‹ L'Afrique sauvageChapitre 139 sur 196 · DÉCROISSANCE DE LA’POPULATION · texte numérisé non relu

DÉCROISSANCE DE LA’POPULATION

Les Shekianis, partis de l’intérieur, se sont installés sur la côte, entre les Mpongwés et les habitants du cap Lopez. Trois villages ishogos se sont bâtis au milieu des clans Aponos, deux ans avant mon arrivée. Les Ishogos et les Ashangos habitent un même village. Il en est de même ailleurs des Ashangos et des Njavis, ceux-ci émigrés de l’est. Tous ces exemples prouvent assez le mouvement général et continuel des tribus, dans la direction de l’ouest.

Il y a des tribus, comme par exemple les Ashiras-Ngozais, qui sont restées très-longtemps à la même place, retenues sans doute par la beauté du pays qu’elles occupaient. Mais dernièrement ces Ashiras eux-mêmes ont en partie exprimé le désir de venir s'établir sur les bords de l’Ovenga ; c’est ce qu'elles feraient sans la belliqueuse tribu des Bakalais, qui du reste, depuis l'invasion de la contagion, s’affaiblissent et décroissent, et finiront peut-être par disparaître entièrement, à moins qu'ils ne soient fortifiés par l’adjonction des Bakalais du nord, chassés à leur tour vers l’ouest par les cannibales.

Le lecteur peut voir, par les explications qui précèdent, comment la désorganisation s’est introduite dans l’état politique des tribus, et comment des peuples qui parlent la même langue se sont trouvés, avec le temps, séparés les uns des autres de manière à se considérer à la fin comme autant de nations différentes. Nous devons en conclure que le continent africain n’a jamais été très-peuplé; car les villages qui se déplacaient ont pu s'établir sans obstacle partout où bon leur a semblé.

J'ai été frappé de la décroissance rapide de la population, mème pendant le court espace de temps que j'ai passé en Afrique. Mais avant de m'expliquer à ce sujet, je regarde comme un devoir d'élever la voix pour la défense des blancs, à qui l’on voudrait faire remonter la responsabilité de cette décadence. Partout où ils se sont établis, dit-on, les aborigènes disparaissent. J’admets qu'il en soit ainsi. Mais la décroissance de la population était un fait antérieur à leur arrivée. L'homme blanc l’a signalé, mais sans pouvoir l'arrêter. Des tribus populeuses que j'ai visitées pour la seconde fois, et chez qui ni l'Européen ni l’eau de feu (l’eau-de-vie) n'avaient encore pénétré, s'étaient amoindries dans l'intervalle de mon premier à mon second

voyage, et cela avant même que le terrible fléau qui a ravagé ce pays eût fait son apparition. Les nègres eux-mêmes conviennent de cette décroissance. Certains clans avaient entièrement disparu pendant la courte durée d’une génération. Chez d’autres, il ne survivait qu’un très-petit nombre d'individus.

Où la traite des noirs existe, elle est certainement une grande cause de dépopulation, et dans les pays qui consomment une grande quantité d’eau-de-vie, la santé générale est sensiblement affectée.

. Heureusement la traite des noirs ne reprendra jamais son activité florissante d'autrefois, et l’on peut même dire que c’est une industrie morte. Les derniers trafiquants d'esclaves que j'aie vus, dans les régions dernièrement explorées par moi, sont des agents nègres des deux îles portugaises Saint-Thomas et du Prince; ils achètent des nègres pour le compte de leurs maîtres, qui sont nègres aussi. Ils voyagent par terre, tant en allant qu’en revenant, pour éviter la surveillance des croiseurs.

La décroissance de la population africaine est due à diverses causes : la traite, la polygamie, la stérilité des femmes, la mortalité des enfants, les contagions et les accusations de sorcellerie. Le dernier de ces fléaux, toujours incessant dans son action, est plus destructif que la traite ne l’a jamais été. Ce n’est pas seulement dans la partie que j'ai visitée que la race nègre est en voie de décroissance, c’est aussi dans tout le reste de l'Afrique. Les voyageurs qui, après un intervalle de quelques années, sont retournés une seconde fois dans le même pays, ont tous remarqué ce déclin progressif.

Tuckey, en explorant le Congo, fait la même remarque. Il exprime son étonnement douloureux à l’aspect de ce pays si désert, comparé à ce qu'il s'attendait à voir, sur la foi des missionnaires catholiques.

Les femmes de l’intérieur sont pourtant fécondes ; mais nonobstant ce fait, il est à croire que la race nègre a fait son temps, et que tôt ou tard elle est condamnée à disparaître , comme toutes les races humaines avant elle. Les États de l'Amérique du Sud sont, je pense, le seul pays où le nègre se multiplie.

Page 1