GROUPE DE GORILLES
vint m'annoncer que des gorilles avaient été vus récemmen aux environs d’une plantation située à un demi-mille seulement de distance. Le matin du 25 juin, je me dirigeai de ce côté en compagnie d’un de mes jeunes nègres, nommé Odanga. Cette plantation trèsvaste était assise sur un emplacement accidenté que bordait une forêt vierge. Le temps était beau, le ciel presque sans nuages, et toute la nature d’une tranquillité parfaite, sauf le léger bruissement du feuillage des grands arbres, agités par une agréable brise de terre. Peur pouvoir aborder le terrain, j'eus d’abord à me frayer un passage à travers un labyrinthe de troncs d'arbres et de pièces de bois à demi brülées qui bordaient un champ de manioc. Je cheminais tranquillement le long de cette clôture quand j'entendis, dans l'allée de bananiers vers laquelle je me dirigeais, un craquement pareil à un bruit de branches cassées. Je me cachai bien vite derrière un buisson, et presque aussitôt j'eus la joie de voir apparaître une femelle de gorille ; et avant même que j'eusse le temps d’observer ses mouvements, une seconde, puis une troisième débouchèrent de l’épais massif. A la fin, je n’en eus pas moins de quatre devant les yeux.
Elles étaient toutés occupées à abattre les plus gros bananiers. Une des femelles était suivie d’un petit. avais là une admirable occasion d’épier les allures de cette troupe farouche. Les peaux velues, les abdomens protubérants, les traits hideux de ces étranges créatures qui se rapprochent si horriblement de la figure humaine, composaient un tableau pareil aux hallucinations fiévreuses d’un cerveau malade. Pour abattre un arbre, elles commencaient par en embrasser fortement la tige avec leurs pieds, puis elles le secouaient violemment de leurs bras vigoureux. Leur besogne n'était pas des plus difficiles, grâce à la texture molle de la tige du bananier. Ensuite elles se jetaient sur le cœur de l'arbre, dont elles suçaient la séve à la base des feuilles, et s’en repaissaient avec voracité. Tout en mangeant, elles faisaient entendre une sorte de gloussement de plaisir. Plusieurs des arbres qu’elles avaient abattus ne portaient aucune marque de leurs morsures. De temps en temps elles s’arrètaient et regardaient autour d'elles ; une ou deux fois elles parurent prêtes à prendre l'alarme, mais elles se rassurèrent et se remirent
à leur ouvrage. Peu à peu elles se rapprochèrent de la lisière de la sombre forêt où elles finirent par disparaître. J'étais si attentif à les surveiller, que je laissait passer l’occasion de tirer sur l’une de ces bètes, avant qu'elles eussent fait retraite.
Le lendemain je revins au même endroit avee Odanga. Comme je ne m'attendais pas à retrouver des gorilles dans la plantation , je n'étais armé que d'un léger fusil de chasse, et j'avais remis ma grande carabine à deux coups à mon jeune compagnon. Cette planlation s’étendait sur deux collines, séparées par un profond ravin et plantées de cannes à sucre. Pendant que je traversais le ravin, J'apercus. sur la pente du coteau opposé, un monstrueux gorille, qui se dressait de toute sa hauteur et qui regardait de mon côté. Sans me retourner, je fis signe de la main au petit nègre de me passer ma carabine; mais la carabine ne venait pas, car le poltron s'était sauvé à toutes jambes, et je manquai l'instant favorable. L'énorme animal me regarda fixement pendant près de deux minutes; puis, sans pousser un seul cri, il prit sa course, à quatre pattes, vers le couvert de la forêt.
Comme mes lecteurs peuvent bien le penser, j'eus toute facilité, dans ces deux occasions, d'observer les allures des gorilles. [ls se meuvent avec une grande agilité à quatre pattes, c’est-à-dire sur les articulations de leurs doigts de mains, qui seules posent à terre. Les dessins qui représentent des gorilles en marche leur font, en général, les bras trop courbés en dehors et les coudes trop pliés ,‘ce qui leur donne un air de pesanteur et de gaucherie. Quand les gorilles que j'ai vus quittèrent la plantation, ils parcouraient le sol à grandes enjambées, les bras étendus tout droit en avant, et manœuvraient avec prestesse. Je dois constater aussi qu'ayant ouvert l'eslomac de plusieurs gorilles fraîchement tués, je n’y ai Jamais trouvé que des substances végétales.
Quand je retournai à Nkongon-Mbouba, j'y trouvai mon vieil ami Akondongo, chef de Fun des villages Commis, qui revenait du pays de Ngobi, situé un peu plus au sud. À ma grande surprise, ainsi qu'à ma grande joie, il me fit amener un gorille vivant, tout jeune encore, le plus grand cependant que j'eusse jamais possédé en vie.
Comme Joë, ce jeune mâle dont j'ai décrit, dans l'Afrique équatoriale,