VILLAGE
UN
VILLAGE DE MBURU-SHARA. 49
Ma première campagne contre les gorilles n'ayant pas eu de succès, du moins quant au désir de m'emparer d'un de ces animaux vivants (car je me suis d’ailleurs procuré quelques crânes et quelques squelettes), je résolus d'en entreprendre une seconde. Ce fut le 16 janvier que je me remis en route.
. Le 17, je fis un détour pour aller voir mon ami Mburu-Shara, un chef nègre, dont le village était situé sur la rive droite ou orientale du Fernand-Vaz., juste en face du pomt de débarquement pour Aniambié. Mburu-Shara était plus jeune que les chefs africains n'ont coutume de l'être ; mais c'était un des plus beaux hommes du pays. très-bien disposé du reste en faveur des blancs. Je passai trois
jours des plus agréables dans sa résidence, que je visitais pour la première fois. À peine avais-je pris terre, que les gens du pays sortirent à ma rencontre, étendant des nattes sous mes pieds et n'offrant des monceaux de bananes. On y joignit le don d'une chèvre, et jamais réception ne fut plus cordiale. Pendant mon séjour, je chassai dans le voisinage. L'aspect du pays était très-varié; c'étaient des prairies entrecoupées de bois. Ces bois étaient habités par un grand nombre de chimpanzés; mais le gorille y était inconnu. Nous parvinmes à tuer une femelle de chimpanzé adulte, d'une variété nouvelle pour moi. Les gens du pays l’appellent nkengo-nsehiego : on la distingue des chimpanzés ordinaires par la couleur de sa face, qui est jaune. Tous les individus du genre chimpanzé à tête chauve que j'ai trouvés (les nschiego-mbouwé) avaient la face noire, excepté quand ils étaient tout jeunes ; alors la face est blanche et non jaune, ainsi que je l'ai fait remarquer dans l’Afrique équatoriale. Quant au chimpanzé ordinaire, s’il a la face jaune quand il est jeune, il devient
noir à mesure qu'il avance en âge. Il y a donc trois variétés de
rait bien y avoir une erreur quant à l’origine du sujet attribué au Niger; car je sais qu'un troisième échantillon de l'espèce ipi a été pris par les nègres pendant mon séjour au pays du Fernand-Vaz. Il avait exactement la même taille que celui du Niger. Comme les nègres en demandaient un prix trop élevé, je refusai de l'acheter. Ce fut alors qu’il passa entre les mains du capitaine Hoster, patron de la Cambria, bâtiment marchand frété pour Bristol. Je ne sais au juste ce qu’est devenu cet individu, mais il se pourrait bien que ce füt celui-là mème que le docteur Grey a acheté pour le
Muséum britannique.
chimpanzés, que les nègres de l'Afrique équatoriale savent bien distinguer. Je ne comprends pas parmi eux le kooloo-kamba ‘. J'ai été extrèmement contrarié de ne pouvoir me procurer, pendant ce voyage-ci, aucun nouvel échantillon de cette dernière espèce de singes. Il paraît qu'elle est très-rare. On m'a assuré que le nschiegombouwé se rencontre aussi dans ces bois.
J'ai retrouvé quelques-uns de ces abris où nids, que les nschiegombouwé se construisent sur les branches des arbres. Ils m'ont paru quelque peu différents de ceux que j'avais vus dans mon précédent voyage. J'en ai détaché deux pour les envoyer au Muséum britannique. Suspendus à vingt ou trente pieds de hauteur, ces abris sont formés de branches flexibles, courbées et entrelacées par ces animaux de manière à figurer un berceau sous lequel ils s’assevent, protégés contre la pluie par des masses de feuillage. Quelques-unes des branches sont recourbées et leur offrent un siége commode. Jai trouvé dans ces abris des restes de noix et de baies.
Je joignis Olenga-Yombi à sa plantation d'esclaves. Il était encore ivre comme à l'ordinaire. Sa première femme, voyant le dégoût et l'indignation que m'inspirait cette ignoble habitude, essaya de les combattre en me racontant la curieuse histoire que voici, et à laquelle se rattachait l’origine du vice de son mari. Quand il était enfant, me dit-elle, son père avait coutume de le fourrer dans un large sac fait exprès et de le hisser au haut d’un grand palmier; là il se plaisait à l’enivrer avec du vin de cet arbre. Chaque jour il renouvelait la dose jusqu'à ce que l'enfant eût pris plus de goût au vin qu'au lait de sa mère; ce dont le père était enchanté, car son désir était que son fils, devenu grand, fût renommé pour la quantité de vin de palmier qu'il pouvait boire. « Aïnsi, vous voyez, Chaillie, ajouta cette femme, que vous ne devez pas lui en vouloir; car ce n’est pas sa faute. » Elle me promit, d’ailleurs, qu'il s’observerait tant que je resterais avec lui; et les esclaves, de leur côté, déclaraient assez plaisamment, en présence même du roi, qu'ils jetteraient à terre toutes les calebasses de vin qu’on apporterait à Sa Majesté.
I n'y avait pas longtemps que j'étais dans ce village lorsqu'on
4. Voir les figures du kooloo-kamba dans l’Afrique équatoriale, p. 305 et 406.