SUPERSTITION DES HABITANTS
Tout en errant dans ces ruines, je pensais aux heureux jours que j'avais passés là, quand je me livrais avec ardeur à mes études d'histoire naturelle, quand je recueillais des trésors pour mes collections, quand la conquête d’une espèce inconnue était la plus précieuse récompense d'une longue journée de ‘chasse. Les oiseaux qui bâtissaient des nids par centaines sur les arbres environnants avaient abandonné la place; mais dans les hautes herbes, sur le bord du fleuve, j'apercus un énorme python roulé sur lui-même, comme le mauvais esprit gardien de cette solitude. Lorsque je dis à mon compagnon que je regrettais de n'être pas revenu m'établir au même endroit, 1l me regarda avec une expression de terreur. Ce lieu passait, à ses veux, pour être ensorcelé et maudit.
Tous les meubles, tout le ménage de Rinkimongani étaient restés intacts; car la bola ivoga, c'est-à-dire la cérémonie de la fin du deuil et de l'ouverture de sa succession n'avait pas encore été célébrée *. Contrairement aux usages, les veuves du défunt, effrayées par la fatale réputation de leur demeure, l'avaient quittée avant la bola ivoga. D'après la règle, elles auraient dû rester à, retranchées dans leur chaste veuvage, jusqu’au temps désigné pour la cérémonie (généralement un ou deux ans à partir de la mort du mari). C’est alors que les veuves, les esclaves et les autres biens du défunt sont partagés entre les héritiers légitimes, et que la maison est brûlée jusqu’en ses fondements.
Cependant ma nouvelle maison s'élevait rapidement dans un petit village où j'avais fixé ma résidence, et que j'avais acheté de Rabolo, un piètre chef du pays. Il ne restait plus à bâtir que la véranda ; mais son achèvement rencontrait un terrible obstacle que mes hommes n'auraient jamais osé renverser : c'était un puissant fétiche que mon ami Rabolo avait placé dans son village avant que je l’eusse acheté, et qui se trouvait juste devant ma maison, située à l’ancienne entrée de la grande et unique rue. Presque tous les villages de ces pays ont ainsi à leur entrée quelque fétiche où talisman qui en défend les approches contre ia sorcellerie ou la mort, et qui porte bonheur aux habitants. Le talisman de Rabolo était regardé comme un des
4. Voir, pour la description de cette coutume, l'Afrique équatoriale, p. 268.
plus eflicaces ; car depuis la création du village, c’est-à-dire depuis douze saisons sèches, il n'y était mort personne. Au surplus, il n’y avait guère lieu de s’en étonner, la population n'étant que de quinze mes.
Mes ouvriers vinrent me dire qu'ils n'osaient pas déranger le fétiche de Rabolo; en même temps ils me conjurèrent de n’y pas toucher avant que Rabolo lui-même fût venu, autrement ce serait le signal d’un affreux tumulte (ou palabre). Je craignais des difficultés de sa part; car le personnage avait déjà dépensé le prix de la vente de son village en distribuant entre ses femmes et ses nombreux beaux-pères les objets qu'il avait reçus. Mais je résolus de me montrer ferme, et quand Rabolo arriva, je demandai nettement que le terrain fût déblayé. Il accéda tout de suite à ma réclamation et se mit à abattre les broussailles qui recouvraient le talisman, pour dégager les mystérieuses reliques. La première chose que je vis sortir de terre, ce fut le crâne d’un chimpanzé enfoui dans le sable, puis celui d’un homme, probablement un des ancêtres de Rabolo, puis des morceaux de vaisselle brisée, de verre et de poterie de toute sorte, enterrés là pour tenir compagnie au fétiche. Après cela, il déplaca deux poteaux droits avec leur traverse et une plante grimpante symbolique qui croissait à leurs pieds, le tout figurant la porte défensive du village. Tous les nègres se tenaient rangés en cercle, exprimant par leurs regards un ébahissement mêlé de terreur. Au dire de ces pauvres gens, tant que la plante grimpante n’est pas morte, le fétiche conserve sa puissance. Une liane pareille recouvrait les monceaux de crânes et de débris. Au pied de la porte figurée et sous la plante se trouvaient d’autres crânes de chimpanzés et d'autres morceaux de poterie; par terre enfin, à côté des deux poteaux droits, gisaient aussi deux ideles de bois. Je retirai le. tout et je n'ai pas besoin de dire à mes lecteurs qu'il n’en résulta aucune conséquence funeste, Quant à Rabolo et à ses sujets, ils aimaient à se figurer que c'était ce puissant fétiche qui m'avait amené là pour m'y établir. Ces nègres, comme tous les peuples de cette partie de l'Afrique, ont l'idée d’une affinité et d’un rapport mystérieux entre le chimpanzé et l'homme blanc. C'est, je crois, la figure blanche du chimpanzé qui les amène à croire que nous descendons de cet