou morts; il en est de même des populations du Rembo; mon cher Monbon (son premier esclave) à péri; je suis seul dans le monde. » Il paraît qu'il n’était pas rentré à Goumbi depuis son départ d'Olenda; mais voyant que le fléau continuait d'y exercer ses ravages, 1l s'était établi de l’autre côté de la rivière; et là, ses neveux, les mêmes qui m’avaient accompagné comme lui chez les Ashiras, étaient morts avec la plupart de ceux qui les avaient suivis. Je regardais avec douleur cette noble figure, cette vénérable tête blanchie par les années et courbée sous

le poids du chagrin. Je le plaignais du plus profond de mon cœur. On eût dit un vieux chêne de la forêt, seul debout au milieu de ses compagnons foudroyés. Nous passämes la soirée autour du feu de notre campement, Quenguéza et moi, côte à côte, nous entretenant de nos épreuves, et nos hommes r'pétant leurs aventures à leurs camarades du Rembo, mais cette fois en termes plus mesurés.

Nous passämes quelques jours au campement de Quenguéza. J'avais beaucoup de peine à combattre une certaine propension à la somnolence et à l’engourdissement qui m'était survenue depuis que j'étais plus tranquille et en lieu de sûreté. Nous souffrions de la faim, car les vivres étaient rares dans cette contrée dépeuplée. A la longue nous apprimes qu'un vaisseau était arrivé à l'embouchure du Fernand-Vaz; je n'eus plus dès lors qu’un désir, celui de me rendre le plus tôt possible au littoral,

Les canots ne pouvaient pas nous transporter tous à la fois, en y comprenant les femmes de Quenguéza, l’ébène et les esclaves. Nous convinmes donc que je partirais le premier et que j'attendrais Quenguéza à Goumbi. Quand nous nous séparämes, le vieux roi m'engagea à passer à Obindji pour dire adieu à Njambai, le chef actuel de ce pays, car Obindji lui-même n'existait plus. C'était encore une des victimes de l’épidémie. Mais je n’eus pas le temps d'accomplir ce vœu. è

En glissant sur les eaux, paisibles maintenant, de l’Ovenga, nous passämes devant plusieurs villages bakalais. Le grand nombre des maisons abandonnées attestait les ravages du terrible fléau. Nous couchämes sur les bords de la rivière. Le lendemain matin, nous avions à droite les ruines de Goumbi, tandis que nous descendions vers la nouvelle résidence de Quenguéza, établie plus bas sur la rivière, et nommée Sangatanga. Ce que nous apercümes de Goumbi n'était plus le village florissant et peuplé d'autrefois, mais un simple amas de maisons à demi détruites, brülées et abandonnées. Presque toutes les personnes que nous rencontrions sur notre chemin portaient sur leur figure les traces de lhorrible maladie. Il n’y en avait pas une qui n'eût perdu quelque parent pendant ces temps calamiteux. En fait, le clan Abouya des Commis était presque entièrement détruit.

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Dans quelques années, hélas lil ne restera rien de ce peuple, autrefois la tribu la plus importante du Rembo,

A peine arrivé à Sangatanga, j'allai visiter Goumbi. L'aspect de cette place me navra le cœur. Tout y respirait une tristesse funèbre, jusqu'à la fraîche brise qui soufflait à travers les bois de bananiers. Je cherchai la maison de mon ancien ami Adouma qui, à mon premier voyage, m'avait mené dans le pays des Apingis; mais il n’en restait que quelques pieux ; il en était de même des habitations de plusieurs autres nègres qui m’avaient accueilli amicalement. Les propriétaires étaient morts et leurs cabanes en ruines. Les petites huttes de fétiches du voisinage étaient toujours debout, entourées des plantes grimpantes qui participaient de leur charme mystérieux; mais personne n’en prenait plus soin. Je saisis cette occasion pour remontrer à la troupe qui m’accompagnait la folie de leur croyance à de pareils fétiches, si évidemment incapables de protéger leurs possesseurs contre la calamité qui était venue fondre sur eux.

Bientôt après, Quenguéza arriva lui-même en canot, avec toute sa suite. Plusieurs des survivants de sa tribu s'étaient efforcés de lui inspirer des soupcons contre tels ou tels prétendus sorciers, à propos des malheurs accumulés sur sa tête, et demandaient à grands cris des victimes, comme pour diminuer encore une population déjà si réduite. Mais le vieux roi refusa d'écouter ces misérables dénonciateurs. Je fus heureux de le voir résister à leurs excitations. Il déclara qu'il n’y avait pas l'ombre de sorcellerie dans la contagion, mais que c'était un mauyais vent envoyé par Aniambié (Dieu).— «Nous avons assez de morts, ajouta-t-il, n’en faisons pas d’autres. »

Le pauvre vieillard semblait du reste avoir perdu courage et parlait d'abandonner son pays pour toujours. — « Si j'étais jeune, me dit-il, j'irais avec vous dans le pays des blancs, et même, tout vieux que je suis, si votre pays n’était pas si loin, je vous y accompagnerais; Oui, si ce n’était pas plus loin que celui des Mpongwés (le Gabon) ou le Fernando-Pô (il avait entendu parler de cet endroit. sans en avoir une idée bien nette), je quitterais le Rembo pour aller vivre avec vous. Vous êtes heureux; vous avez échappé à la contagion et aux flèches des Ashangos; vous allez revoir votre terre natale : mais rappelez-vous votre vieil ami, qui pensera toujours à vous. »

Lorsqu'il me fit ses derniers adieux, il voulut me faire promettre de revenir et de rester avec lui. — « Revenez, me disait-il, et ne vous hasardez plus dans les bois. Quand vous reviendrez, apportezmoi une grosse cloche, une épée à poignée d’argent qui ne se rouillera pas, et deux coffres, l’un de cuivre et l’autre d’ébène; car je veux voir comment on travaille chez vous le bois que nous vous en- VOYONS. »

Le 21 septembre, j'arrivai à Plateau, ma propre résidence. Il est impossible d'exprimer la joie que le peuple montra en nous voyant revenir tous sains etsaufs; car à l'exception d’Igala dont la blessure à la jambe était loin d’être guérie, l'expédition périlleuse que nous venions d'accomplir n'avait été funeste à aucun de mes braves Commis.

Le soir de notre arrivée, comme je me promenais solitairement dans la prairie qui s'étend jusqu'au rivage, la sœur d’Igala vint me parler. Ses joues étaient baignées de larmes.

— « Homme blanc, me dit-elle, vous avez pris soin de ceux qui vous entouraient; vous avez été bon pour eux; vous les avez empêchés de mourir de la peste. Au jour du combat, vous vous êtes tenu à côté d'eux. Ne vous étonnez pas que nous vous aimions. Vous faites partie de nous-mêmes. Vous ne pouvez pas séparer notre cœur du vôtre. »

Cette démonstration de gratitude si simple et si franche me toucha profondément, je dois le dire, comme la récompense des soins que j'avais donnés à mes braves Commis. Sauf l’incartade de Mouitchi et de Rapelina, à Niembouaï, excusée jusqu’à un certain point par leur condition d'esclaves, leur ignorance, et enfin leur repentir, je proclame avec reconnaissance la fidélité, l'honnêteté, le courage et le sang-froid déployés pendant tout ce voyage par les compagnons de mes fatigues. J'ai à peine besoin de dire que je ne suis pas moins fier ni moins heureux de les avoir tous ramenés sains et saufs à leur famille et à leurs amis, excepté Retonda qui a succombé à la maladie. Is m'ont témoigné tant de confiance en me suivant volontairement dans une expédition qui devait, à leur sens, se prolonger pendant trois où quatre ans, que j'ai tenu à grand honneur de pouvoir montrer au peuple commi que cette confiance n’était pas mal placée.

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