É PREMIÈRES TRACES DE GORILLES
où nous débarquämes à grand’peine. Nous passämes le reste de la nuit à frissonner autour d’un misérable petit feu, car les gens du pays n'avaient pas de provisions de bois.
Nous restûmes là jusqu'au milieu de la journée suivante, et alors nous nous remimes en voyage sous la pluie. À six heures seulement nous primes terre à l'endroit où commence la route d’Aniambié. Le roi Olenga-Yombi avait donné l’ordre de construire pour moi un vaste hangar (ebando), où nous trouvämes en abondance du bois et des vivres, v compris une chèvre. L’ebando s'élevait sur le bord d’une petite crique dont l’ouverture faisait face à la pointe de l'île Nengué- Shika.
L'intérieur des terres, en decà de la ville, offre des sites aussi enchanteurs que variés : à de vastes pelouses succèdent des bois magnifiques. Cependant quelques parties de cette région sont marécageuses et couvertes d’épais fourrés. On les appelle Ivolo, c’està-dire bourbier boisé; c’est là que se cachent les gorilles. Mon premier jour de chasse ne fut pas heureux. Nous avions deux chiens avec nous. Après-de laborieux et longs efforts pour nous ouvrir un passage à travers des buissons épineux, dans des terres détrempées, un des chiens, en s'écartant, déconcerta nos précautions et fit manquer notre chasse. Nous venions d'entendre distinctement dans le fourré un froissement de branches et des craquements qui nous signalaient des gorilles occupés à chercher leur nourriture ; car ces animaux, pour cueillir des baies, abaissent les branches des jeunes arbres, puis les cassent quelquefois ou les laissent revenir à leur état naturel. Avant que nous eussions le temps de les aborder, un cri aigu se fit entendre et ils s’'échappèrent. Mes hommes tombèrent d'accord avec moi que ce devaient être deux femelles; mais ils ajoutèrent que le mâle ne pouvait être loin et qu'il allait sans doute venir à notre rencontre, pour s'assurer de ce qui avait fait fuir ses femelles et pour nous attaquer. Nous traversâmes pourtant la jungle sur une étendue de deux ou trois milles, sans avoir le bonbeur de rencontrer un gorille mâle. Des empreintes de pieds étaient visibles sur le sol humide, partout où la végétation ne le recouvrait pas. Nous suivimes les traces des deux femelles jusqu'à un endroit où elles étaient croisées et brouillées par celles de beaucoup d’autres.
animaux de la même espèce. Tout autour on voyait de jeunes arbres brisés; dans une ancienne plantation nous trouvâmes plusieurs cannes à sucre arrachées, dont les tiges portaient l'empreinte de la morsure des gorilles. |
Notons ici que j'ai pu facilement, dans cette journée de chasse, me rendre compte des traces laissées sur une terre molle par les pieds et les mains de ces animaux. Les empreintes étaient unies et plates; mais jamais celles des pieds ne portaient la marque des doigts; on n'y voyait que les talons. Quant à celles des mains, elles laissaient distinguer toutes les articulations.
Pendant les jours qui suivirent, je traversai d’autres parties de jungles plus rapprochées de la côte, et, en revanche de mon insuccès dans la poursuite des gorilles, j'ajoutai à ma collection, dans d’autres branches de lhistoire naturelle, un grand nombre de nouveaux échantillons.
Le 25 février, je me rendis à Aniambié pour voir le roi à son retour d’un sérieux palabre, engagé avec la tribu Ngobi, au sud du cap Sainte-Catherine.
Les Noobis forment une tribu voisine des Commis, établie le long de la côte vers le sud. Ils ne sont pas encore à ce degré de civilisation qui défend à lAfricain de vendre ses propres frères comme esclaves. Les Mpongwés du Gabon et les Commis du Fernand-Vaz, au contraire, depuis que le contact de l’homme blanc les a un peu civilisés, ont tout à fait renoncé à l’usage barbare de vendre les hommes de leur propre tribu. Un pareil acte aujourd’hui serait regardé chez eux comme déshonorant.
J'ai déjà donné une description d’Aniambié dans mon premier ouvrage. Tout ce que je dois ajouter ici, c’est que sa population, amoindrie, m'a paru bien misérable. Le roi, comme d'habitude, était ivre quand j'arrivai. Hors d'état de se tenir sur ses jambes, 1l faisait pourtant le matamore et le vantard, en criant de toutes ses forces. À peine étais-je là qu'il se fit apporter une nouvelle calebasse pleine de vin de palmier, dont il but plus de deux pintes; ce qui l’acheva pour ce jour-là. Il tomba dans les bras de ses femmes favorites, en bégayant par intervalles : « Je suis un grand roi; Je suis
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un fier roi! » Bientôt les sons devinrent inarticulés, et il s’assoupit.
Aux environs -d’Aniambié, il y a une île couverte d'arbres qui est en grande vénération dans le pays. On l'appelle Nengué-Ncoma. « Quiconque met le pied dans cette île, me dit un de mes guides, est sûr de mourir subitement ou de devenir fou et d’errer dans cet état jusqu'à sa mort. » C'est là une de ces absurdes superstitions enfantées par l'imagination trop exaltée de ces peuples enfants. Mon guide ajoutait que ce lieu était le repaire d’un grand crocodile dont les écailles étaient de cuivre. Pour montrer à mes gens combien leurs frayeurs étaient vaines, je me dirigeai sur-le-champ vers cette île fatale et je traversai la jungle dans toutes les directions. Les pauvres nègres, en me voyant aller ainsi, restèrent pétrifiés d’étonnement. Cette démarche cependant n'eut pas le pouvoir de dissiper leurs absurdes croyances, car ils en conclurent seulement que j'étais un esprit et que je me faisais un jeu de ce qui devait leur donner la mort. |
Le matin du 26 février, avant que le royal ivrogne fût réveillé, je partis pour Nkongon-Mboumba, un de ses villages d'esclaves, pour y chasser l’ipi ou grand pangolin, qui habitait, disait-on, les forêts du voisinage. Lors de mon premier voyage, je m'étais mis vainement en quête de l'ipi, animal assez difficile à trouver. Ce village, situé à dix milles environ au sud-est d’'Aniambié, dans un pays accidenté et couvert de bois, est bâti sur le sommet d’une colline, au pied de laquelle coule un ruisseau limpide qui serpente quelque temps dans la vallée pour aller se perdre ensuite dans les profondeurs des fourrés. Ces lieux étaient tout nouveaux pour moi; je n'avais pas eu autrefois l’occasion de les visiter. Tous les esclaves qui demeuraient là, pour être employés aux travaux des plantations du roi, étaient tirés de onze tribus différentes. Quelques vieux esclaves, venus de l’intérieur, ne différaient pas trop, par leurs Waits et leur tournure, des grands singes anthropoides : jambes grèles, buste lourd, abdomen proéminent, front rentrant et mächoires saillantes ; ils ressemblaient plus à des animaux mâles et femelles qu'à des hommes ou à des femmes. Lorsque j'arrivai, un négrier portugais venait précisément de quitter la côte pour se rendre à l’île Saint-Thomas, ayant à bord soixante-dix-huit esclaves. Cependant ni
le roi, ni les chefs, ni leurs sujets ne vendent les esclaves dont ils sont propriétaires par héritage. Jai vu de ces esclaves-là qui vivaient dans le village depuis cinquante ans. Leurs enfants non plus ne doivent jamais être vendus. La vente des esclaves recus en héritage est contraire aux coutumes de ces peuples, et une pareille action, pour nous servir de leurs expressions mêmes, attirerait la honte sur eux.
Le lendemain malin, J'allai avec un certain nombre d'hommes à la recherche de lipi. D’après la description que les naturels m’en avaient faite, j'étais sûr de n'avoir jamais rencontré cette espèce, et je me flattais d’une* nouvelle acquisition pour la science. Le genre pangolin (manis des zoologistes), auquel elle appartient, est un singulier groupe d'animaux : ce sont des mangeurs de fourmis, comme le Myrmécophaga de FAmérique du Sud. Comme lui aussi ils sont entièrement dépourvus de dents, mais ils ont une langue très-longue, susceptible de se développer encore plus, dont l'extrémité est enduite d’une sécrétion glutineuse qui leur sert à ramasser leur proie. Au lieu d’être couverts de poils, comme les mangeurs de fourmis de l'Amérique du Sud et comme les mammifères ordinaires, les pangolins sont revêtus d'une cuirasse de grosses écailles qui s’étendent sur la surface supérieure de leur corps, depuis le museau jusqu'à la queue, et qui, emboîtées les unes dans les autres, se recouvrent comme les tuiles d’un toit. Ces animaux, à première vue, ressemblent à de gros lézards; mais ils ont le sang chaud, et ils allaitent leurs petits comme les autres mammifères.
L'ipi se creuse des terriers; c’est à qu'il vit. Quelquefois il habite dans les vastes cavités des énormes troncs d'arbres tombés de vétusté. Les terriers que je vis étaient pratiqués dans une terre légère, sur le penchant d’une hauteur. Il v a deux ouvertures à la galerie, l’une pour entrer, l’autre pour sortir. Cette disposition est nécessaire; car l'animal, hors d'état d'infléchir son corps soit d'un côté soit de l’autre, ne pourrait se retourner pour sortir. Le corps des pangolins est très-flexible dans le sens vertical, c'est-à-dire qu'ils peuvent se rouler en boule, se plier et se replier sur eux-mêmes avec agilité; mais ils ne sauraient se mouvoir circulairement dans les limites étroites de
leurs terriers. Pour leur donner la chasse. on doit d’abord s'assurer
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par les empreintes de leurs pattes, ou mieux encore par les traces de leur longue queue, où est l'entrée, où est la sortie; puis, placant un piége à l’une des extrémités, on allume du feu à l’autre pour forcer l’animal enfumé à sortir; après quoi il ne reste plus qu'à l’assujettir avec des cordes. Des traces fraiches devaient nous faire connaître s’il était entré dans son trou depuis la veille au soir; car il est bon d'ajouter que lipi est un animal nocturne qui dort tout le jour dans son terrier. Lorsqu'il rôde la nuit, on entend, disent
les gens du pays, le bruissement de ses larges écailles.
Nous fimes, pendant huit longs jours, une chasse fatigante et infructueuse, errant par monts et par vaux, à travers les bois et les torrents, quittant les sentiers frayés, épuisant nos efforts à nous ouvrir une voie dans des labyrinthes fourrés, sans autre résultat que de mettre nos vêtements en lambeaux et de nous écorcher aux épines et aux herbes aiguës et tranchantes comme des lames d'épée, que nous trouvions çà et là sur nos pas.
Je persistai cependant dans ma poursuite, fouillant tout le pays à plusieurs milles à la ronde, soutenu dans mes recherches labo-
rieuses par la triste satisfaction d'exercer d'avance ma patience et mes forces pour mes explorations futures. À la fin, le 5 mars, je fus récompensé de mes peines par la découverte de deux individus de cette espèce. une femelle et son petit. J'ai préparé avec soin leurs squelettes et leurs peaux, et je les ai envoyés au Muséum britannique. La femelle mesurait environ quatre pieds et demi’ depuis la tête jusqu'au bout de la queue. La chair de lipi est bonne à manger. Les deux sujets que j'ai pris étaient assez maigres, mais les naturels assurent que cet animal devient quelquefois très-gras. Je ne trouvai dans leur estomac, quand je les disséquai, que des restes de fourmis. La queue est très-épaisse et laisse une larg” trace sur le sol qu’elle balave.
À mon retour en Angleterre, je me suis assuré, comme je m’y attendais bien, que mon ipi était une espèce inconnue; mais il paraît que, peu de temps après l’arrivée de mes deux échantillons, on en acheta un autre d’un marchand qui dit le tenir du docteur Baikie. C'était dans les environs du Niger que le docteur l'avait trouvé. Cet animal à été décrit par le docteur Grey dans les procès-verbaux de la Société géologique, du mois d'avril 1865, sous le nom de pholhlodus africanus, de sorte qu'il appartient à un genre différent des autres espèces africaines rangées sous la dénomination de manis. Ce qui est curieux à constater, c’est que lipi se rapproche plus, par sa forme, de la famille américaine que les autres pangolins d'Afrique. Mon adulte empaillé est un fort bel échantillon de son espèce, le plus grand qu'on ait encore vu. Il est monté et exposé dans la collection du Muséum britannique *.
1. Il est bon de rappeler au lecteur que le pied anglais est un peu plus petit que le pied français. La différence est à peu près de 2 centimètres.
2. L'examen auquel je me suis livré au Muséum britannique m'a convaincu que le spécimen de pholitodus afriéanus dont le docteur Grey a pris la mesure et figuré le erdne n’est pas celui qu'on dit: être rapporté du Niger, mais bien celui que ‘ai envoyé, L'individu du Niger est beaucoup plus petit. Si j'élève cette réclamation, c'est que le docteur Grey, par inadvertance sans doute, a omis de citer mon nom à propos de la découverte de cette espèce. Cette omission a de l'importance en ce sens seulement que la localité originaire de l'animal, le Fernand-Vaz, est également passée sous silence. Or les lieux de provenance et les zones, en ce qui touche les espèces, sont regardés à bon droit comme des points essentiels en zoologie. Du reste, il pour-
FERNAND-VAZ.
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